« Mettez des livres partout »

L’industrie cherche l’utile, la philosophie cherche le vrai, la littérature cherche le beau. L’utile, le vrai, le beau, voilà le triple but de tout l’effort humain ; et le triomphe de ce sublime effort, c’est, messieurs, la civilisation entre les peuples et la paix entre les hommes. […] Soyez les bienvenus, écrivains, orateurs, poètes, philosophes, penseurs, lutteurs, la France vous salue !  Vous et nous, nous sommes les concitoyens de la cité universelle. Tous, la main dans la main, affirmons notre unité et notre alliance. Entrons tous ensemble dans la grande, patrie sereine, dans l’absolu, qui est la justice ; dans l’idéal, qui est la vérité.

 

[…] Qu’est-ce que la littérature? C’est la mise en marche de l’esprit humain. Qu’est-ce que la civilisation ! C’est la perpétuelle découverte que fait à chaque pas l’esprit humain en marche; de là, le mot Progrès. On peut dire que littérature et civilisation sont identiques. Les peuples se mesurent à leur littérature ; une armée de deux millions d’hommes passe, une Iliade reste […] La Grèce est petite par le territoire et grande par Eschyle. Rome n’est qu’une ville ; mais par Tacite, Lucrèce, Virgile et Juvénal, cette ville emplit le monde. Si vous évoquez l’Espagne, Cervantès surgit : si vous parlez de l’Italie, Dante se dresse ; si vous nommez l’Angleterre, Shakespeare apparaît. À de certains moments, la France se résume dans un génie, et le resplendissement de Paris se confond avec la clarté de Voltaire.

 

Messieurs, votre mission est haute. Vous êtes une sorte d’assemblée constituante de la littérature. Vous avez qualité, sinon pour voter des lois, du moins pour les dicter. Dites des choses justes, énoncez des idées vraies, et si, par impossible, vous n’êtes pas écoutés, eh bien, vous mettrez la législation dans son tort. Vous allez faire une fondation : la propriété littéraire. Elle est dans le droit, vous allez l’introduire dans le Code; car, je l’affirme, il sera tenu compte de vos solutions et de vos conseils. Vous allez faire comprendre aux législateurs qui voudraient réduire la littérature à n’être qu’un fait local que la littérature est un fait universel. La littérature, c’est le gouvernement du genre humain par l’esprit humain.

 

[…] Le livre, comme livre, appartient à l’auteur ; mais comme pensée, il appartient – le mot n’est pas trop vaste – au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. […] La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des livres partout ; enseignez, montrez, démontrez ; multipliez les écoles ; les écoles sont les points lumineux de la civilisation.

Victor HugoDiscours au Congrès Littéraire International de Paris (1878)