Guerre des langues

Le monde politique ne se résume pas à une juxtaposition d’États. Également divisé en frontières linguistiques, notre univers découle aussi de Babel : 6 000 langues relient l’humanité, qui déclinent autant de visions du monde. Et celles-ci ont leurs mots à dire dans le jeu géopolitique mondial : plus le nombre de locuteurs d’une langue déborde les frontières de son pays d’origine, plus celui-ci est influent économiquement, politiquement et culturellement à l’échelle de la planète.

La France a connu, de ce point de vue, un passé glorieux. Aujourd’hui, sans la francophonie, elle pèserait  bien peu à l’international. Car depuis, les pays anglophones ont pris une grande longueur d’avance, tandis que la Chine entre à son tour dans cette « guerre des langues »… Dès lors, faut-il croire que le français a déjà rendu les armes, malgré certaines statistiques qui annoncent 800 millions de francophones dans le monde d’ici 2050 ? Ce récit, qui nous entraîne hors de France, à la découverte de la francophonie et de ses habitants, devrait nous convaincre du contraire : dans de nombreuses régions du globe, le français est un trait d’union et une arme de résistance. Une langue d’avenir.

Editions François Bourin

Frédéric Pennel est un journaliste français qui a notamment écrit dans Lexpress.fr, Slate, Ernest Mag, Le Huffington Post, La Revue Parlementaire, Délits d’opinion. Il s’intéresse à l’univers du livre, à l’opinion publique et aux questions internationales. Fruit d’une enquête menée sur plusieurs années dans les territoires francophones, Guerre des langues est son premier ouvrage.


Face à l’anglais, le français n’a pas encore dit son dernier mot (Slate)

Face à l’anglais, le français a-t-il perdu d’avance? Le journaliste Frédéric Pennel veut croire que non, et les chiffres de la francophonie –800 millions de Francophones d’ici cinquante ans, selon certaines projections– l’y encouragent. Il publie Guerre des langues – Le français n’a pas dit son dernier mot aux éditions François Bourin.

Nous publions ci-dessous des extraits de son livre.

L’impérialisme du verbe

Le latin de la Rome républicaine et impériale, le grec de Byzance, l’italien et l’espagnol de la Renaissance, le français du XIIIe et du XVIIIe siècle ont dominé leurs temps. Aujourd’hui, bien sûr, l’anglais a conquis ce statut hégémonique. Certaines langues se parent ainsi, durant quelques siècles, d’un caractère «universel»: les maîtriser devient la condition sine qua non pour s’ouvrir sur le monde. […]

Ce ne sont pas forcément les langues les plus simples qui s’imposent. Même l’anglais, pourtant réputé pour sa facilité, s’avère une langue compliquée. Claude Hagège en décortique les caractéristiques pour battre en brèche ce préjugé. Il la considère comme l’une des langues les plus ardues qui soit. Son orthographe est complexe: l’anglais compte 1.120 graphèmes (unité minimale de la forme écrite) pour 62 phonèmes (unité minimale de la langue parlée) contre 190 pour 36 en français. Sans parler de la prononciation! Le linguiste prend l’exemple de la lettre «o», prononcée différemment dans chacun de ces mots: do, show, ogle, one, sword, women, shovel, worse. «La dyslexie handicape très peu les Italiens, beaucoup plus les Français, elle est un vrai fléau pour les Anglo-Saxons», poursuit Hagège. À quoi s’ajoutent encore la polysémie des mots (coach et manager regroupent plusieurs équivalents français, ayant chacun sa subtilité) et la faible correspondance des expressions anglaises et françaises (the time machine traduit par «machine à remonter le temps»). Quand on aspire à bien le parler, au-delà du basique globish, l’anglais est donc très exigeant. Il a pourtant conquis le monde!

