Les parrains du foot

Qu’ont en commun Blaise Matuidi, Fabien Barthez, Antoine Griezmann, Samir Nasri, Franck Ribéry, Karim Benzema, ou encore Florian Thauvin ? Ils ont tous évolué, bien sûr, en équipe de France et, pour certains, sont devenus champions du monde. Mais, surtout, ils ont été les cibles, plus ou moins proches, du grand banditisme. Comment en est-on arrivé là ?

 

Les Parrains du foot brossent, du PSG à l’OM, en passant par Lens, Bastia et l’OL, le portrait d’un sport marqué par les extorsions de fonds, les matchs truqués, les chantages et les règlements de comptes.

 

Grâce à une centaine de témoignages, ce livre révèle les secrets inavouables qui unissent ballon rond et mafia, dans la plus grande opacité : les liens entre des clubs huppés et les truands corses de la Brise de mer, puis des Bergers braqueurs ; les manoeuvres de certains agents de joueurs liés au grand banditisme ; ou encore l’émergence de nouveaux caïds de la drogue qui ont la main sur le porte-monnaie des footballeurs… Un livre coup de poing, fruit de trois années d’enquête, par trois journalistes chevronnés.

Mathieu Grégoire travaille à L’Équipe, où il suit l’actualité marseillaise de près. Reporter, Brendan Kemmet collabore notamment au Parisien week-end, à Paris Match et GQ. Spécialiste des faits divers et de l’investigation, Stéphane Sellami est grand reporter au Point.

 


RMC : 17/10 – Le Top de l’Afterfoot : « Les parrains du football » (podcast)


Le foot et le banditisme « sont deux univers qui se côtoient, qui se regardent et qui se mélangent », selon les auteurs d’une enquête (France Info)

« Ce sont deux univers qui se côtoient, qui se regardent et qui se mélangent », expliquent Brendan Kemmet et Stéphane Sellami. Avec un troisième journaliste, Mathieu Grégoire, ils signent Les Parrains du foot, publié chez Robert Laffont, une enquête sur les liens entre les milieux du football et du banditisme.

Franceinfo : comment se traduit cette présence de la mafia ?

Brendan Kemmet : Elle commence il y a plus de 30 ans, à l’arrivé de Bernard Tapie à l’OM qui ouvre un peu la porte au milieu français et pas des moindres puisqu’il s’agit de la Brise de mer corse. Nous avons des documents et des témoignages qui nous signalent la présence de caïds, des parrains du banditisme qui tournent autour de l’OM. Au fil des années, et pas qu’à l’OM, partout où il y a de l’argent, il y a des requins autour des joueurs, des transferts, des agents, qu’ils sont parfois eux-mêmes devenus.

Qu’est ce qui a changé en 30 ans ?

Stéphane Sellami : Aujourd’hui, ce qu’on constate, c’est que ce sont les agents et les joueurs qui décident. Ce ne sont plus les présidents des clubs. Ce sont eux qui font vraiment la pluie et le beau temps dans cet univers. Ensuite, viennent se greffer tous ces membres du banditisme ou du grand banditisme qui essaient de récupérer leur part du gâteau.

Le football génère énormément d’argent. L’organisation des transferts incite-t-elle la mafia à s’y intéresser ?

Brendan Kemmet : Il y a des garde-fous. Normalement, tout agent de joueur ne doit pas avoir de casier judiciaire, or ils arrivent néanmoins à contourner la règle. On les retrouve avec des prête-noms, et agissant parfois depuis l’étranger. On a des gens comme Gignac qui était dorloté par une équipe corse. On retrouve ça aujourd’hui, pas seulement à Marseille.

Stéphane Sellami : Evidemment ça touche tous les clubs et ce n’est pas concentré sur Marseille ou la Corse. On a été voir plus loin. Effectivement, c’est vrai qu’à Marseille on a pas mal d’éléments parce qu’il y a des affaires en cours liées au grand banditisme. Mais on est allés plus loin, on est allés voir en région parisienne, du côté de Nice.

Comment les joueurs vivent cette situation ? Y-a-t-il une sorte de fascination ?

Stéphane Sellami : Ce sont deux univers qui se côtoient, qui se regardent et qui se mélangent. Effectivement, il y a une sorte de fascination entre joueurs et voyous. Tout cela fonctionne comme ça, c’est en vase clos.

Comment peut-on gagner de l’argent ?

