Allemagne de l’Est, histoire d’une annexion

Allemagne de l’Est, histoire d’une annexion (Le Monde diplomatique – novembre 2019)

Mythe fondateur de l’Union européenne, l’année 1989 est pourtant un symbole équivoque. Ainsi, en Allemagne de l’Est, l’accès aux libertés politiques et à la consommation de masse fut payé au prix fort — celui d’un effondrement social et d’une prédation économique souvent ignorés à l’Ouest.

Lexultation, la liberté, un violoncelliste virtuose jouant au pied d’un mur ébréché, d’autres possibles, la promesse de « paysages florissants  » : la geste du 9 novembre 1989 se chante d’ordinaire sur l’air de l’Hymne à la joie. Mais, depuis quelques mois, la discordance entre le grand récit de la « réunification » et la violence qui suivit cette révolution dite pacifique apparaît au grand jour. Avec les scores supérieurs à 20 % obtenus cette année par le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) dans plusieurs Länder de l’ancienne République démocratique allemande (RDA), les sondages où « 58 % des Allemands de l’Est ont le sentiment de n’être pas mieux protégés de l’arbitraire étatique qu’en RDA » (Die Zeit, 3 octobre 2019), le succès d’ouvrages qui dévoilent les années 1990 du point de vue des « perdants », la commémoration de la chute du Mur prend une tonalité moins triomphale que les précédentes. Quelque chose cloche dans la belle histoire d’une généreuse Allemagne de l’Ouest offrant à son voisin ruiné par quatre décennies de dictature communiste le deutschemark et la démocratie.

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Liquider une société

Une fois la République démocratique allemande (RDA) annexée à la République fédérale d’Allemagne (RFA), non seulement ses institutions et son économie, mais aussi ses maisons d’édition, son cinéma, ses chaînes de télévision et ses stations de radio, ses artistes, ses noms de rues et de bâtiments publics disparurent en quelques années. Journaux et magazines, hier inféodés au pouvoir, furent privatisés au profit d’éditeurs occidentaux. Le régime ouest-allemand anéantit également le système de formation professionnelle, le droit à la culture gratuite, les crèches et les jardins d’enfants. Licenciées prioritairement, les femmes, dont le taux d’activité était jusque-là le plus élevé du monde, tentèrent par tous les moyens d’échapper à la sainte trinité de l’ordre familial allemand, « enfants, cuisine, église » (Kinder, Küche, Kirche). « Pour augmenter leurs chances de retrouver un travail, elles furent nombreuses à se faire stériliser. Alors que le centre hospitalier de Magdebourg avait pratiqué 8 stérilisations en 1989, celles-ci passèrent à 1 200 en 1991 », observent Fritz Vilmar et Gislaine Guittard. Reflet de l’état des infrastructures sociales et du rapport à l’avenir, le taux de natalité à l’Est passa entre 1987 et 1993 de 14 enfants pour 1 000 habitants à… 5.

Le chômage, qui, selon le sociologue Paul Windolf, toucha temporairement ou durablement 80 % des actifs durant les cinq années qui suivirent la chute du mur de Berlin (3), suscita une vague d’émigration laborieuse. Entre 1991 et 2017, on dénombre 3,7 millions de déménagements à l’Ouest, soit près du quart de la population est-allemande, tandis que 2,45 millions de personnes effectuent le trajet inverse, revenants et nouveaux entrants confondus (4). Il en résulte un profond déséquilibre socio-démographique : les jeunes diplômés s’exilaient bien plus souvent que la moyenne, et deux tiers de ceux qui ne revinrent pas étaient des femmes. D’après Reiner Klingholz, directeur de l’Institut berlinois pour la population et le développement, « ce fut le cas le plus extrême de fuite de femmes observé en Europe » (The New York Times, 5 novembre 2018).

En sens inverse, des bataillons de cadres occidentaux vinrent occuper des postes de direction dans tous les secteurs, notamment dans l’administration, où les fonctionnaires touchaient pour leur peine une compensation ironiquement baptisée « prime de brousse » (Der Spiegel, 4 septembre 1995). Alors que le monde entier célébrait l’« économie de la connaissance », l’Allemagne liquidait la couche sociale des intellectuels. De 1989 à 1992, le nombre de salariés à temps plein de la recherche, de l’enseignement supérieur, y compris industriel, passait dans les nouveaux Länder de 140 567 à moins de 38 000, au rythme des fermetures de centres de recherche et d’académies des sciences. Parmi les scientifiques de l’ancienne RDA, 72 % furent démis de leurs fonctions en trois ans ; ils durent émigrer ou se reconvertir dans des métiers sans rapport avec leurs qualifications. Le personnel résiduel fut soumis à des tests d’aptitude évaluant notamment ses convictions politiques. Cette élimination de trois quarts des scientifiques fut justifiée par un impératif idéologique. « Il faut éradiquer l’idéologie marxiste en procédant à des changements de structure et de personnel », expliquait ainsi en juillet 1990 un document d’évaluation de l’Académie des sciences (5).