Prenant en référence le latin, la linguiste Henriette Walter s’interroge sur le processus mystérieux qui conduit à consacrer des langues comme dominantes. Elle explique que rien ne prédisposait «un petit peuple d’agriculteurs, coincé dans un lieu de passage du Latium, dans la plaine marécageuse du Tibre», à connaître un tel succès. D’autant que deux peuples prestigieux cernaient les Romains latins: les Grecs, au sud, et les Étrusques, au nord. Les langues dominantes se seraient-elles toujours étendues à coups de glaives ou de canons? Cela peut sembler évident. La réponse n’est pourtant pas si simple […]

Seule, la force militaire ne suffit pourtant pas à imposer une langue. L’essayiste Régis Debray explique que cette force «doit s’augmenter impérativement d’un imaginaire pour enflammer les cœurs, d’un entrepôt pour remplir les ventres et d’un magistère pour occuper l’esprit». De simples chevauchées ne permettent pas de creuser un sillon et de laisser sa trace: «Parce que le Hun, le Mongol et le Tatar sont plus doués pour parcourir l’espace que traverser le temps, ce qui exige d’emmener un luth, en plus de la lance et du cheval, est requis l’artiste ou l’architecte ou l’écrivain ou le musicien ou le jardinier. L’Armée Rouge a gagné la Seconde Guerre mondiale contre le nazisme, les États-Unis ont gagné la paix qui a suivi. L’Union soviétique, après 1945, a constellé l’Europe orientale et l’Asie centrale de garnisons et de missiles, mais il n’en est pas sorti une civilisation communiste susceptible de transcender et de fédérer les quant-à-soi locaux. Manquaient le bas Nylon, le chewing-gum et le hot dog. Plus Grace Kelly et Jackson Pollock

La langue, pour l’emporter, doit surtout séduire. Même dans l’Empire romain triomphant, il ne faudrait pas se représenter des légionnaires imposant le latin dans les écoles des territoires conquis. Selon Henriette Walter, jamais les Romains n’ont imposé leur langue aux peuples vaincus et la transition vers la généralisation du latin s’est déroulée en douceur. Avant de disparaître, les langues autochtones sont passées par plusieurs siècles de bilinguisme: le punique était encore parlé en Tunisie à l’époque de saint Augustin au IVe siècle. Grégoire de Tours rapporte également qu’au début du VIe siècle en Gaule, c’est-à-dire sous le règne de Clovis, le celte n’avait pas encore totalement disparu.

Mais c’est une autre langue qui a tourmenté Rome. Le grec a non seulement survécu en dépit de la défaite militaire des cités hellènes face aux Romains, mais il a continué à rayonner. Par Jupiter… ou plutôt par Zeus! Ces grands conquérants peinaient à contenir l’influence du grec, irrésistible, dans la mesure où il était porté par un imaginaire très attrayant. Au point d’en être réduits à positionner des garde-fous. Régis Debray rappelle ainsi que les sénateurs romains devaient, et il s’agissait d’un ordre, ne s’adresser à leurs interlocuteurs grecs qu’en latin, la langue officielle de l’Empire. Rien n’y a fait, le grec continua de régner. L’expansion d’une langue sur un territoire ne résulte donc pas tant d’un décret que d’un attrait. Et lorsqu’est survenue la scission de l’Empire romain en deux, le grec s’est naturellement imposé dans sa partie orientale.

Sans cris ni heurts, la langue s’étend parfois plus subtilement, essaimant ses mots le long des grands axes de communication. D’oasis en bleds, de ports en havres, les routes et les fleuves en sont les principaux réseaux de diffusion. Cette langue s’introduit d’abord dans les centres marchands des villes avant d’irradier leurs faubourgs, et de finalement déborder sur les campagnes. Pour identifier les langues véhiculaires, il faut se rendre sur les marchés. C’est là, à la croisée des routes de caravanes, qu’on s’accorde sur un moyen de communiquer. En Afrique, le swahili a suivi ce chemin. Il s’est répandu sur le continent à partir de l’archipel de Lamu, situé au large de la côte kenyane et des régions limitrophes. Liée à l’Inde et au golfe Persique, la région s’est enrichie du commerce. Pour approvisionner les pachas et maharajahs de l’océan Indien, les locuteurs swahilis se sont aventurés sur le continent africain en suivant la route des chasseurs d’éléphants et des pistes d’esclaves. L’ivoire devait être recherché toujours plus profondément dans les terres. C’est ainsi que, même avec une population réduite en nombre, par leur activisme et leur capacité à tisser des liens, ils ont porté le swahili très loin au-delà de ses bornes initiales. Les pistes des caravanes l’ont tellement diffusé que les prédicateurs musulmans puis les missionnaires chrétiens (anglais notamment) se le sont approprié à leur tour pour prêcher. Aujourd’hui langue maternelle de seulement cinq millions de personnes localisées autour de Zanzibar, elle est parlée par environ 150 millions d’individus vivant au Burundi, aux Comores, au Kenya, au Mozambique, en Ouganda, en République démocratique du Congo, au Rwanda, en Somalie et en Tanzanie. C’est aujourd’hui la langue africaine la plus enseignée au monde.