Brendan Kemmet : En intervenant dans les transferts. On a des écoutes téléphoniques où on entend des voyous qui pilotent des transferts, qui font des pressions sur des clubs, des entraîneurs, des présidents. C’est arrivé à Évian Thonon Gaillard où il y a eu une présence corse qui a posé de nombreux problèmes, où il y avait des menaces plus ou moins voilées. Cela joue sur les transferts.

Stéphane Sellami : Il y a toujours une marge. On l’a vu avec Blaise Matuidi, on a vu apparaître dans son entourage en 2013 un personnage bien connu des services de police, avec un lourd passé judiciaire, qui a essayé en sous-main de gérer sa carrière et de pouvoir au détour d’un transfert éventuel récupérer une commission importante.

 


Foot et mafia : « Ce sont deux mondes qui se fascinent » (Europe 1)

Ce sont deux mondes aux relations troubles. Bandits et footballeurs sont amenés à se croiser régulièrement, les bandits espèrant pouvoir profiter des lucratives rémunérations sur les transferts de joueurs, racontent les journalistes Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, dans leur livre Les parrains du foot, qui paraît jeudi, et au micro de Nikos Aliagas sur Europe 1.

« Deux mondes qui se fascinent ». « Ces liens se tissent d’abord car les joueurs débutent leur carrière très jeunes et sont donc plus influençables. Ils ont peu de repères, ils sont loin de chez eux et vivent aussi dans un monde qui est celui des bandits », détaille Brendan Kemmet. « Ils ont des intérêts commun, comme les grosses voitures et les boîtes de nuit. C’est là que l’on se rencontre et que des chantages se construisent ». « Ce sont deux mondes qui se fascinent », complète Stéphane Sellami.

« Matuidi s’en sort car il est bien entouré ». En 2013, racontent les deux auteurs, le champion du monde Blaise Matuidi a notamment fait l’objet de convoitise de la part d’un caïd de Saint-Denis. Ce dernier souhaite devenir l’agent du joueur, alors au PSG, et il va aller très loin pour le convaincre. « C’est un homme connu de la police et de la justice et qui met tout en oeuvre pour essayer de prendre la carrière de Blaise Matuidi en main. Il est en contact avec lui via l’un de ses amis qui était chargé de la communication d’une boite de nuit », détaille Stéphane Sellami. « Matuidi s’en sort car il est bien entouré. Son père et sa femme lui disent qu’il ne peux pas partir comme ça avec un nouvel agent, d’autant qu’il ne connaît pas beaucoup cet homme ».

« C’est l’omerta ». Mais dans le milieu, la règle est d’abord l’omerta. « On a eu beaucoup de difficultés à faire parler les gens. C’est encore un milieu très fermé, qui garde ses secrets », confie Stéphane Sellami. « Les bandits sont présents à la sortie des camps d’entrainement, sont aux matchs, reçoivent des maillots, ce sont des intimes », ajoute Brendan Kemmet. « Mais dès qu’on met le doigt dessus, c’est l’omerta ».

 


Foot et grand banditisme : les liaisons très dangereuses (Le Point)

Agents voyous, règlements de comptes… De Blaise Matuidi à Fabien Barthez, « Les Parrains du foot » raconte comment le Milieu s’invite sur les terrains de football. Révélations.

Le Milieu gagnerait-il du terrain ? C’est ce qu’on peut penser en lisant l’édifiante enquête Les Parrains du foot (Robert Laffont), coécrite par notre confrère du Point Stéphane Sellami, Mathieu Grégoire (L’Équipe) et Brendan Kemmet (Le Parisien, GQ…), et qui sort ce jeudi 13 septembre. De l’Athletic Club ajaccien (touché par une série de meurtres sur lesquels rôde « la bande du Petit Bar ») au « néo-banditisme » des cités qui s’invite jusqu’au sein de l’équipe de France, on plonge dans des liaisons très dangereuses entre le monde du ballon rond et celui des balles réelles. Amitiés de jeunesse entre futurs voyous et futurs cracks, rencontres en boîte de nuit, fascination pour les paillettes et surtout intérêt pour les juteuses commissions, les raisons ne manquent pas aux caïds pour qu’ils s’aventurent dans les coulisses des clubs.

