Des effets de la contrition sur la lutte contre le racisme

Des effets de la contrition sur la lutte contre le racisme (Charlie Hebdo)

Vous êtes blancs ? Vous êtes racistes. Et si vous prétendez le contraire, c’est bien la preuve que vous l’êtes. Cette théorie, qui ferme imparablement tout débat, a été forgée par une sociologue américaine, Robin DiAngelo, et est développée dans un livre « Fragilité blanche », paru le 1er juillet en France. Sans surprise, il émoustille une partie de la gauche intellectuelle incapable de retenir sa libido devant une aussi belle démonstration identitaire. Tania de Montaigne nous dit ce qu’elle en pense.

Depuis quelques années, à intervalles réguliers, je croise des personnes blanches très sympas qui tiennent à s’excuser de l’être, blanches, pas sympas. À chaque fois, le même rituel se répète, elles s’avancent vers moi, la tête légèrement penchée, les mains ouvertes, l’œil humide, et m’expliquent, la mort dans l’âme, qu’elles s’en veulent et qu’elles nous aiment, nous les noirs. À charge pour moi de transmettre ce message d’amour aux autres noirs que, bien évidemment, je connais tous par leur prénom. J’ai l’impression que ce phénomène s’est amplifié depuis l’apparition d’une littérature d’un nouveau genre, les livres de développement contritionnel. Genre littéraire basé sur l’idée d’associer développement personnel et contrition. La particularité de ces ouvrages, c’est qu’ils sont écrits par des intellectuels blancs qui envisagent le racisme comme s’il était le péché originel et l’antiracisme comme un acte de pénitence. Principe dont la conséquence directe est de faire de toute personne non blanche un prêtre en puissance. « Pardonnez-moi, ma sœur, car j’ai péché ! » D’ailleurs, mon emploi du temps commence à devenir un peu chargé puisque, en plus de mes activités quotidiennes, je dois aussi donner l’absolution.

Bien qu’universitaires, tous les concepts développés dans cette littérature sont empruntés au lexique religieux. On y parle de faute et de honte, rarement de commerce triangulaire, de capitalisme ou de marchandisation. Tout y est vu sous le prisme de ce qui est bien, de ce qui n’est pas bien, de ce qui est gentil et de ce qui ne l’est pas. Partant du principe que réduire quelqu’un en esclavage, ça n’est pas gentil. Le monde y est séparé de façon étanche entre bourreaux et victimes, entre les gens qui souffrent, les non-blancs, et ceux qui font souffrir, les blancs. Ce qui conduit tous ces auteurs à considérer que toute personne non blanche a forcément raison et que toute personne blanche a naturellement tort.

L’une des représentantes emblématiques de ce courant, Robin DiAngelo, autrice de Fragilité blanche, explique que les blancs doivent se rééduquer. Rappelant les grandes heures du maoïsme. Son ouvrage est donc une sorte de « petit livre rouge » qui permettrait une reprise en main stricte, bien que vaine puisque, de toute façon, selon elle, le problème des blancs est dans leur nature même. Ils sont blancs, donc racistes par essence. En préambule des conférences qu’elle anime, elle explique : « Si vous êtes blancs et que vous n’avez pas passé des années à étudier cette question du racisme, vos opinions sont forcément inappropriées. » Ce qui, entre parenthèses, signifie qu’elle est la seule dans la salle à avoir une compétence sur le sujet. Pour appuyer son propos, elle évoque des réflexions ou des confidences que lui ont faites des, je cite, « personnes de couleur ». Ce qui, entre parenthèses, signifie qu’elle est la seule dans la salle à savoir comment parler à des, je cite, « personnes de couleur ». Façon de se mettre au-dessus du lot de tous ces blancs complètement nuls qui n’ont rien compris. Et pour que les choses soient plus claires, Robin DiAngelo déroule tout au long de sa conférence de très jolis PowerPoint, chargés d’illustrer les étapes du travail immense qui attend chaque blanc. Première étape : l’humilité. « Nous sommes les moins qualifiés pour comprendre le racisme », dit-elle. Cette première étape est illustrée par la photo d’un cheval qui porte des œillères. Manière subtile d’incarner l’aveuglement des blancs. Bien sûr, n’imaginez pas qu’il s’agisse d’un cheval majestueux qui galoperait fièrement face à l’adversité. Que nenni, le cheval en question a la tête penchée et les paupières lasses, il semble s’en vouloir terriblement. Ça n’est pas du tout un cheval qui la ramène, on sent que celui-là a commencé à mesurer l’ampleur de sa faute.