En 2050, 700 millions de francophones?

[…] S’il se trouve des Chinois qui s’échinent à apprendre le français dans les Alliances françaises, ce n’est pas pour dialoguer avec deux millions de Suisses, quatre millions de Belges, sept millions de Québécois ou même 67 millions de Français francophones. C’est d’abord parce qu’il existe un Congo francophone, le Congo-Kinshasa (ou République démocratique du Congo), un pays grand comme 3,5 fois la France ou deux fois le Québec, qui pèse le poids des géants. C’est le pays de tous les superlatifs de la francophonie. Peuplé par moins de 20 millions d’habitants au moment où il prenait son indépendance en 1960, le pays frôle aujourd’hui les 80 millions d’habitants, et sa démographie continue de galoper. En clair, il s’agit du premier pays francophone par sa population, et sa capitale, Kinshasa, a déclassé Paris et Montréal comme première ville francophone au monde. Même si ce pays reste majoritairement très pauvre et traversé par des crises successives, son potentiel est immense. Et aujourd’hui beaucoup lorgnent ce gigantesque bassin linguistique.

Le Congo-Kinshasa représente le navire amiral d’une flotte composée de nombreux vaisseaux. De la Mauritanie jusqu’à Madagascar en passant par le Burkina Faso ou par l’île Maurice, le gros des troupes francophones vit en Afrique. Parce qu’il s’agit souvent de pays pauvres, encore sous-représentés dans le monde des affaires, dans la galaxie numérique ou dans les instances internationales, cette réalité demeure sous-estimée. Il s’agit pourtant de la population la plus jeune du globe. Le monde de demain se dessine donc en partie en Afrique, un continent dont le visage est pour moitié francophone. Si vous faites partie de ceux qui sont habités par l’idée que le français décline sur la planète, quittez une seconde des yeux les meetings organisés dans les quartiers chics de la start-up nation, où l’anglais est triomphant, et observez les statistiques africaines. L’explosion démographique en cours dans cette partie de l’Afrique francophone affole les compteurs: on évalue à au moins 700 millions le nombre de francophones au milieu du siècle (contre 300 millions en 2018). Ces perspectives semblent mirobolantes. Mais pas si irréalistes quand on sait que les francophones d’Afrique aspirent à ce que leur progéniture parle elle aussi français. […]

Si 85% des francophones de demain doivent vivre un jour en Afrique, la langue appartiendra beaucoup plus aux habitants établis autour du Golfe de Guinée qu’aux habitués du café de Flore. Le «LA» ne sera plus donné par la France. Et pourquoi ne pas déplacer l’Académie française de Paris vers Abidjan, Kinshasa ou Dakar? En effet, la réforme de l’orthographe ou les vicissitudes de l’écriture inclusive n’exciteront plus seulement les Français qui débattent en vase clos, comme si le français était leur propriété. En réalité, il ne l’est plus depuis longtemps et le sera encore moins à l’avenir. Que les Français, aux oreilles et aux yeux un peu trop puristes, se préparent à une révolution néo-rabelaisienne. Si des grimaces s’esquissent à la simple écoute du mot «chocolatine» ou d’un «t» à la fin d’un «vingt», ces effarouchés n’ont encore rien entendu. Des wagons entiers de nouveaux mots et d’accents en cours de germination sont prêts à tomber dans le pot linguistique commun à l’ensemble des francophones. «Siester», «réciproquer», «girapher»: avec ces simplifications africaines, ce sont les fastidieuses périphrases qui ont du souci à se faire.


