« Demain mieux qu’aujourd’hui, slogan hideux de la modernité »

« La dégradation du monde s’accompagnait d’une espérance frénétique en un avenir meilleur. Plus le réel se dégradait, plus retentissait les imprécations messianiques. Il y avait un lien proportionnel entre la dévastation du vivant et le double mouvement d’oubli du passé et de supplique à l’avenir.

« Demain mieux qu’aujourd’hui », slogan hideux de la modernité. Les hommes politiques promettaient des réformes, les croyants attendaient une vie éternelle, les laborantins de la Silicon Valley nous annonçaient un homme augmenté. En bref, il fallait patienter, les lendemains chanteraient […] Hommes de science, hommes politiques et hommes de foi se pressaient au portillon des espérances. En revanche, pour conserver ce qui nous avait été remis, il n’y avait pas grand monde. […] Il est plus difficile de vénérer ce dont on jouit déjà que de rêvasser à décrocher les lunes.

Les trois instances – foi révolutionnaire, espérance messianique, arraisonnement technologique – cachaient derrière le discours du salut une indifférence profonde au présent. Pire ! elles nous épargnaient de nous conduire noblement, ici et maintenant, nous économisaient de ménager ce qui tenait encore debout. Pendant ce temps, fonte des glaces, plastification, mort des bêtes.

« Fabuler d’un autre monde que le notre n’a aucun sens ». J’avais noté cette fusée de Nietzsche en exergue d’un petit calepin de notes. J’aurai pu la graver à l’entrée de notre grotte. Une devise pour les vallons. Nous étions nombreux, dans les grottes et dans les villes, à ne pas désirer un monde augmenté, mais un monde célébré dans son juste partage, patrie de sa seule gloire. »

Sylvain TessonLa panthère des neiges (Gallimard, 2019, pages 144-145)