Le livre dévoile ainsi comment Adams Doumbia, originaire de la cité des Francs-Moisins à Saint-Denis, a failli devenir le conseiller de Blaise Matuidi. Condamné à douze reprises pour violences ayant entraîné la mort ou trafic de drogue, Doumbia, surnommé « Damso », touche du doigt le monde du foot professionnel par le biais des soirées rue de Ponthieu, prisées des joueurs. Il y rencontre Matuidi, alors joueur du PSG. Décidé à devenir agent de joueurs, Doumbia pousse un proche pour obtenir la licence d’agent, organise la soirée des Oscars du foot 2013 au VIP room, et présente au milieu de terrain international différents « montages financiers » pour lui éviter d’être « trop impacté par les obligations fiscales françaises ». Doumbia va jusqu’à lui dénicher un appartement de 160 mètres carrés d’une valeur de 1,7 million d’euros au cœur de Paris, mais fait face aux réticences du père et de l’épouse de Matuidi. Il a aussi failli acquérir le Paris Football Club (PFC) en s’associant notamment à l’humoriste Yassine Belattar. Jusqu’à ce que les enquêteurs de l’Office des stups lui tombent dessus dans le cadre du démantèlement d’un réseau international de trafic de cocaïne.

Des amitiés dangereuses

Bad boy du football français, Samir Nasri s’est lui entiché de Farouk Achoui, cousin de l’avocat du Milieu Karim Achoui. Les deux apparaissent torse nu sur un yacht et investissent dans un « chicha lounge restaurant halal » à Paris. Le duo vise le haut de gamme : « chaque vendredi et samedi soirée DJ/tenue correcte exigée & physionomiste / voiturier ». Mais Farouk, après une enfance chaotique ballottée entre région parisienne et Algérie, est enregistré dans le fichier du grand banditisme et a été mis en examen pour homicide volontaire. Un témoin affirme l’avoir reconnu dans l’attaque en 1999 d’un fourgon blindé qui a entraîné le décès d’un convoyeur (Farouk sera finalement acquitté grâce à Me Dupont-Moretti).

Cette amitié sulfureuse aura des conséquences jusqu’en équipe de France. En 2009, William Gallas et le jeune Nasri, coéquipiers à Arsenal, ont une « sévère explication » en club. Peu de temps après, ils sont convoqués à Clairefontaine. Gallas dîne en famille à l’hôtel Costes, où il est pris à partie par des amis de Nasri, dont Farouk Achoui. Prévenu par un cousin policier, il certifie avoir vu des « tasers » dans un sac de la bande. Ambiance.

On ne sait pas si on doit admirer la « belle histoire » entre Karim Benzema et Karim Zenati, complices depuis leur enfance en banlieue lyonnaise. L’un devient le plus grand espoir du football français, l’autre commet des vols à main armée, est condamné à huit ans de prison, se lance dans le go-fast, écopant de sept ans d’emprisonnement supplémentaires. En dépit de ce lourd casier judiciaire, Zenati garde toute la confiance (et le soutien financier) de Benzema. C’est lui qui entraîne l’avant-centre du Real Madrid dans l’affaire du chantage à la sextape au préjudice de Mathieu Valbuena, ce qui vaudra à Benzema l’opprobre national et un bannissement de l’équipe de France. Aux dernières nouvelles, les deux Karim sont partis en vacances à New York cet été. Parce que c’était lui, parce que c’était moi.

L’OM en vedette

Sans surprise, Les Parrains du foot accorde une place de choix à l’Olympique de Marseille. C’est dans la cité phocéenne que Franck Ribéry s’est fait des amitiés dangereuses qui perdureront après son départ pour le Bayern Munich. Le futur « Kaiser Franck » fréquente Eddy Boussaïd, connu pour des vols avec violences et du trafic de stupéfiants, abattu en 2016 dans un règlement de comptes. Autre grand complice : Moussa Bakary, qui fut un temps son garde du corps, et dans la cave duquel la police retrouve 293 pains de résine de cannabis, ainsi qu’un pistolet Smith & Wesson. Bakary a même bénéficié d’un petit pourcentage des commissions de l’agent Jean-Pierre Bernès pour avoir fait le chaperon du turbulent Ribéry, un travail, il est vrai, pas de tout repos.

