« Le remède à l’habitude est l’habitude contraire »

Le remède à l’habitude est l’habitude contraire.

Manuel d’Épictète – Ἐγχειρίδιον Επικτήτου (50 – 130)


XLII : Les habitudes. — Comment elles se fortifient et s’affaiblissent.

Toute habitude, tout talent, se forment et se fortifient par les actions qui leur sont analogues. Marchez, pour être marcheur ; courez, pour être coureur. Voulez-vous savoir lire ? Lisez. Savoir écrire ? Écrivez. […]

 

Une fois pour toutes, si vous voulez prendre l’habitude d’une chose, faites cette chose ; si vous n’en voulez pas prendre l’habitude, ne la faites pas, et habituez-vous à faire quoi que ce soit plutôt qu’elle.

 

Il en est de même pour l’âme : lorsque vous vous emportez, sachez que ce n’est pas là le seul mal qui vous arrive, mais que vous augmentez en même temps votre disposition à la colère : c’est du bois que vous mettez dans le feu.

 

C’est certainement ainsi, au dire des philosophes, que se forment jour à jour nos maladies morales […] Si donc tu ne veux pas être enclin à la colère, n’en entretiens pas en toi l’habitude ; ne lui donne rien pour l’alimenter. Calme ta première fureur, puis compte les jours où tu ne te seras pas emporté. […]

 

Mais comment en arriver là ? Veuille te plaire à toi-même ; veuille être beau aux yeux de Dieu ; veuille vivre pur avec toi-même qui resteras pur, et avec Dieu. […]

 

Voilà le véritable lutteur : celui qui s’exerce à combattre ses représentations. Résiste, ô malheureux ! ne te laisse pas entraîner ! Importante est la lutte, et elle est le fait d’un Dieu : il s’agit de la royauté, de la liberté, de la vie heureuse et calme. Souviens-toi de Dieu, appelle-le à ton secours et à ton aide […]

 

Est-il, en effet, tempête plus terrible que celle qui naît de ces représentations, dont la force nous jette hors de notre raison ? La tempête elle-même, en effet, qu’est-elle autre chose qu’une représentation ?

 

Enlève la crainte de la mort, et amène-nous tous les tonnerres et tous les éclairs que tu voudras, et tu verras quel calme et quelle tranquillité il y aura dans notre âme.

 

Mais, si tu te laisses vaincre une fois, en te disant que tu vaincras demain, et que demain ce soit la même chose, sache que tu en arriveras à être si malade et si faible qu’à l’avenir tu ne t’apercevras même plus de tes fautes, mais que tu seras toujours prêt à trouver des excuses à tes actes.

 

Tu confirmeras ainsi la vérité de ce vers d’Hésiode : « L’homme irrésolu lutte toute sa vie contre le malheur ».

LV : De l’exercice. — Comment on peut détruire en soi les mauvaises habitudes.

Il ne faut nous exercer à rien qui soit extraordinaire et contre nature ; autrement, nous qui nous disons philosophes, nous ne différerons pas des faiseurs de tours. 

 

[…] Tout ce qui est difficile et périlleux n’est pas un bon objet d’exercice ; il n’y a de tel que ce qui nous conduit au but qui est proposé à nos efforts. Quel est donc ce but ? De n’être jamais entravé.

 

Comme la force de l’habitude est souveraine, et que ce n’est qu’aux choses du dehors que nous sommes habitués à appliquer notre puissance de désirer ou de fuir, il nous faut opposer à cette habitude une habitude contraire.

 

Je penche vers la volupté : je vais me jeter du côté contraire, et cela avec excès, afin de m’exercer. J’ai le travail en aversion : je vais habituer et accoutumer ma pensée à n’avoir plus jamais d’aversion pour lui et ce qui lui ressemble….

 

Les choses contre lesquelles on doit s’exercer le plus varient avec chacun. Homme, si tu es prompt à la colère, exerce-toi à supporter les injures, et à ne pas t’irriter des outrages. Puis exerce-toi à bien te comporter en face du vin, ce qui n’est pas t’exercer à en boire beaucoup (comme plus d’un le fait malheureusement), mais, avant tout, à t’en abstenir….

 

Ensuite, pour t’éprouver, si une heureuse occasion se présente, va de toi-même au péril, afin de savoir si les sens triompheront de toi comme auparavant. Mais, au début, fuis loin des tentations trop fortes. […].

 

Socrate disait que l’on ne pouvait vivre sans examiner ; de même, on ne doit accepter aucune apparence sans l’examiner. On doit lui dire : « Attends ; laisse-moi voir qui tu es, d’où tu viens ; comme les gardes de nuit disent, montre-moi le signe convenu. As-tu reçu de la nature le signe que doit avoir toute représentation pour se faire accepter ? »

Traduction de Jean-Marie Guyau