Rachel Knaebel & Pierre Rimbert

1Cf. Hannes Bahrmann et Christoph Links, Am Ziel vorbei. Die deutsche Einheit — Eine Zwischenbilanz, Ch. Links Verlag, Berlin, 2005 ; Nicolas Offenstadt, Le Pays disparu. Sur les traces de la RDA, Stock, Paris, 2018.

(2Fritz Vilmar et Gislaine Guittard, La Face cachée de l’unification allemande, L’Atelier, Paris, 1999.

(3Paul Windolf, « Die wirtschaftliche Transformation. Politische und ökonomische Systemrationalitäten », dans Wolfgang Schluchter et Peter Quint (sous la dir. de), Der Vereinigungsschock. Vergleichende Betrachtungen zehn Jahre danach, Velbrück Wissenschaft, Weilerswist, 2001.

(4« Die Millionen, die gingen », ZeitOnline, 2 mai 2019.

(5Cité par Fritz Vilmar et Gislaine Guittard, La Face cachée de l’unification allemande, op. cit.


Vieilles dettes et gros bénéfices

Parmi les aberrations provoquées par la conversion-éclair d’une économie planifiée en une économie libérale, celle des « vieilles dettes » décroche assurément le pompon. En République démocratique allemande (RDA), toutes les entreprises appartenaient à l’État et lui reversaient l’intégralité de leurs bénéfices éventuels. Lorsque la puissance publique injectait du capital dans une société, cette subvention était par convention inscrite dans la comptabilité des banques sous la forme d’un crédit. Lors de l’unification, les hauts fonctionnaires de l’Ouest décidèrent de convertir ces écritures en véritables dettes que les entreprises, déjà exsangues, devaient rembourser aux banques. Lesquelles furent privatisées et vendues à bas prix à des institutions financières de l’Ouest. Ces dernières purent témoigner des vertus miraculeuses du capitalisme : la Berliner Bank racheta pour 49 millions de marks la Berliner Stadtbank qui avait à son actif… 11,5 milliards de créances bénéficiant d’une garantie d’État, soit plus de 200 fois le prix d’achat ! En tout, « quatre grandes banques de l’Ouest, qui avaient acheté les banques de RDA pour 824,3 millions de marks, se retrouvèrent à la tête de 40,5 milliards de marks de créances (1)  ». Les intérêts, passés en un an de moins de 1 % à plus de 10 %, ont représenté à eux seuls plusieurs fois le prix d’acquisition.

(1Fritz Vilmar et Gislaine Guittard, La Face cachée de l’unification allemande, L’Atelier, Paris, 1999.


En ex-RDA, des citoyens de seconde zone – Un mur peut en cacher un autre

En Allemagne, les scores importants de l’extrême droite dans plusieurs Länder de l’Est et le malaise de la population ravivent un débat sur les échecs de l’unification. Trente ans plus tard, la plupart des institutions économiques, juridiques ou intellectuelles sont dirigées par des personnalités de l’Ouest.

En septembre 2018 a paru en Allemagne un livre qui a beaucoup fait parler. Écrit par Mme Petra Köpping, ministre de l’égalité et de l’intégration du Land de Saxe, il traite du manque de reconnaissance des Allemands de l’Est envers l’Allemagne réunifiée et porte un titre provocateur : Integriert doch erst mal uns !, soit « Commencez donc par nous intégrer ! » (1). « Nous », sous-entendu les Allemands de l’Est, opposés à « eux », les réfugiés que l’Allemagne a accueillis en nombre sur son sol à partir de l’été 2015 et auxquels elle s’efforce, depuis, de trouver une place. Ce cri du cœur n’émane pas de la ministre elle-même, qui n’appartient pas aux rangs du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), mais à ceux du Parti social-démocrate (SPD). Il dérive des innombrables doléances que Mme Köpping, de par sa fonction, entend et recueille quotidiennement dans sa permanence ou sur le terrain. Ce sont elles qui l’ont finalement décidée à écrire cet essai incisif autant qu’informé.

Publié un an avant les cérémonies du trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, ce livre, sous-titré Eine Streitschrift für den Osten Un plaidoyer pour l’Est ») et rédigé par une femme originaire de l’ex-République démocratique allemande (RDA), est une pierre dans le jardin bien ordonné de la réunification allemande. Comment comprendre cette revendication d’intégration de la part de certains Allemands de l’Est ? Et comment en est-on arrivé là ?

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Boris Grésillon – Professeur de géographie à l’université d’Aix-Marseille, chercheur associé au Centre Marc-Bloch (Berlin).