L’une des histoires les plus croquignolesques concerne Fabien Barthez. Alors jeune gardien de but de l’OM, l’innocent Ariégois s’entiche d’une femme rencontrée à la discothèque Maï Taï, tenue par Marcel Benedetto, dit « Petit Marcel ». Une « idylle bidon » selon les auteurs. Barthez « s’est fait faire un travail ». Traduction : des proches de Francis le Belge ont tenté de le racketter en assurant à Barthez que sa conquête était en fait la femme d’un de leurs amis. C’est le précieux Jean-Luc Barresi qui finit par régler cela. Un agent dont le livre publie les écoutes exclusives absolument ahurissantes. On y découvre des joueurs traités comme du bétail, une relation d’amour-haine avec Bernard Tapie et des liens avec le gratin politique de Marseille, à commencer par Renaud Muselier. Mais Jean-Luc Barresi (rien à voir avec Franco, l’élégant défenseur central du Milan AC) finit par tomber en 2012, mis en examen et incarcéré pour « extorsion de fonds, menace de mort et recel » pour une sombre histoire de racket sur le port autonome de Marseille.

Matchs truqués

Quelquefois, le Milieu s’invite jusque sur la pelouse. Le 9 mai 2014, Fréjus joue contre Colomiers en National. Colomiers doit éviter la relégation. Les Varois sont favoris, mais dès la troisième minute, un défenseur de Fréjus, Matar Fall, marque contre son camp. Après vingt-deux minutes, le score est déjà de 4-0, alors que Colomiers n’a plus gagné depuis treize matchs. Selon un rapport de la Direction centrale de la police judiciaire, le gardien de Fréjus « aurait été en relation avec M. Wilson Raj Perumal, connu pour être impliqué dans des corruptions de matchs truqués à l’étranger ». Celui-ci se vantera, dans un livre-confession, d’avoir contribué au trucage de plus de cent matchs dans le monde entier, jusqu’à des rencontres de qualifications pour la Coupe du monde 2010. Dans le même ouvrage, il évoque un certain « Jean », gardien de but de l’équipe d’Haïti, une nation ayant aligné en dernier rempart Dominique Jean-Zéphirin, qui n’est autre que le portier de Fréjus. Ce même Jean-Zéphirin aurait, selon son coéquipier Matar Fall, fait part de menaces et tenté d’amadouer plusieurs coéquipiers afin qu’ils lèvent le pied face à Colomiers. Interpellé en 2016, Jean-Zéphirin explique devant la police n’avoir eu qu’une démarche « altruiste » pour protéger ses partenaires face à des menaces de « voyous ». On ne connaît toujours pas les mystérieux commanditaires responsables de cette mascarade.


Enquête sur les « parrains » du foot (Challenges)

Dans un livre édifiant, les journalistes Mathieu Grégoire, Brendan Kemmet et Stéphane Sellami racontent comment la « voyoucratie » française tente de s’emparer d’une partie du magot du foot français.  

C’est l’histoire d’une relation incestueuse qui gangrène le football français depuis cinquante ans. Dans leur enquête très fouillée, intitulée Les Parrains du foot (éditions Robert Laffont), Mathieu Grégoire, en charge du suivi de l’OM à l’Equipe, Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, deux journalistes spécialistes du grand banditisme, racontent comment la « voyoucratie » française a jeté son dévolu sur le sport le plus populaire du pays. Des gloires du milieu corso-marseillais aux nouveaux caïds des cités, ils sont nombreux à vouloir accaparer une partie des millions d’euros brassés par les stars du ballon rond. La profession d’agent et les commissions touchées sur les transferts de joueurs suscitent toutes les convoitises. Parmi les nombreux portraits haut en couleurs que renferme le livre, deux personnages illustrent chacun à leur façon cette porosité entre grand banditisme et football: le maître Jean-Luc Barresi et l’apprenti Adams Doumbia.

Un agent très influent à Marseille

Le nom du premier est bien connu sur la Canebière. Issu d’une fratrie pied noir d’origine sicilienne, l’homme a ses entrées à la Mairie de Marseille et tutoie Renaud Muselier, l’ancien dauphin de Jean-Luc Gaudin. Il est surtout soupçonné par les policiers d’être une figure tutélaire du milieu marseillais. Son frère Bernard, proche de la bande de la Brise de Mer, a été arrêté en 2010 après 18 ans de cavale. Jean-Luc, lui, n’a passé qu’un an aux Baumettes en 2002 dans le cadre d’une affaire d’extorsion de fonds sur le Vieux Port pour laquelle il sera finalement condamné en 2012. Il faudra toutefois attendre 2015 pour qu’il perde sa licence d’agent de joueur, sa profession officielle.