Frédéric Pennel: «Le français devient une langue de contre-pouvoir» (Le Figaro)

INTERVIEW – Le français est-il en guerre? Contre l’anglais? Frédéric Pennel, journaliste et auteur d’un passionnant essai intitulé Guerre des langues, analyse ces questions.

Avec 300 millions de locuteurs du français dans le monde, la langue de Molière ne connaît plus de frontières. Comment se porte-t-elle aujourd’hui? Le français fait-il toujours rêver? Le journaliste Frédéric Pennel publie Guerre des langues (Bourin Francois Eds), un stimulant essai sur le statut et l’histoire de la langue française dans le monde.

LE FIGARO. – Votre livre s’intitule Guerre des langues. La langue française est-elle en guerre?

Frédéric PENNEL. – La planète fait figure de tour de Babel. Les langues sont soit dominantes, en expansion, soit dominées, en rétractation. Une vingtaine environ disparaît même chaque année. Dans l’expression «guerre des langues», il faut entendre une forme de darwinisme à l’instar de ce qu’il se passe dans la nature. C’est-à-dire, un phénomène dramatique pour la préservation de la richesse culturelle des langues sur la planète.

Cette expression de «guerre des langues» revêt aussi un aspect éminemment politique. Les États ajoutent en effet leur grain de sel à ce phénomène darwinien et propagent leur langue notamment à travers des diplomaties culturelles. Cela se constate par le biais d’institutions spécifiquement dédiées. À la fin du XIXe siècle, la France a déployé un véritable arsenal pour la diffusion de sa langue, un dispositif encore d’actualité, avec les «lycées français», alliances ou instituts français. Aujourd’hui, on voit ce même combat mené par la Chine qui déploie ses instituts Confucius partout dans le monde. Pour diffuser une culture, le plus efficace est de répandre une langue. D’où des luttes d’influence très importantes. C’est à qui arrivera à exporter le plus largement sa langue

À la lecture de votre livre, on comprend que le français n’appartient plus à la France.

Le français n’appartient plus à la France même si les Français s’octroient la propriété de cette langue pour des raisons historiques. Ses locuteurs l’ont exportée souvent par la force, mais aussi par la séduction. Ainsi, aujourd’hui, le français a échappé à ses locuteurs historiques notamment parce qu’il a continué sa route dans ses anciennes colonies, pourtant indépendantes. Chose étonnante, il s’est même davantage développé depuis l’indépendance que lors de la période coloniale. On parle beaucoup plus le français de nos jours à Abidjan ou à Casablanca que lorsque ces villes étaient françaises.

Comment se fait-il alors que les Français ne se disent pas francophones?

Pour les Français parler français est aussi naturel que de respirer. Ils n’intellectualisent donc pas la chose. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant longtemps, les Français avaient plusieurs langues à leur disposition. Cependant, l’exode rural et les politiques jacobines visant à éradiquer les langues régionales au profit du français sont passés par là. Cela s’est fait de façon violente. De cette histoire, les Français n’ont donc gardé essentiellement qu’une de leurs nombreuses langues: le français dans sa version parisienne. De leur côté, les francophones hors de France vivent presque tous dans des pays multilingues. Leur conscience de parler français est donc forcément plus aiguë. Un Algérien francophone dispose a minima de l’arabe et du français pour s’exprimer. Un Franco-Ontarien se sent d’autant plus francophone qu’il vit dans une province majoritairement anglophone.

Que répondez-vous à ceux qui disent la langue menacée?

