S’adapter pour vaincre : comment les armées évoluent

Comment les armées se sont transformées pour vaincre, du XVIIIe siècle à nos jours.

Les changements politiques, sociaux, techniques et économiques qui se sont succédés depuis la fin du XVIIIe siècle ont engendré de grands bouleversements au sein des nations devenues « industrielles », qui sont parvenues notamment à transformer l’énergie de manière nouvelle et à produire des biens en masse. Mais ce nouveau monde industriel est aussi un monde d’affrontements, et les armées sont naturellement au cœur de ces turbulences. Elles aussi sont amenées à se transformer, poussées par l’évolution en toute chose et surtout celle de leurs ennemis.

Quand et pourquoi innovent-elles dans la manière dont elles combattent ? Sont-elles condamnées, si elles ne sont pas assez rapides, à refaire la guerre précédente ? Est-il plus facile d’innover en temps de paix, ou au contraire en temps de guerre, au contact des réalités ? Comment s’articule, dans ces efforts, l’action des institutions internes aux armées avec les pouvoirs externes – de l’« arrière », du pouvoir politique et peut-être surtout de l’ennemi ?

C’est à toutes ces questions, parmi beaucoup d’autres, que répond Michel Goya avec une grande hauteur de vue. Abordant le phénomène de l’innovation militaire dans sa globalité, il décrit successivement la mue de l’armée prussienne face aux révolutions (1789-1871), la transformation de l’armée française pendant la Grande Guerre, l’évolution de la Royal Navy britannique (1880-1945), la stratégie de bombardement allié contre le IIIe Reich, la naissance et la place de l’arme atomique dans la guerre froide, l’évolution de l’armée française pendant la guerre d’Algérie, enfin celle de l’US Army à partir de 1945 – autant d’exemples qui racontent et démontrent la nécessaire adaptation de l’art militaire et ses principales innovations depuis deux siècles.

Officier des troupes de marine et docteur en histoire contemporaine, Michel Goya, en parallèle de sa carrière opérationnelle, a enseigné l’innovation militaire à Sciences-Po et à l’École pratique des hautes études. Il se consacre aujourd’hui à la recherche et à l’écriture et tient un blog consacré aux questions stratégiques : la voie de l’épée. Il est notamment l’auteur de Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail et Les Vainqueurs.



Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, spécialiste de l’histoire militaire et l’analyse des conflits, est intervenu auprès des étudiants de l’ILERI pour présenter son dernier ouvrage, « S’adapter pour vaincre ». Cette conférence, organisée par l’association étudiante ILERI Défense, s’est tenue le jeudi 5 mars sur notre campus de Paris la Défense.


Michel Goya : comment les armées évoluent-elles ?


Michel Goya: «En temps de paix, on ne connaît pas très bien la valeur d’une armée» (Le Figaro)

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Dans un ouvrage très stimulant, S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent *, l’historien militaire raconte ce que signifie innover pour les armées du monde entier, hier comme aujourd’hui.

LE FIGARO. – Vous commencez votre récit en 1789. Pourquoi avoir choisi cette date?

Michel GOYA. – À partir de la fin du XVIIIe siècle, au moins en Europe, les sociétés furent soumises au changement rapide dans tous les domaines, politique, technique, démographique, économique et social. Ces bouleversements ont engendré une révolution militaire qui a connu un accroissement spectaculaire à partir des années 1840 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les armées ont été obligées d’innover beaucoup plus vite et plus souvent. Antérieurement, il était possible d’effectuer toute une carrière militaire peu ou prou de la même façon. À titre de comparaison, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en France, les règlements de doctrine militaire changeaient en moyenne tous les douze ans. Depuis deux siècles, un officier est obligé de se remettre en cause plusieurs fois au cours de sa carrière.

La première armée dont vous soulignez la capacité d’adaptation est l’armée prussienne du XIXe siècle. Quelle fut sa force par rapport à ses rivales?

Depuis le XVIIIe siècle, la Prusse était une petite puissance qui devait exploiter au mieux ses ressources militaires. Après le désastre de la guerre de 1806 contre la France, l’armée prussienne a inventé la première technostructure moderne. Les officiers du grand état-major étaient en charge de la mobilisation et de l’emploi des forces. De 1815 à 1864, ils réussirent à apprendre la guerre sans la faire et s’inspirèrent des méthodes des sciences expérimentales pour créer une «guerre virtuelle» faite de Kriegsspiel, d’études historiques et d’observation des autres. Ces officiers s’intéressaient aussi à leur époque pour, par exemple, intégrer les chemins de fer aux plans de déplacements. Le succès de cette démarche fut complet: la défaite française de 1870-1871 a été, pour la première fois, qualifiée d’«intellectuelle».

Le Royaume-Uni était célèbre pour sa puissance militaire maritime. Comment ce pays a-t-il su conserver aussi longtemps sa suprématie sur mer?

