« Le comptoir d’un café est le parlement du peuple »

Le comptoir d’un café est le parlement du peuple.

Citation attribuée à Honoré de Balzac (1799-1850)


XII. Comme quoi le cabaret est la salle de conseil du peuple (Scènes de la vie de campagne / Les Paysans – 1844)

En criant à tue-tête, la vieille Tonsard avait attiré quelques personnes de Blangy, curieuses de savoir ce qui se passait au Grand-I-Vert, car la distance entre le village et le cabaret n’est pas plus considérable qu’entre le cabaret et la Porte de Blangy. L’un des curieux fut précisément le bonhomme Niseron, le grand’père de la Péchina qui après avoir sonné le second Angelus, retournait façonner quelques chaînées de vigne, son dernier morceau de terre.

Voûté par le travail, le visage blanc, les cheveux d’argent, ce vieux vigneron, à lui seul toute la probité de la commune, avait été pendant la Révolution président du club des Jacobins à La-Ville-aux-Fayes, et juré près du tribunal révolutionnaire au District. Jean-François Niseron, fabriqué du même bois dont furent faits les Apôtres, offrait jadis le portrait, toujours pareil sous tous les pinceaux, de ce saint Pierre en qui les peintres ont tous figuré le front quadrangulaire du Peuple, la forte chevelure naturellement frisée du Travailleur, les muscles du Prolétaire, le teint du Pêcheur, ce nez puissant, cette bouche à demi-railleuse qui nargue le malheur, enfin l’encolure du Fort qui coupe des fagots dans le bois voisin pour faire le dîner, pendant que les doctrinaires de la chose discourent.

Tel fut, à quarante ans, ce noble homme, dur comme le fer, pur comme l’or. Avocat du peuple, il crut à ce que devrait être une république, en entendant gronder ce nom, encore plus formidable peut-être que l’idée. Il crut à la république de Jean-Jacques Rousseau, à la fraternité des hommes, à l’échange des beaux sentiments, à la proclamation du mérite, au choix sans brigues, enfin à tout ce que la médiocre étendue d’un arrondissement, comme Sparte, rend possible, et que les proportions d’un empire rendent chimérique. Il signa ses idées de son sang, son fils unique partit pour la frontière ; il fit plus, il les signa de ses intérêts, dernier sacrifice de l’égoïsme. Neveu, seul héritier du curé de Blangy, ce tout-puissant tribun de la campagne pouvait en reprendre l’héritage à la belle Arsène, la jolie servante du défunt ; il respecta les volontés du testateur et accepta la misère, qui, pour lui, vint aussi promptement que la décadence pour sa république.

Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne passa dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république acceptable s’il pouvait faire École. Il refusa d’acheter des biens nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation. En réponse aux demandes du comité du Salut Public, il voulait que la vertu des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les tripoteurs du pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique reprocha publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes, ses complaisances et ses déprédations. Il gourmanda le vertueux Mouchon, ce représentant du peuple dont la vertu fut, tout bonnement, de l’incapacité, comme chez tant d’autres qui, gorgés des ressources politiques les plus immenses que jamais peuple ait livrées, n’en tirèrent pas tant de grandeur pour la France que Richelieu sut en trouver dans la faiblesse de son roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un reproche vivant pour trop de monde. On l’accabla bientôt sous l’avalanche de l’oubli, sous ce mot terrible : —  » Il n’est content de rien !  » Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition.

Cet autre paysan du Danube regagna son toit à Blangy, regarda cheoir une à une ses illusions, vit sa république finir en queue d’empereur, et tomba dans une complète misère, sous les yeux de Rigou, qui sut hypocritement l’y réduire. Savez-vous pourquoi ? Jamais Jean-François Niseron ne voulut rien accepter de Rigou. Des refus réitérés apprirent au détenteur de la succession en quelle mésestime profonde le tenait le neveu du curé. Enfin ce mépris glacial venait d’être couronné par la menace terrible dont avait parlé l’abbé Brossette à la comtesse.