C’est une fausse idée. Il suffit de regarder les chiffres donnés par l’Organisation Internationale de la francophonie (OIF). Il y a 300 millions de francophones dans le monde! C’est la quatrième langue sur Internet, une langue bien adaptée à son temps. Elle n’est pas en danger. Il y a des langues, peu transmises et dont le nombre de locuteurs diminue, qui risquent effectivement de disparaître, comme le breton. Mais ce n’est en rien le cas du français. Pourquoi croit-on le contraire? Au-delà du pessimisme qui caractérise notre peuple, il y a une raison géographique. Les Français vivent en Europe et force est de constater que lorsqu’on voyage sur le continent, le français n’est pas la langue de l’international. Il y a quelques décennies, de nombreux pays étaient dotés d’une solide tradition francophone, comme la Grèce, où le français était la seule langue étrangère obligatoire jusque dans les années 1960, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Même pour voyager dans des pays latins, dont les langues sont proches du français, il faut désormais communiquer en anglais. Cette réalité européenne dévalorise sûrement la vision que les Français se font de l’état de leur langue

Mais le français fait-il encore rêver en France?

Oui, il y a une vraie fierté à parler le français! Or, il se trouve qu’aujourd’hui l’anglais aussi fait rêver, notamment dans les milieux économiques. Tout le lexique lié au monde de l’entreprise semble dériver progressivement vers l’anglais. Il y a quelque chose de comique là-dedans. L’idée que la modernité ne pourrait que s’incarner en anglais est risible. Le français dispose de tout l’attirail nécessaire pour exprimer les réalités du monde, qu’elles soient culturelles ou économiques. Dans les multinationales françaises, pourquoi le français s’efface-t-il systématiquement derrière l’anglais? Les deux langues pourraient cohabiter comme le fait Michelin. En France, pourquoi les start-up qui réinventent le monde de demain ne peuvent pas créer lexicalement en français aussi? Pendant que certaines élites économiques françaises se noient dans le rêve américain, ce sont d’autres pays, au Maghreb par exemple, qui hissent le français au rang de langue de l’économie! Avouez que c’est un étonnant détour de l’histoire!

Pourtant la mondialisation semble devenir le synonyme d’américanisation…

Derrière le mot «mondialisation» se cache une forme d’américanisation. C’est une langue, mais aussi un mode de vie qui s’exporte. Que ce soient sur les plans technologique, médiatique ou culturel. En Europe, c’est assez spectaculaire. Au-delà de l’histoire, quel est le point commun actuel des Européens? C’est la même culture américaine partagée et la langue anglaise. Les musiques, les séries, les stars américaines représentent un des principaux leviers de la sociabilité entre Européens. Dans le même temps, regardez le nombre d’apprenants d’allemand en France: il ne cesse de baisser alors que l’Allemagne est notre premier partenaire! Il faut donc se poser la question: n’aurait-il pas fallu commencer par une Europe de la culture?

À l’origine, on a voulu consacrer le français langue de travail des institutions européennes. Pour une raison simple: elle était alors la plus répandue chez les diplomates européens. Mais c’est la Belgique qui s’est opposée à octroyer un statut privilégié à la langue française. Le royaume était alors secoué par des mouvements identitaires du côté flamand. Le français est resté très influent en Europe jusqu’à la mondialisation, justement. À partir des années 1990, même les Français en poste à Bruxelles se sont convertis à l’idée que l’anglais était la seule langue légitime. Pascal Lamy par exemple, qui était commissaire en 1999, a favorisé l’anglais au sein de sa direction. De lui-même. Comme s’ils voulaient couper court à toute accusation chauviniste, les Français ont préféré l’anglais, une langue apparemment neutre. Au début des années 1990, l’anglais s’est imposé. Et aujourd’hui, il est hégémonique. Au lieu de s’européaniser, l’Europe s’est américanisée

Certes, mais en se diffusant, l’anglais s’appauvrit.