Sont ensuite énumérées des étapes assez comparables à celles des Alcooliques anonymes. Avec, en sous-texte, l’idée que tout blanc doit apprendre à se sevrer de son propre racisme. Ainsi, il conviendra toujours de préciser qu’on est blanc. Tout comme les AA recommandent aux usagers de se définir auprès des autres comme alcooliques, preuve qu’on a conscience du problème. Dans le même ordre d’idées, on devra s’excuser auprès de ceux à qui on a fait du mal par Histoire interposée. C’est là que je réenfile ma soutane.

J’imagine que quand les auteurs de ces livres seront arrivés au bout de toutes les étapes de leur rééducation, ils se rendront compte que la seule issue possible est qu’ils reversent à toutes les personnes non blanches la totalité des droits générés par leurs œuvres, puisque après tout ce sujet est le nôtre. En attendant mon chèque (j’accepte aussi les virements), ce que je constate, c’est que ces ouvrages n’ont absolument pas pour but de faire en sorte que les choses changent. Bien au contraire. Tout y est organisé pour que le racisme continue à être perçu comme un problème de noirs, de jaunes, de rouges… mais certainement pas comme le problème de tous. Les non-blancs y sont présentés comme des êtres à part, spéciaux, incompréhensibles pour qui n’est pas comme eux, définis uniquement au regard de ce qu’ils subissent. Il faut beaucoup étudier pour pouvoir les comprendre. Ils sont une tribu lointaine, une inquiétante étrangeté qu’il faut apprivoiser en donnant des gages de bonne volonté.

Ces livres reprennent donc à l’identique le système établi par les théories esclavagistes, faisant du blanc l’alpha et l’oméga. Le blanc est pensé comme étant au centre de tout. La seule différence, c’est qu’aux siècles précédents, il était présenté comme celui qui savait tout. À présent, il est celui qui ne sait rien. La preuve de son implication dans la lutte contre le racisme tient donc dans sa capacité à dire qu’il est incompétent. Il est sommé de tout avouer et de ne rien faire. Car faire, ce serait prendre la place des experts en racisme, les non-blancs. Erreur fatale. Sous couvert de disruption et de prise de conscience radicale, ces livres proposent, en fait, une philosophie de l’immobilité. En résumé : agir, c’est ne rien faire. Le travail du blanc, c’est la culpabilité et le retrait. Un rêve de moine.

Totalement basés sur l’individualisme, ces ouvrages n’offrent aucun outil pratique de lutte collective mais permettent simplement à ceux qui les lisent de se sentir mal, donc bien. Un rêve SM. Le stéréotype de la nounou noire maternante et réconfortante est remplacé par celui du noir fouettard. Chacun est à nouveau essentialisé et réduit à une nature indépassable. Tout cela permettant d’oublier complètement le sujet de départ, à savoir lutter pour que chacun accède à l’égalité et au plein exercice de sa liberté. Le racisme peut donc tranquillement continuer sa route, comme si de rien n’était.

Alors j’aimerais ajouter une petite postface à tous ces livres, j’imagine sans peine que leurs auteurs n’y verront aucun inconvénient. Voici le message : votre contrition est votre problème, pas le mien. Je ne suis pas là pour vous dire qui vous êtes, il faut accepter de le savoir par vous-même. La lutte contre le racisme commence là, dans notre capacité à sortir de ce collage persistant qui voudrait que le noir dise qui est le blanc et que le blanc dise qui est le noir. Dans cette structuration binaire des relations qui veut que l’un soit en haut si l’autre est en bas. M’ériger des trônes, m’offrir des fleurs, me dire que je suis géniale, vous fouetter avec une ceinture à clous, marcher sur des braises ardentes, vous arracher les dents sans anesthésie, rien de tout cela ne permettra à des gens lésés dans l’exercice de leurs droits fondamentaux de pouvoir obtenir justice. Personne n’a besoin d’un master en antiracisme pour mettre son expertise ou sa bonne volonté au service de l’égalité. Alors, blancs, noirs, beiges, jaunes, rouges… au boulot !