Des douze années de la République française, le vieillard s’était fait une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies, les massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer ; il ne voyait que les dévoûments, le Vengeur, les dons à la patrie, l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour s’y endormir. La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron qui chantèrent leur poème aux armées, secrètement ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vagues de cet ouragan, et comme sous l’Empire, des blessés oubliés criaient : vive l’Empereur ! avant de mourir. Ce sublime appartient en propre à la France. L’abbé Brossette avait respecté cette inoffensive conviction. Le vieillard s’était attaché naïvement au curé pour ce seul mot dit par le prêtre :  » Le Christianisme est la vraie république.  » Et le vieux républicain portait la croix, et il revêtait la robe mi-parti de rouge et de noir, et il était digne, sérieux à l’Église, et il vivait des triples fonctions dont l’avait investi l’abbé Brossette qui voulut donner à ce brave homme, non pas de quoi vivre, mais de quoi ne pas mourir de faim.

Ce vieillard, l’Aristide de Blangy, parlait peu, comme toutes les nobles dupes qui s’enveloppent dans le manteau de la résignation ; mais il ne manquait jamais à blâmer le mal ; aussi les paysans le craignaient-ils comme les voleurs craignent la police. Il ne venait pas six fois dans l’année au Grand-I-Vert, quoiqu’on l’y fêtât toujours. Le vieillard maudissait le peu de charité des riches, leur égoïsme le révoltait, et par cette fibre il paraissait toujours tenir aux paysans. Aussi, disait-on : — Le père Niseron n’aime pas les riches, il est des nôtres !

Pour cette couronne civique, cette belle vie obtenait dans toute la vallée ces mots :  » Le brave père Niseron, il n’y a pas de plus honnête homme !  » Pris souvent pour arbitre souverain dans certaines contestations, il réalisait ce mot magnifique : l’ancien du village !

Ce vieillard, extrêmement propre, quoique dénué, portait toujours des culottes, de gros bas drapés, des souliers ferrés, l’habit quasi français à grands boutons, conservé par les vieux paysans, et le chapeau de feutre à larges bords ; mais les jours ordinaires, il avait une veste de drap bleu si rapetassée qu’elle ressemblait à une tapisserie. La fierté de l’homme qui se sait libre et digne de la liberté donnait à sa physionomie, à sa démarche le je ne sais quoi du noble, il portait enfin un vêtement et non des haillons !

— Eh ! que se passe-t-il d’extraordinaire, la vieille, je vous entendais du clocher ?… demanda-t-il.

On raconta l’attentat de Vatel au vieillard, mais en parlant tous ensemble, selon l’habitude des gens de la campagne.

— Si vous n’avez pas coupé l’arbre, Vatel a tort ; mais si vous avez coupé l’arbre, vous avez commis deux méchantes actions, dit le père Niseron.

— Prenez donc un verre de vin, dit Tonsard en offrant un verre plein au bonhomme.

— Partons-nous ? demanda Vermichel à l’huissier.

— Oui, nous nous passerons du père Fourchon en prenant l’adjoint de Couches, répondit Brunet. Va devant, j’ai un acte à remettre au château, le père Rigou a gagné son second procès, je leur signifie le jugement.

Et monsieur Brunet, lesté de deux petits verres d’eau-de-vie, remonta sur sa jument grise, après avoir dit bon jour au père Niseron, car tout le monde dans la vallée tenait à l’estime de ce vieillard.

Aucune science, pas même la statistique, ne peut rendre compte de la rapidité plus que télégraphique avec laquelle les nouvelles se propagent dans les campagnes, ni comment elles franchissent les espèces de steppes incultes qui sont en France une accusation contre les administrateurs et les capitaux. Il est acquis à l’histoire contemporaine que le plus célèbre des banquiers, après avoir crevé les chevaux entre Waterloo et Paris (on sait pourquoi ! il gagna tout ce que perdit l’Empereur, une royauté), ne devança la fatale nouvelle que de quelques heures. Donc une heure après la lutte entre la vieille Tonsard et Vatel, plusieurs autres habitués du Grand-I-Vert s’y trouvaient réunis.

 

Le premier venu fut Courtecuisse, en qui vous eussiez difficilement reconnu le jovial garde-chasse, le chanoine rubicond à qui sa femme faisait son café au lait le matin, comme on l’a vu dans le récit des événements antérieurs. Vieilli, maigre, hâve, il offrait à tous les yeux une leçon terrible qui n’éclairait personne.

— Il a voulu monter plus haut que l’échelle, disait-on à ceux qui plaignaient l’ex-garde-chasse en accusant Rigou. Il a voulu devenir bourgeois !