Oui, c’est un vrai problème d’ailleurs. Les institutions européennes produisent énormément de normes. Or, ces textes restent assez vagues du fait d’un manque de précision. Cela n’est évidemment pas dû à la langue anglaise en tant que telle, mais au fait que tout le monde doit se mettre d’accord sur un anglais médian, médiocre, faute de suffisamment de natifs. Il y a donc un nivellement par le bas. La rédaction systématique des textes dans cet anglais sommaire dévalorise l’ensemble de la production juridique. Pourtant, il y aurait une solution: renouer avec le multilinguisme. Avec notamment le français, l’ancienne langue impériale, qui devient de fait une langue de contre-pouvoir: contre une standardisation, une seule source d’idées, une manière de penser. C’est ça, la nouvelle vocation du français.

Le Brexit pourrait-il rebattre les cartes?

Non, la situation linguistique à Bruxelles ne devrait pas changer. Même si, la langue de l’Europe sera celle d’un pourcent des citoyens européens. Pourquoi l’anglais gardera sa position dominante? Parce qu’il y a un certain nombre de pays en Europe qui ont intégré l’anglais de manière intime, comme les pays du Nord. L’anglais bénéficie aussi d’une position très particulière dans les pays de l’ex bloc communiste, très atlantistes. Derrière l’usage de l’anglais, on devine une certaine représentation de l’Amérique qui les fascine. Du fait de leur histoire, l’anglais est la langue de la liberté, en opposition au russe que les habitants de l’Est étaient contraints et forcés d’apprendre.

Que se passerait-il alors si l’on remplaçait l’anglais par le français?

Aujourd’hui, on se retrouve avec les quatre têtes de l’Europe qui sont francophones: la présidente de la commission, Ursula von der Leyen, la présidente de la BCE Christine Lagarde, la politique étrangère, Josep Borrell ; et le président du Conseil européen Charles Michel. Ce serait l’occasion unique de rendre une place au français et à d’autres langues que l’unique anglais. Pour les francophones, c’est le moment ou jamais de relever la tête.

«Une langue, c’est d’abord une culture», écrivez-vous dans votre livre. Est-ce à dire que notre culture est moins séduisante que la culture américaine puisque c’est celle-ci qui s’impose?

Je ne pense pas que nous soyons moins créatifs. Jamais la musique française ne s’est autant exportée, y compris dans sa composante francophone. Le rap, par exemple, jouit d’un vrai rayonnement. C’est pareil pour le luxe, la gastronomie et nombre d’autres secteurs. Il y a une aura de la langue française bien au-delà des pays francophones. Aux États-Unis, en Russie par exemple. L’attrait pour la langue de Molière à l’étranger est indéniable, comme l’atteste le nombre d’apprenants dans les Alliances françaises, la première ONG culturelle au monde. Ce qui a changé, c’est le regard des Français sur eux-mêmes. Pendant longtemps, ils se montraient fiers de leur culture. Ils étaient même persuadés de la mission messianique de la nation française dans le monde. Puis, par un retournement de l’histoire, dans la seconde moitié du XXe siècle, ils se sont mis à rétrécir leur horizon. Là où ils avaient une vision mondiale de la France, ils se sont mis à penser leur pays comme uniquement européen

Notre difficulté avec les langues étrangères n’est-elle pas liée à notre monolinguisme?

Oui, ça y contribue. Cette obsession d’une langue unique fait que nous prenons conscience trop tardivement de l’altérité linguistique. Si l’on initiait dès le plus jeune âge les enfants au plurilinguisme, les enfants seraient sûrement bien meilleurs. Cela développerait leur plasticité cérébrale, utile à l’apprentissage de n’importe quelle langue étrangère. Dans les pays francophones plurilingues, les enfants ont moins de mal à apprendre d’autres langues. Pareil pour les enfants des écoles Diwan en Bretagne: ils sont meilleurs en anglais.

Que penser alors des anglicismes?

Le phénomène d’emprunt est sain. Une langue vivante a besoin de se nourrir de mots étrangers. Néanmoins, le fait de toujours piocher, et de manière aussi massive, des mots issus d’une même origine, donne l’impression que l’anglais est supérieur au français et aux autres langues. Or, il se passe bien des choses dans d’autres cultures, qui pourraient nourrir aussi notre lexique! Mais on regarde essentiellement vers la Californie.

Faut-il prendre exemple sur nos voisins Québécois?

