« Notre destin temporel, c’est le souci sans fin, l’inachèvement sans fin »

«Avancez vers l’arrière s’il vous plaît !» : de l’urgence de lire Kolakowski (Le Figaro)

FIGAROVOX/LECTURE : Divers articles de l’écrivain polonais sont publiés sous le titre « Comment être socialiste + conservateur + libéral ». Une synthèse stimulante à l’heure où les traditions politiques inassumées sont devenues des invectives.

«Libéral!» «conservateur!» «socialiste!»: dans cette campagne où l’insignifiance l’a disputé au tout communicationnel, les traditions de pensée politique sont devenues des invectives, qu’on se jette à la figure, ou dont on se distancie avec un dégoût manifeste. Se plonger dans Comment être socialiste + conservateur + libéral (Belles Lettres) , un recueil d’articles de Lesdek Kolakowski publiés dans la revue Commentaire entre 1978 et 2008 permet de se distancier des apostrophes. Méfiez-vous du titre: il ne s’agit pas d’un best-of des meilleures mesures de gauche et de droite, d’une synthèse programmatique pour le Modem, mais d’une formidable méditation sur l’identité européenne et la démocratie.

Lesdek Kolakowski, né en 1927, fut dans sa jeunesse un marxiste orthodoxe. Il devint ensuite «révisionniste», puis rompit définitivement avec le marxisme, avant de quitter la Pologne en 1968. Horrifié par ses dérives liberticides, il puisa dans le christianisme les fondements d’une résistance à l’utopie communiste.

«C’est la tradition de l’enseignement chrétien de nous protéger contre les dangers qui nous menacent: la confiance folle en notre perfectibilité infinie et le suicide.»

Lesdek Kolakowski

La civilisation européenne est supérieure parce qu’elle doute

Dès lors, pour Kolakowski, la force de l’Europe, c’est qu’elle est la seule civilisation qui assume sa propre critique. Son universalisme est inquiet, son identité est inachevée, sa destinée est de douter.

«Nous n’avons pas le choix entre la perfection totale et l’autodestruction totale: notre destin temporel, c’est le souci sans fin, l’inachèvement sans fin. C’est dans le doute qu’elle entretient sur elle-même que la culture européenne peut trouver son équilibre spirituel et la justification de sa prétention à l’universalité»

Cela n’incombe pas de tomber dans le relativisme, bien au contraire: le doute est pour Kolakowski la marque certaine d’une supériorité qu’il faut assumer. Affirmer l’égalité des cultures, des valeurs et des civilisations, c’est trahir l’esprit européen. «L’universalisme culturel se nie s’il est généreux au point de méconnaître la différence entre l’universalisme et l’exclusivisme, entre la tolérance et l’intolérance, en soi-même et la barbarie; il se nie, si pour ne pas tomber dans la tentation de la barbarie, il donne aux autres le droit d’être barbares»

[…]

«Avancez vers l’arrière s’il vous plaît! Telle est la traduction approximative de l’injonction que j’entendis un jour dans un tramway de Varsovie. Je propose d’en faire le mot d’ordre d’une Internationale qui n’existera jamais.» Il ajoute: «Elle n’existera jamais parce qu’elle ne peut promettre aux gens qu’ils seront heureux».

Des mots qui résonnent avec ceux de Régis Debray, auteur d’un roboratif essai sur l’américanisation de l’Europe: «Il n’y a pas de bonheur en politique. Mais Macron vient d’un monde où la poursuite du bonheur doit figurer dans la Constitution.». L’Amérique contre Kolakowski. Le parti du «cool» contre celui de l’inquiétude.


J. Dewitte – Kolakowski. Le clivage de l’humanité (Critique de livres)

«La mentalité révolutionnaire est cette attitude spirituelle qui se caractérise par la croyance particulièrement intense en la possibilité d’un salut total de l’homme par opposition absolue avec sa situation actuelle d’esclavage, de sorte qu’entre les deux il n’y aurait ni continuité ni médiation ; plus encore, que le statut total serait l’unique but véritable de l’humanité auquel toutes les autres valeurs devraient être subordonnées comme des moyens. Il n’existerait qu’une seule fin, une seule valeur qui serait la négation totale du monde existant» (p.89). C’est en ces termes que Leszek Kolakowski définissait naguère la mentalité révolutionnaire. Jacques Dewitte vient de consacrer un ouvrage à cet intellectuel, intitulé Kolakowski. Le clivage de l’humanité.

Le philosophe polonais constituait en effet une figure bien particulière dans le paysage intellectuel européen de la Guerre Froide. Son ton était, il est vrai, «entièrement différent de celui qui dominait la vie intellectuelle occidentale». Pour cet auteur de «l’Autre Europe», la culture ne représentait pas «un poids à liquider, mais une richesse qui nourrit, un bien fragile et vulnérable. Elle devait, écrit Jacques Dewitte, être préservée et cultivée contre les forces qui la menacent». Par ailleurs, dans cette perspective, la liberté ne s’oppose pas radicalement aux «formes héritées» comme la culture et la langue, mais elle se fonde précisément sur elles. En outre, l’histoire n’est pas «un ennuyeux pensum à mémoriser ni un héritage encombrant à effacer, mais une ressource pour comprendre d’où l’on venait et pour savoir où l’on veut aller» (p.11).