En effet, Courtecuisse en achetant le domaine de la Bâchelerie avait voulu passer bourgeois, il s’en était vanté. Sa femme allait ramassant des fumiers ! Elle et Courtecuisse se levaient avant le jour, piochaient leur jardin richement fumé, lui faisaient rapporter plusieurs moissons, sans parvenir à payer autre chose que les intérêts dus à Rigou pour le restant du prix. Leur fille en service à Auxerre, leur envoyait ses gages ; mais malgré tant d’efforts, malgré ce secours, ils se voyaient au terme du remboursement sans un rouge liard. Madame Courtecuisse, qui, jadis se permettait de temps en temps une bouteille de vin cuit et des rôties, ne buvait plus que de l’eau. Courtecuisse n’osait pas entrer, la plupart du temps, au Grand-I-Vert de peur d’y laisser trois sous. Destitué de son pouvoir, il avait perdu ses franches lippées au cabaret, et il criait, comme tous les niais, à l’ingratitude. Enfin, à l’instar de presque tous les paysans mordus par le démon de la propriété, devant des fatigues croissantes, la nourriture décroissait.

— Courtecuisse a bâti trop de murs, disait-on en enviant sa position ; pour faire des espaliers, il fallait attendre qu’il fût le maître.

Le bonhomme avait amendé, fertilisé les trois arpents de terre vendus par Rigou, le jardin attenant à la maison commençait à produire, et il craignait d’être exproprié ! Vêtu comme Fourchon, lui, qui jadis portait des souliers et des guêtres de chasseur, allait les pieds dans des sabots, et il accusait le bourgeois des Aigues d’avoir causé sa misère ! Ce souci rongeur donnait à ce gros petit homme, à sa figure autrefois rieuse, un air sombre et abruti qui le faisait ressembler à un malade dévoré par un poison ou par une affection chronique.

— Qu’avez-vous donc, monsieur Courtecuisse ? vous a-t-on coupé la langue ? demanda Tonsard en trouvant le bonhomme silencieux après lui avoir conté la bataille qui venait d’avoir lieu.

— Ce serait dommage, reprit la Tonsard, il n’a pas à se plaindre de la sage-femme qui lui a tranché le filet, elle a fait là une belle opération.

— Ça gèle la grelote que de chercher des idées pour finir avec monsieur Rigou, répondit mélancoliquement ce vieillard vieilli.

— Bah ! dit la vieille Tonsard, vous avez une jolie fille, elle a dix-sept ans ; si elle est sage, vous vous arrangerez facilement avec ce vieux fagoteur-là…

— Nous l’avons envoyée à Auxerre chez madame Mariotte la mère, il y a deux ans, pour la préserver de tout malheur, dit-il, et j’aime mieux crever que de…

— Est-il bête, dit Tonsard, voyez mes filles ? sont-elles mortes ? Celui qui ne dirait pas qu’elles sont sages comme des images aurait à répondre à mon fusil !

— Ce serait dur d’en venir là ! s’écria Courtecuisse en hochant la tête, j’aimerais mieux qu’on me payât pour tirer sur un de ces arminacs !

— Ah ! il vaut mieux sauver son père que de laisser moisir sa vertu ! répliqua le cabaretier.

Tonsard sentit un coup sec que le père Niseron lui frappa sur l’épaule.

— Ce n’est pas bien, ce que tu dis là ?… fit le vieillard. Un père est le gardien de l’honneur dans sa famille. Si quelqu’un touchait à Geneviève, il tomberait sous ma hache de 1793, et je me rendrais en prison. C’est en vous conduisant ainsi que vous faites mépriser le peuple, et qu’on nous accuse de ne pas être dignes de la liberté ! Le peuple doit donner aux riches l’exemple des vertus civiques et de l’honneur. Vous vous vendez à Rigou pour de l’or, tous tant que vous êtes ! Quand vous ne lui livrez pas vos filles, vous lui livrez vos vertus ! C’est mal !

— Voyez donc où en est Courtebotte ? dit Tonsard.

— Vois où j’en suis ? répondit le père Niseron, je dors tranquille, il n’y a pas d’épines dans mon oreiller.

— Laisse-le dire, Tonsard, cria la femme dans l’oreille de son mari, tu sais bien que c’est son idée à ce pauvre cher homme…

Bonnébault et Marie, Catherine et son frère arrivèrent en ce moment dans une exaspération commencée par l’insuccès de Nicolas et que la confidence du projet conçu par Michaud avait portée à son comble. Aussi lorsque Nicolas entra dans le cabaret de son père, lâcha-t-il une effrayante apostrophe contre le ménage Michaud et les Aigues.