La Royaume-Uni a eu une grande stratégie qui a assuré sa domination pendant plusieurs siècles. La marine, la Royal Navy, en était l’instrument premier, assurant la conquête et la protection d’un empire qui était d’abord un réseau de commerce maritime. Ce cercle vertueux a trouvé ses limites avec la révolution industrielle et l’apparition de sources de richesses alternatives au commerce maritime. De nouvelles puissances industrielles sont apparues qui ont pu se doter à leur tour de marines puissantes. Le Royaume-Uni s’est trouvé dans la position impossible de devoir investir toujours plus dans sa flotte de guerre pour faire face à ces rivaux, alors que sa puissance économique relative ne cessait de s’affaiblir. Une lutte contre le déclin inévitable, par la diplomatie, mais aussi l’innovation technique ou tactique. La Royal Navy n’aura finalement jamais été aussi remarquable par son excellence et son courage que pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’elle était placée dans la position la plus difficile depuis la fin du XVIIIe siècle.

À partir de 1945, les États-Unis s’imposent comme la première puissance militaire du monde…

La puissance militaire américaine a longtemps été fluctuante. S’ils acceptaient d’avoir une marine, les États-Unis, jusqu’en 1950, refusaient d’avoir une armée de terre permanente (au-delà d’une toute petite force d’active). Il leur fallait en constituer une à chaque guerre et la dissoudre après. La guerre de Corée (1950-1953) et plus largement la guerre froide ont entraîné un changement en la matière. Pour autant, la culture militaire américaine reste celle de l’affrontement massif, rapide et décisif à l’étranger, avant de rentrer chez soi. Or les Américains ont rarement pu rester fidèles à ce modèle hérité de leur expérience de la Deuxième Guerre mondiale. Ils ont dû s’adapter à des formes de guerre asymétrique qui les mettent mal à l’aise.

Résultat: malgré une débauche de ressources colossales, le bilan militaire américain depuis 1945 est assez médiocre. Le rétablissement de la sécurité en Irak de 2006 à 2008 – en intégrant 100.000 miliciens locaux dans leurs rangs – fait figure d’exception.

Quels enseignements militaires l’armée française a-t-elle tirés des guerres d’Indochine puis d’Algérie?

Dans les pays de l’Indochine, puis en Algérie, l’armée française a affronté pour la première fois des partis politiques armés qui combattaient aussi pour le contrôle et l’influence des populations. Il fallait tout inventer. L’armée française a agi dans l’urgence et dans un désordre d’autant plus grand que l’échelon politique était incapable de donner une vision réaliste des objectifs. Plusieurs conceptions se sont déployées parallèlement, et parfois contradictoirement. Avant les Américains au Vietnam, les soldats français ont découvert, en Algérie, que l’on peut être vainqueurs dans tous les combats et perdre une guerre.

En définitive, quels sont les moteurs de l’innovation pour une armée?

En temps de paix, on ne connaît pas forcément très bien la valeur d’une armée. Le combat agit alors comme un révélateur, souvent cruel. L’innovation part de la pratique: un mélange de compétences, de structures, d’équipements et de culture. C’est globalement une somme d’habitudes. Faire évoluer une armée consiste à créer et détruire certaines de ces habitudes. Il faut pour cela que certains fassent l’effort d’expliciter ce que l’on voit de la pratique et ce que l’on propose pour l’améliorer. Le rôle du haut commandement est de constituer une doctrine applicable par tous à partir de ces idées. Cette doctrine doit être transformée en nouvelles habitudes et suppose l’acceptation de la base. Pour avoir une innovation militaire, il faut donc l’association de porteurs d’idées, de décideurs et d’instructeurs.


Comment les armées s’adaptent pour vaincre (ou pas) ; analyse du dernier livre de Michel GOYA, par Jacques Sapir (Les-crises)

Michel GOYA vient de publier un ouvrage important sur les processus d’adaptation des armées. Cet ouvrage fait suite à d’autres, touts aussi important, comme celui qu’il consacra à la mort en opérations militaires. L’ouvrage prolonge le cours qu’il donna à Sciences-Po.

L’auteur, ancien militaire, ancien officier des troupes de Marine, devenu universitaire, était particulièrement bien placé pour ce faire. Il inscrit sa démarche dans une réflexion large sur les processus d’évolution des institutions. La volonté de l’auteur de se décentrer, de sortir de sa zone de confort pour entrer sur des terres moins connues, celles de la sociologie de l’innovation par exemple, doit être salué. Les armées sont des institutions, et elles doivent être appréhendées avec les outils de l’analyse institutionnelle. Ce sont aussi des institutions particulières ; leur domaine d’action implique donc de joindre aux disciplines traditionnelles une connaissance des doctrines, des moyens, et de leur interaction avec les autres disciplines. La couverture de différents champs est l’une des caractéristiques de cet ouvrage. Elle permet des comparaisons de méthodes. Le livre, qui intéressera un très large public, peut se lire à divers niveaux : de celui du citoyen intéressé à celui de l’historien en passant par celui du spécialiste de la chose militaire. C’est pourquoi il doit être salué comme une des lectures qui s’impose aujourd’hui.

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