L’homme d’élite et l’homme médiocre

« Jamais l’homme-masse n’aurait recouru à qui que ce soit en dehors de lui, si la circonstance ne l’y avait violemment forcé. Comme aujourd’hui la circonstance ne l’y oblige plus, l’éternel homme-masse, conséquent avec lui-même, cesse de s’en remettre à autrui et se sent seul maître de sa vie.

L’homme supérieur, au contraire, l’homme d’élite, est caractérisé par l’intime nécessité d’en appeler de lui-même à une règle qui lui est extérieure, qui lui est supérieure, et au service de laquelle il s’enrôle librement. On se souviendra qu’au début de cet essai, nous distinguions l’homme d’élite de l’homme médiocre en affirmant que le premier exige beaucoup plus de lui-même, tandis que le second, au contraire, toujours satisfait de lui, se contente d’être ce qu’il est.

Contrairement à ce que l’on croit habituellement, c’est la créature d’élite et non la masse qui vit « essentiellement» dans la servitude. Sa vie lui paraît sans but s’il ne la consacre au service de quelque obligation supérieure. Aussi la nécessité de servir ne lui apparaît pas comme une oppression, mais au contraire lorsque cette nécessité lui fait défaut, il se sent inquiet, et invente de nouvelles règles plus difficiles, plus exigeantes, qui l’oppriment. Telle est la vie-discipline, la vie noble. La noblesse se définit par l’exigence, par les obligations et non par les droits. Noblesse oblige. »

José Ortega y GassetLa Révolte des masses (1929)