— Voilà la moisson, eh bien ! je ne partirai pas sans avoir allumé ma pipe à leurs meules ! s’écria-t-il en frappant un grand coup de poing sur la table devant laquelle il s’assit.

— Faut pas japper comme ça devant le monde, lui dit Godain en lui montrant le père Niseron.

— S’il parlait, je lui tordrais le cou, comme à un poulet, répondit Catherine, il a fait son temps, ce vieil halleboteur de mauvaises raisons ! On le dit vertueux, c’est son tempérament, voilà tout.

Etrange et curieux spectacle que celui de toutes les têtes levées, de ces gens groupés dans ce taudis à la porte duquel se tenait en sentinelle la vieille Tonsard, pour assurer aux buveurs le secret sur leurs paroles !

De toutes ces figures, Godain, le poursuivant de Catherine, offrait peut-être la plus effrayante, quoique la moins accentuée. Godain, l’avare sans or, le plus cruel de tous les avares ; car avant celui qui couve son argent, ne faut-il pas mettre celui qui en cherche, l’un regarde en dedans de lui-même, l’autre regarde en avant avec une fixité terrible ; ce Godain vous eût représenté le type des plus nombreuses physionomies paysannes. Ce manouvrier, petit homme réformé comme n’ayant pas la taille exigée pour le service militaire, naturellement sec, encore desséché par le travail et par la stupide sobriété sous laquelle expirent dans la campagne les travailleurs acharnés, comme Courtecuisse, montrait une figure, grosse comme le poing, qui tirait son jour de deux yeux jaunes tigrés de filets verts à points bruns, par lesquels la soif du bien à tout prix s’abreuvait de concupiscence, mais sans chaleur, car le désir d’abord bouillant s’était figé comme une lave. Aussi sa peau se collait-elle aux tempes brunes comme celles d’une momie. Sa barbe grêle piquait à travers ses rides comme le chaume dans les sillons. Godain ne suait jamais, il résorbait sa substance. Ses mains velues et crochues, nerveuses, infatigables, semblaient être en vieux bois. Quoique âgé de vingtsept ans à peine, on lui voyait déjà des cheveux blancs dans une chevelure d’un noir-rouge. Il portait une blouse à travers la fente de laquelle se dessinait en noir une chemise de forte toile qu’il devait garder plus d’un mois et blanchir lui-même dans la Thune. Ses sabots étaient raccommodés avec du vieux fer. L’étoffe de son pantalon ne se reconnaissait plus sous le nombre infini des raccommodages et des pièces. Enfin, il gardait sur la tête une effroyable casquette, évidemment ramassée à La-Ville-aux-Fayes, au seuil de quelque maison bourgeoise. Assez clairvoyant pour évaluer les éléments de fortune enfouis dans Catherine, il voulait succéder à Tonsard au Grand-I-Vert ; il employait donc toute sa ruse, toute sa puissance à la capturer, il lui promettait la richesse, il lui promettait la licence dont avait joui la Tonsard ; enfin il promettait à son futur beau-père une rente énorme, cinq cents francs par an de son cabaret, jusqu’au paiement, en se fiant sur un entretien qu’il avait eu avec monsieur Brunet pour payer en papiers timbrés. Garçon taillandier à l’ordinaire, ce gnôme travaillait chez le charron tant que l’ouvrage abondait ; mais il se louait pour les corvées chèrement rétribuées. Quoiqu’il possédât environ dix-huit cents francs placés chez Gaubertin à l’insu de toute la contrée, il vivait comme un malheureux, logeant dans un grenier chez son maître et glanant à la moisson. Il portait, cousu dans le haut de son pantalon des dimanches, le billet de Gaubertin, renouvelé chaque année et grossi des intérêts et de ses économies.

— Eh ! quéque ça me fait, s’écria Nicolas en répondant à la prudente observation de Godain, s’il faut que je sois soldat, j’aime mieux que le son du panier boive mon sang tout d’un coup que de le donner goutte à goutte… Et je délivrerai le pays d’un de ces arminacs que le diable a lâchés sur nous…

Et il raconta le prétendu complot ourdi par Michaud contre lui.

— Où veux-tu que la France prenne des soldats ?… dit gravement le blanc vieillard en se levant et se plaçant devant Nicolas (après) le silence profond qui accueillit cette horrible menace.