Né à Radom en 1927, Leszek Kolakowski a passé sa jeunesse dans un pays soumis à l’occupation brutale des Nazis. Après la défaite de ceux que Churchill appelait «les Huns», Kolakowski devint communiste et entreprit une carrière académique. Sa formation fut pluridisciplinaire. Elle comprit notamment le positivisme logique, la théologie chrétienne et naturellement le marxisme. Initialement marxiste orthodoxe (1949-1954), L. Kolakowski évolua peu à peu et devint l’une des figures de proue du «révisionnisme polonais, caractérisé par le projet d’un marxisme humaniste», dont Fejtö dit qu’il était «un état d’esprit plus qu’un système ; un courant hérétique surgi au sein de l’appareil de propagande – comme le protestantisme au sein du clergé – et qui tendait à renouveler la foi léniniste par un retour aux sources spirituelles du communisme» (p.14).

Kolakowski se radicalisa davantage par la suite. Sa critique glissa du terrain philosophique vers celui de la politique. En 1956, il alla par exemple jusqu’à déclarer à l’université de Varsovie que «le socialisme n’est pas :
une société dans laquelle quelqu’un qui n’a commis aucun crime est assis chez lui et attend la venue de la police ;
une société dans laquelle il y a plus d’espions que d’infirmières et plus de gens dans les prisons que dans les hôpitaux ;
un Etat dans lequel on est obligé de mentir ;
un Etat dans lequel on est obligé de voler ; (…)
un Etat qui connait la volonté du peuple à tout moment avant même de lui demander ; (…)
un Etat qui se soucie peu qu’on le haïsse, pourvu qu’on le craigne»
.
Optimiste, l’intellectuel conclut en ajoutant tout de même que «le socialisme est une bonne chose» (p.15).

Toutefois, en 1968, le professeur sera expulsé de l’université de Varsovie avec cinq autres universitaires. Cette année, qui fut également celle de l’écrasement du «Printemps de Prague», marquera un tournant dans l’espoir qui était nourri en Europe de l’Est d’assister à l’avènement d’une «bonne société communiste et d’une régénération de son idéologie» (p.16). C’est pourquoi, invité par le McGill College à Montréal, L. Kolakowski décida de rester outre-Atlantique. Il enseigna à l’université de Berkeley avant de prendre la direction d’Oxford.

L’intellectuel polonais entreprit en 1968 une histoire du marxisme qui aboutit quelques années plus tard à la publication d’un ouvrage comportant trois tomes, intitulé Les Courants principaux du marxisme. Naissance. Essor. Décomposition. Une interrogation sous-tend l’opus magnum de L. Kolakowski : pourquoi cette doctrine visant rien de moins que la libération de l’homme et l’instauration d’une société idyllique dans laquelle serait supprimées toute aliénation et toute oppression a-t-elle pu devenir l’une des idéologies les plus despotiques que l’histoire ait connue ? Dans ses écrits, Kolakowski défendit l’idée que «le rêve d’unité parfaite [des communistes] ne peut se réaliser que sous la forme d’une caricature qui dénature son intention initiale : comme une unité artificielle imposée d’en haut par contrainte, dans laquelle le corps politique empêche les conflits réels et la segmentation réelle de la société de s’exprimer. Ce corps est presque obligé par une nécessité mécanique d’écraser toutes les formes spontanées de vie économique, politique et culturelle et il approfondit du même coup le clivage entre la société civile et politique au lieu de les rapprocher l’une de l’autre» (p.50).

A cet égard, l’héritage chrétien serait porteur de solutions, notamment car «le monde a besoin du christianisme et ce, pas seulement au sens subjectif, mais parce que certaines tâches importantes ne peuvent vraisemblablement être accomplies sans lui et que le christianisme doit assumer la responsabilité d’un monde qu’il a contribué à façonner durant des siècles» (p.72). «Les hommes, continue-t-il, ont besoin d’un christianisme qui les aide à aller au-delà des difficultés immédiates de la vie, qui leur donne la conscience des limites fondamentales de la condition humaine et la capacité de les accepter (…). Nous avons besoin, concluait-il sur ce point, d’un christianisme non pas doré, violet ou rouge, mais gris» (p.73). Une leçon provenant du christianisme, et dont l’Europe devait, selon L. Kolakowski, se souvenir, est que «nous n’avons pas le choix entre la perfection totale et l’autodestruction totale : notre destin temporel, c’est le souci sans fin, l’inachèvement sans fin» (p.90).

Finalement, en 1978, Leszek Kolakowski publia un article intitulé «Comment être conservateur-libéral-socialiste ? Un credo». Loin d’être une pure plaisanterie, ou pis une provocation, le programme du philosophe polonais est tout à fait sérieux. Il parait même émaner du bon sens. Reprenant les idées directrices de ces trois courants de pensée, il en affirma la compatibilité. En effet, le conservateur est «quelqu’un qui s’interroge, de manière sceptique, sur le point de savoir s’il est bon de les éliminer [les traditions] et qui estime qu’on court un risque en le faisant». Le libéral, quant à lui, est «quelqu’un qui doute du caractère viable d’une société ayant éliminé toute liberté» et le socialiste «quelqu’un qui met en garde contre le développement illimitée de la recherche du profit» et «qui prévoit de soumettre [la bureaucratie étatique] à un contrôle démocratique» (pp.115-116).

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