Durant la décennie précédente, il a été l’un des agents les plus influents gravitant autour de l’OM. Il a compté dans son écurie plusieurs joueurs, comme Cyril Rool, Jérôme Leroy ou Morgan Amalfitano. Il est aussi parvenu à toucher des commissions en sous-main sur certaines opérations, comme la prolongation de contrat de l’attaquant vedette Mamadou Niang ou le transfert d’Hatem Ben Arfa vers Newcastle. L’un des auteurs du livre a retrouvé le quinqua à la terrasse d’une brasserie d’Aix en mai 2018. De retour de plusieurs années à Dubaï, Barresi vient défendre sa réputation dans le dossier des transferts douteux de l’OM. Une enquête judiciaire toujours en cours, qui a valu à l’actuel sélectionneur des Bleus Didier Deschamps d’être entendu par les policiers.

Un caïd de cité aux oscars du foot

Les trois journalistes nous font aussi découvrir le cas d’Adams Doumbia, dit « Damso ». Même s’il n’atteindra probablement jamais le rang de son glorieux aîné marseillais, cet ancien attaquant semi-professionnel, ayant grandi à Saint-Denis, symbolise les visées du néo-banditisme des cités sur le foot. Issu lui aussi d’une fratrie bien connue de la justice, d’origine ivoirienne, il a déjà été condamné à douze reprises, notamment pour trafic de drogue, lorsqu’il décide de se reconvertir dans le foot business.

En mai 2013, « Damso », bien introduit dans le monde de la nuit, parvient ainsi à s’imposer comme organisateur de la soirée des trophées UNFP récompensant les stars de la Ligue 1, au VIP Room, une boîte de la rue de Rivoli. L’occasion pour lui de converser avec plusieurs joueurs dont le futur champion du monde Blaise Matuidi et de lui vendre ses services. Il veut en faire sa tête de gondole pour sa nouvelle activité d’agent et espère toucher 100.000 euros de commission. Malgré plusieurs rencontres et des appels incessants, la famille de l’international tricolore finit par faire barrage et le deal échoue. D’autres joueurs pros sont alors dans le viseur de « Damso » dont le grand espoir français Paul-Georges Ntep, à l’AJ Auxerre à l’époque. On le dit aussi bien introduit dans les clubs de Lorient ou de Lens. Mais son « ascension » est brisée net par une descente de police à son domicile fin 2013 et sa mise en détention préventive dans une vaste affaire de trafic de cocaïne. Il n’en ressortira libre qu’au printemps 2018.


Grand banditisme et foot : «Le Milieu a vite compris que le foot était un magnifique casino !» (La Dépêche)

Journaliste spécialiste du grand banditisme, Stéphane Sellami cosigne un livre coup de poing sur la main mise du milieu sur le foot. Une pratique dont Marseille fut l’incroyable laboratoire, avec des méthodes qui font froid dans le dos.

A quand remontent les liens du grand banditisme avec le foot ?

A une quarantaine d’années, mais cela a vraiment explosé après la coupe du monde de 1986. Une manne financière très importante arrive sur le marché et tout explose ! Luis Fernandez signe au Racing pour 700 000 francs par mois. C’était énorme à l’époque et cela a tué le marché. Marseille a également ouvert les vannes pour recruter les meilleurs joueurs. Le Milieu a vite compris que le foot était un magnifique casino, avec de l’argent qui coulait de partout. Il pouvait juste s’enrichir sans avoir à blanchir d’argent. A partir du moment où vous vous greffez sur les transferts de joueurs, vous n’apparaissez qu’en seconde ou troisième ligne, à travers par exemple les rétrocommissions (pourcentage rétrocédé sur le montant d’un transfert).

Comment se fait l’approche d’un joueur ?

Quand vous êtes joueur de foot, vous avez souvent un train de vie important, vous allez dans les restaus et les boîtes à la mode… Les gens du grand banditisme ont un peu le même style de vie, et souvent, ces lieux leur appartiennent. Le Milieu sent très bien quand il y a une faille chez une personne ou dans un système, et là il s’engouffre. Certains joueurs acceptent cela sans trop de problèmes, pour d’autres cela devient très compliqué. Mais la «prise en main» d’un joueur fait qu’ensuite il est tranquille et que personne ne l’embête. Ensuite, l’agent fait savoir qu’untel est son joueur et qu’il faut mettre tant sur la table pour l’avoir.

Leur seul but est alors de faire tourner la machine à cash ?