— On fait son temps et l’on revient ! dit Bonnébault en refrisant sa moustache.

En voyant les plus mauvais sujets du pays réunis, le vieux Niseron secoua la tête et quitta le cabaret, après avoir offert un liard à madame Tonsard pour son verre de vin. Quand le bonhomme eut mis le pied sur les marches, le mouvement de satisfaction qui se fit dans cette assemblée de buveurs aurait dit à quelqu’un qui les eût vus que tous ces gens étaient débarrassés de la vivante image de leur conscience.

— Eh ! bien, quéque tu dis de tout ça ?… Hé ! Courtebotte ?… demanda Vaudoyer entré tout à coup et à qui Tonsard avait raconté la tentative de Vatel.

Courtecuisse, à qui presque tout le monde donnait ce sobriquet, fit claquer sa langue contre son palais en reposant son verre sur la table.

— Vatel est en faute, répondit-il. A la place de la mère, je me meurtrirais les côtes, je me mettrais au lit, je me dirais malade et j’assinerais le Tapissier et son garde pour leur demander vingt écus de réparation ; monsieur Sarcus les accorderait…

— Dans tous les cas, le Tapissier les donnerait pour éviter le tapage que ça peut faire, dit Godain.

Vaudoyer, l’ancien garde-champêtre, homme de cinq pieds six pouces, à figure grêlée par la petite-vérole, et creusée en casse-noisette, gardait le silence d’un air dubitatif.

— Eh ! bien, demanda Tonsard alléché par les soixante francs, qu’est-ce qui te chiffonne, grand serin ? On m’aura cassé pour vingt écus de ma mère, une manière d’en tirer parti ! Nous ferons du tapage pour trois cents francs, et monsieur Gourdon pourra bien aller dire aux Aigues que la mère a la cuisse déhanchée…

— Et on la lui déhancherait… reprit la cabaretière, ça se fait à Paris.

— J’ai trop entendu parler les gens du roi pour croire que les choses iraient à votre gré, dit enfin Vaudoyer qui souvent avait assisté la justice et l’ex-brigadier Soudry. Tant qu’à Soulanges, ça irait encore, monsieur Soudry représente le gouvernement et il ne veut pas de bien au Tapissier ; mais le Tapissier et Vatel, si vous les attaquez, auront la malice de se défendre, et ils diront : la femme était en faute, elle avait un arbre, autrement elle aurait laissé visiter son fagot sur le chemin, elle n’aurait pas fui ; s’il lui est arrivé malheur, elle ne peut s’en prendre qu’à son délit. Non, ce n’est pas une affaire sûre…

— Le bourgeois s’est-il défendu quand je l’ai fait assiner ? dit Courtecuisse, il m’a payé.

— Si vous voulez, je vas aller à Soulanges, dit Bonnébault, je consulterai monsieur Gourdon, le greffier, et vous saurez ce soir s’il y a gras.

— Tu ne demandes que des prétextes pour virer autour de cette grosse dinde de fille à Socquard, lui répondit Marie Tonsard en lui donnant une tape sur l’épaule à lui faire sonner les poumons.

En ce moment, la voix du père Fourchon qui chantait un vieux noël bourguignon, se fit entendre, accompagné par Mouche en fausset.

— Ah ! ils se sont pansés ! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille, ton père est rouge comme un gril, et le petit brésille comme un sarment.

— Salut ! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici !… Salut ! dit-il à sa petite-fille, qu’il surprit embrassant Bonnébault, salut Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois joyeuse entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie ! Vous êtes pincés ! Vous pouvez dire adieu à vos gerbes ! Il y a des nouvelles ! Je vous l’ai dit que le bourgeois vous materait, eh ! bien, il va vous fouetter avec la loi !… Ah ! v’là ce que c’est que de lutter contre les bourgeois ? les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont pour toutes les finesses…

Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de l’honorable orateur.

— Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il aurait une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante ! Qué vin ! si j’étais pas Bourguignon, je voudrais être Espagnol ! un vin de Dieu ! je crois bien que le pape dit sa messe avec ! Cré vin ! .. Je suis jeune !… Dis donc, Courtebotte, si ta femme était là… je la trouverais jeune ! Décidément le vin d’Espagne enfonce le vin cuit !… Faut faire une révolution rien que pour vider les caves !…

— Mais quelle nouvelle, papa ?… dit Tonsard.

— Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous interdire le glanage.

— Interdire le glanage !… cria tout le cabaret d’une seule voix dominée par les faussets des quatre femmes.

— Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux qui auront des certificats d’indigence qui glaneront.

— Et saisissez bien ceci ?… dit Fourchon, les fricoteurs des autres communes ne seront pas reçus.

— De quoi ! de quoi, dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi, ni ta mère à toi Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici ?… En voilà des farces d’autorités ? je les embête ! Ah ! çà, c’est donc un décharné des enfers, que ce général de maire ?…

— Glaneras-tu, tout de même, toi Godain ? dit Tonsard au garçon charron qui parlait d’un peu près à Catherine.

— Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai un certificat…

— Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre, mon bibi ?… disait la belle cabaretière à Mouche.

Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé par deux bouteilles de vin, Mouche assis sur les genoux de la Tonsard, pencha la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement à l’oreille : — Je ne sais pas, mais il a de l’or !… Si vous voulez me crânement nourrir pendant un mois, peut-être bien que je découvrirai sa cachette, il en a eune !

— Le père a de l’or !… dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à laquelle participaient tous les buveurs.

— Chut ! v’là Groison qui passe ! cria la vieille.

Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut à une distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la discussion recommença sur la question de savoir si l’on glanerait, comme par le passé, sans certificat d’indigence.

— Faudra bien que vous obéissiez, dit le vieux Fourchon, car le Tapissier est allé voir el Parfait et lui demander des troupes pour maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens… que nous sommes ! s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement produit sur sa langue par le vin d’Espagne.

Cette autre annonce de Fourchon, quelque folle qu’elle fût, rendit tous les buveurs pensifs, ils croyaient le gouvernement capable de les massacrer sans pitié.

— Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse où j’étais en garnison, dit Bonnébault, nous avons marché, les paysans ont été sabrés, arrêtés… ça faisait rire de les voir voulant résister à la troupe. Il y en a eu dix envoyés au Bagne par la Justice, onze en prison, tout a été confondu, quoi !… Le soldat est le soldat, vous êtes des péquins, on a le droit de vous sabrer, et hue !…

— Eh ! bien, dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous effarer comme des cabris ? Peut-on prendre quelque chose à ma mère, à mes filles ?… On aura de la prison ?… Eh ! bien on en mangera, le Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils seront mieux nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et on les chauffe en hiver.

— Vous êtes des godiches ! beugla le père Fourchon. Vaut mieux gruger le bourgeois que de l’attaquer en face, allez ! Autrement, vous serez éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose ! on ne travaille pas tant que dans les champs, c’est vrai ; mais on n’y a pas sa liberté.

— Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus hardis pour le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre nous risquassent leur peau pour délivrer le pays de cette bête du Gévaudan qui s’est terrée à la Porte d’Avonne.

— Faire l’affaire à Michaud ?… dit Nicolas, j’en suis.

— Ca n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes enfants. Faut nous emmalheurer, crier la faim, le bourgeois des Aigues et sa femme voudront nous faire du bien, et ; vous en tirerez mieux que des glanes….

— Vous êtes tous des halletaupiers, s’écria Tonsard, mettez qu’il y ait noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un pays aux fers, et nous aurons à La-Ville-aux-Fayes et dans les anciens seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir.

— C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se plaint, messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont contents ! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage de se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma porte d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y reconnaît plus !

— L’on ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois, qui se met mal avec tout un pays ! dit Godain…. C’est sa faute ! il veut tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement lui dira : Zut !….

Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce pauvre gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite pour le gouvernement, je le plains ce bon gouvernement… il est malheureux, il est sans le sou, comme nous… et c’est bête pour un gouvernement qui fait lui-même la monnaie… Ah ! si j’étais gouvernement…

— Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à La-Ville-aux-Fayes que monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’assemblée de nos droits.

— C’est sur le journiau de m’sieur Rigou, dit Vaudoyer qui savait lire et écrire en sa qualité d’ex-garde-champêtre, je l’ai lu…

Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup de gens du peuple, dont les facultés sont stimulées par l’ivresse, suivait d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion, que bien des à parte rendaient furieuse. Tout à coup, il prit position au milieu du cabaret, en se levant.

