« Je suis devenu pour moi-même une immense question »

Cette douleur [la mort de mon ami] enténébra mon cœur, et partout je ne voyais que mort. La patrie m’était un supplice, la maison paternelle un étrange tourment, tout ce que j’avais partagé avec lui s’était tourné sans lui en torture atroce. Mes yeux le réclamaient de tous les côtés, et on ne me le donnait pas, et je haïssais toutes choses, parce qu’elles-ne l’avaient pas et ne pouvaient plus me dire: «Le voici, il va venir », comme quand il vivait et qu’il était absent.

 

J’étais devenu moi-même pour moi une immense question, et j’interrogeais mon âme : pourquoi était-elle triste, et pourquoi me troublait elle si fort ? Et elle ne savait rien me répondre. Et si je lui disais: «Espère en Dieu», elle avait raison de ne pas obéir, parce qu’il était plus vrai et meilleur, l’homme si cher qu’elle avait perdu, que le fantôme en qui on lui ordonnait d’espérer. Seules les larmes m’étaient douces, et avaient pris la place de mon ami dans les délices de mon âme.

 

« Factus eram ipse mihi magna quaestio »

Saint AugustinLes Confessions, IV, iv, 9 (397-401)