Les Québécois ont une peur existentielle de perdre leur français. Donc la traduction est une forme de résistance face à l’anglais. Ils font de leur création de nouveaux mots en français une fierté. Leur système est très efficace, ils repèrent très en amont l’émergence d’un nouveau mot et le traduisent en français avant qu’il se répande. En France, on ne se sent pas menacé de la même façon. Par le passé, on a remplacé des mots comme le terme «ordinateur» à la place de «computer». Aujourd’hui encore, les nombreux anglicismes ne doivent pas faire oublier les créations françaises. Regardez le succès de covoiturage, transformé en «covoit» par l’usage, «boboïser», «inclusif», «charge mentale», «féminicide», etc

L’Organisation internationale de la francophonie prévoit 700 millions de locuteurs francophones en 2050. Faut-il s’en réjouir?

Il y aura un boom démographique en Afrique francophone c’est certain, mais le français sera-t-il la première langue du monde? Cela me semble douteux. D’autant qu’aujourd’hui, il y a un vrai problème d’éducation en Afrique. Les classes de 80 élèves sont monnaie courante, les professeurs très insuffisamment formés… C’est un sujet qui devrait tous nous concerner car nous avons besoin d’une Afrique instruite et qui se développe. C’est un continent plurilingue et le français se transmet surtout à l’école. Sans une institution scolaire capable d’absorber la jeunesse, l’Afrique ne sortira pas de ses difficultés pas et la francophonie aura raté sa vocation d’être ce trait d’union par-delà les frontières, reliant les ethnies entre elles et les continents entre eux.

Peut-on croire en la résistance de la langue française?

Oui, c’est une langue d’avenir. Elle peut tout à faire dire la modernité. Si j’avais un souhait, j’aimerais d’une part, que les Français se sentent pleinement fiers d’être francophones et n’aient pas peur de parler sciences, techniques, économie en français. Parallèlement, je pense qu’ils devraient renouer avec une forme de plurilinguisme. Cela veut dire parler français, les français et les autres langues, sans les hiérarchiser. Mon livre vise aussi à provoquer cette prise de conscience.


Guerre des langues :le français trahi par les siens (L’Express)

Dans cette bataille plus décisive qu’on ne le croit, notre pays dispose de nombreux atouts. Si seulement ses élites ne vouaient pas un culte à l’anglais… 

Nous sommes au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. En plein conflit contre Napoléon, l’Angleterre prend une mesure radicale : elle interdit à ses ambassadeurs de parler… français. Surprenant ? Non car si l’Albion est réputée perfide, elle n’en connaît pas moins les règles de l’art militaire. Et notamment celle-ci : quand on prétend vaincre un ennemi, il faut toujours refuser l’hégémonie de sa langue, fût-elle celle de la diplomatie de son époque.

Cette anecdote historique est rapportée par Frédéric Pennel dans un livre dont la lecture devrait être imposée à tous les étudiants de l’ENA, de Sciences po et des écoles de commerce. Dans Guerre des langues : le français n’a pas dit son dernier mot (1), ce journaliste affûté démontre brillamment une vérité largement ignorée de nos dirigeants. Dans le vaste monde, il existe une guerre des langues et, dans cette bataille, le français dispose à la fois de nombreux atouts et d’une étrange faiblesse. Ses atouts : des positions fortes et un prestige culturel considérable. Sa faiblesse : des « élites » ayant une fâcheuse propension à multiplier les anglicismes…

Commençons par tordre le cou à une idée reçue : notre langue nationale se porte bien, très bien. Elle ne domine certes plus l’Occident, comme ce fut le cas du XVIIe au XIXe siècle, mais elle figure toujours dans le peloton de tête des idiomes internationaux. Le sait-on suffisamment ? Elle est aujourd’hui le deuxième idiome enseigné dans le monde (oui !) et devrait voir le nombre de ses locuteurs doubler dans les années qui viennent. Les deux ou trois mille langues menacées de disparition d’ici à la fin du siècle aimeraient bien être sa place…

Le peloton de tête, c’est bien ; la première place, c’est mieux, car, dans une économie mondialisée, « la langue d’échange a tout intérêt à être la vôtre », comme l’écrit justement Frédéric Pennel. Pour le comprendre, il suffit d’énumérer les avantages dont dispose non pas le français, hélas, mais l’anglais, qui détient aujourd’hui ce statut envié.