— Ecoutez le vieux, il est saoul ! dit Tonsard, il a deux fois plus de malice, il a la sienne et celle du vin…

— D’Espagne !… ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un rire de faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front, vous êtes trop faibles, prenez-moi ça de biais !… Faites les morts, les chiens couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez ! on en viendra bientôt à bout ; elle quittera le pays, et si elle le quitte, le Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais pour avancer leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil, leur force, notre espion, notre singe.

— Qui ça ?…

— Hé ! c’est le damné curé ! dit Tonsard, un chercheur de péchés qui veut nous nourrir d’hosties.

— Ca c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le curé, faut se défaire de ce mangeux de bon-dieu, v’là l’ennemi.

— Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette par le surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être à quelque matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le tambourinant par un bon charivari s’il était pris en riolle, son évêque serait forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement à ce brave père Rigou… Si la fille à Courtecuisse voulait quitter sa bourgeoise d’Auxerre, elle est si jolie qu’en faisant la dévote et cocotant le confessionnal, elle sauverait la patrie. Et Ran ! tan-plan !

— Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine, il y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter le tapage, et du coup, tu serais la maîtresse ici…

— Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas ? .., dit Bonnébault. Je me soucie bien de votre abbé, moi, je suis de Couches, et nous n’y avons pas de curé qui nous trifouille la conscience avec sa grelote.

— Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme Rigou qui connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le glanage, et il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est dans son droit, nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre les choses en biais…

— Il y aura du sang répandu !… dit Nicolas d’un air sombre en se levant après avoir bu tout une bouteille de vin que Catherine lui avait entonnée afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez m’écouter, on descendra Michaud ! Mais vous êtes des veules et des drogues !…

— Pas moi ! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos becs, je me charge d’ajuster le Tapissier, moi !… Qué plaisir de loger un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes puants d’officiers !…

— Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard qui passait pour être un peu fils de Gaubertin et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon.

Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de charmilles, et autres facultés tonsardes. En allant dans les maisons bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille, le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on avait de sa finesse.

— Eh ! bien, qu’as-tu, prophète ? dit le cabaretier à son fils.

— Je dis que vous jouez le jeu des Bourgeois, répliqua Jean-Louis. Effrayez les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien ! mais les pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le veulent les bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous aidez à partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des biens à vendre à la prochaine révolution ?… Vous aurez alors les terres pour rien, comme les a eues Rigou ; tandis que si vous les mettez dans la gueule des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront bien amaigries et renchéries, vous travaillerez pour eux, comme tous ceux qui travaillent pour Rigou. Voyez Courtecuisse…

Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être saisie par des gens ivres qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient de l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues. Aussi, laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la chambre des députés, les conversations particulières.

— Eh ! bien, allez, vous serez des machines à Rigou ! s’écria Fourchon qui seul avait compris son petit-fils.

En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer, la belle Tonsard le héla.

— C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le glanage ?

Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé de drap gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans prirent leurs mines sérieuses.

— Dam ! mes enfants, oui et non, les nécessiteux glaneront ; mais les mesures qu’on prendra vous seront bien profitables…

— Et comment ? dit Godain.

— Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici répondit le meunier en clignant les yeux à la façon normande vous ne serez pas empêchés vous autres d’aller ailleurs, à moins que tous les maires ne fassent comme celui de Blangy.

— Ainsi, c’est vrai ?… dit Tonsard d’un air menaçant.

— Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur l’oreille et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à Couches y prévenir les amis…

Et le Lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette chanson soldatesque :

Toi qui connais les hussards de la garde,

Connais-tu pas l’trombone du régiment ?

— Dis-donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à Couches, ton bon ami ? cria la vieille Tonsard à sa petite-fille.

— Il va voir Aglaé ! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que je la rosse une bonne fois, cette cane-là.

— Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde-champêtre, va voir le père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle, et ça ne coûte rien, sa salive.

— Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout, Annette me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à écouter.

— Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général est parti pour la Préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet me disait qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler au Chancelier de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait, pour avoir raison de ses paysans.

— Ses paysans !… cria-t-on.

— Ah ! çà, nous ne nous appartenons donc plus ?

Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez l’ancien maire.

Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit :

— Tas de fainéants ! avez-vous des rentes pour vouloir être vos maîtres ?…

Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de la même manière que les chevaux comprennent un coup de fouet.

— Ran, tan, plan ! vos maîtres… Dis donc, mon fistard, après ton coup de ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre les cinq doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas.

— Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en te frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père.