1. Une supériorité dans les négociations. Il est évidemment beaucoup plus simple d’imposer ses vues lorsque les conversations ont lieu dans sa langue maternelle. Les Etats-Unis en profitent largement, que ce soit pour le commerce ou pour la diplomatie.

2. Une mobilité professionnelle facilitée. Grâce à l’anglais, un Néo-Zélandais trouve sans difficultés un poste à l’étranger. Un Slovaque ou un Laotien ne possèdent pas le même passeport pour l’emploi.

3. Une capacité à attirer les meilleurs cerveaux. Une fois leurs études terminées, une partie des étudiants étrangers ayant suivi leur cursus à Stanford ou à Harvard s’installent sur place et offrent leurs talents à leur pays d’accueil. Quant à ceux qui rentrent chez eux, beaucoup deviennent les alliés objectifs des Etats-Unis. « S’ils deviennent ministres, ils favoriseront cet Etat dans leurs arbitrages, écrit Pennel. S’ils deviennent entrepreneurs, ils y installeront une filiale. S’ils deviennent leaders d’opinion, penseurs, universitaires ou écrivains, ils répandront dans leur propre pays les idées qu’ils ont ramenées de leurs années de scolarité passées à l’étranger. »

4. Une compétitivité scientifique accrue. Dès lors que votre langue maternelle est votre langue de travail, toute votre énergie peut être concentrée sur l’objet de vos recherches. Un physicien américain consacre ainsi 100 % de son temps à la physique. Son collègue français dépense une partie de son énergie à perfectionner son anglais…

5. Une économie de la culture dynamisée. Du Vietnam à la Somalie en passant par Cuba, l’Irak ou l’Afghanistan, les Américains ont connu beaucoup de défaites militaires depuis 1945. Mais avec Disney, Facebook, Apple et Hollywood, ils ont enregistré d’innombrables victoires culturelles. L’idéal pour formater les esprits et, par suite, écouler les produits de l’oncle Sam. C’est l’ancien président – et général – Eisenhower qui a le mieux résumé la situation par cette formule : « Le jazz est le meilleur ambassadeur de l’Amérique ».

Les Américains ne sont pas les seuls à avoir saisi ces enjeux. Les Chinois multiplient les Instituts Confucius. Les Britanniques, dans la répartition de leur aide au développement, privilégient les Etats de leur aire linguistique. A l’inverse, les Japonais n’ont pas su mettre en place une politique linguistique digne de ce nom, malgré leur créativité dans les mangas et les jeux vidéo. Les Allemands non plus, qui restent, malgré leur puissance économique, des nains culturels à l’échelle mondiale.

La France, elle, se situe dans un entre-deux. Elle dispose d’atouts considérables, on l’a vu, mais ne sait pas toujours les utiliser. En cause : En cause : une puissance économique, technologique et commerciale moindre que celles des Etats-Unis, certes, le défaitisme d’une partie de ses élites, persuadées d’utiliser un idiome ringard. De là la promotion de l’anglais dans nos universités, la publicité, les médias, sans oublier la multiplication des Carrefour market et des Relay dans les rues de nos villes. En attendant l’horripilant « Black Friday« , contre lequel se lèvent de nombreux citoyens révulsés par cette forme d’auto-colonisation culturelle.

Cette propension à l’anglomanie ne fut pas toujours de mise. En 1971, Georges Pompidou déclarait : « Si nous reculons sur notre langue, nous serons emportés purement et simplement. C’est à travers notre langue que nous existons dans le monde autrement que comme un pays parmi les autres. » Emmanuel Macron, son lointain successeur, parle spontanément anglais à l’étranger – y compris… en Allemagne – véhiculant lui-même l’idée que le français n’est plus une langue internationale.