Exactement. On prend tel joueur dont on sait qu’il ne vaut pas grand-chose et on fait monter sa cote artificiellement. A force de mettre de la pression sur les propriétaires d’un club, on peut leur faire admettre qu’ils ont intérêt à travailler avec tel agent et pas tel autre. Et si on propose un vrai bon joueur, on peut conditionner sa venue avec celle d’un autre qui ne vaut vraiment rien, mais qu’on arrive toujours à revendre, avec au passage de belles commissions. C’est du 50, du 100 ou du 150 000 euros.

Comment s’exercent les pressions quand ce système est en place ?

Ce sont des coups de fils, des rencontres qui font monter la tension, en servant parfois des supporters pour accentuer la pression. Les enquêteurs notent une technique propre à Marseille, le home-jacking (séquestration de la famille de la famille à son domicile et cambriolage). Les joueurs dont on ne voulait plus ont eu quelques petites visites nocturnes assez effrayantes et demandaient aussitôt à partir. Je pense par exemple à Lucho Gonzalez. Une autre technique a consisté à cramer le joueur physiquement, en le poussant à l’entraînement pour qu’il soit complètement cuit à lors du match. Il faut bien sûr une entente en interne pour cela. N’oublions pas la pression sur l’entraîneur Jean Fernandez, dont la femme a été enlevée, conduite au bord d’une falaise et menacée d’être jetée dans le vide. Tout cela pour que son mari quitte le club. Ce qu’il a fait…

Vous décrivez un climat de terreur…

Oui, pour le moins malsain. Cela montre que des gens qui n’avaient rien à voir avec le club faisaient la pluie et le beau temps en matière de transfert. Tant que la machine tournait, ça allait, mais dès que les résultats ont été décevants et que les transferts se sont ralentis, la machine s’est grippée et tout s’est tendu.

Comme l’a dit à l’époque Jean-Luc Barresi (2), «aujourd’hui ce sont les joueurs et les agents qui dirigent». Tout tournait autour de lui ! La justice a démontré que ce système a coûté 75 millions d’euros à l’OM…

Deschamps a vraiment souffert à Marseille ?

Oui. Vous aviez Deschamps d’un côté, Anigo de l’autre et au milieu le président Vincent Labrune qui jouait avec tout cela pour essayer de tenir les rênes. L’ambiance au club était terrible. A Marseille, Deschamps a fait comprendre que c’était lui seul qui faisait la composition de l’équipe. Mais José Anigo, en rivalité avec l’entraîneur, était encore plus sous la pression du grand banditisme marseillais, en particulier celle de Richard Deruda, qui voulait faire jouer son fils. La faiblesse d’Anigo, c’était d’être Marseillais et d’avoir grandi avec ces gens-là.

C’est cette «tradition» marseillaise qui fait qu’il n’y a jamais de telles histoires à Toulouse ou à Reims ?

Cela paraît caricatural, mais c’est la réalité. Ca se passe dans les clubs ou il y a beaucoup d’argent et beaucoup de transferts. C’est sûr que cela ne pouvait pas arriver à Auxerre où à Guingamp, à Toulouse ou à Reims !

Ce que vous appelez le néobanditisme des cités fait apparaître d’autres appétits et de nouvelles villes, comme Lyon et Paris ?

Cette évolution de la société et aussi celle des centres de formation qui intègrent de plus en plus de joueurs issus des banlieues. Ils ont une identité, une culture et un langage. Quand un copain d’enfance réussit, ils veulent aussi en profiter. Alors on fait tout pour se retrouver dans les milieux où l’on flambe. Il faut dire que les joueurs sont de grands enfants et de gros assistés avec des comptes en banque énormes… Ils ne savent rien faire tout seul et une faune qui a tout compris leur tourne autour.

C’est comme cela qu’on paye un copain 3 000 euros pour mettre à jour son portable…

Bien sûr ! Valbuena, quand il part en Russie, est embêté pour transférer les données de son téléphone. Il le confie et se fait piquer la fameuse sextape et ensuite on le fait chanter. C’est l’exemple typique.

Les joueurs emblématiques de ces relations à risque sont aujourd’hui, Benzema et Nasri ?

Et Blaise Matuidi. Il ne cède pas aux propositions mais on sent que ce n’est pas de son fait. C’est sa femme et son père qui disent stop. De plus, celui qui veut gérer sa carrière se retrouve derrière les barreaux. Benzema n’a pas laissé tomber ses potes de jeunesse, pour le pire, mais l’assume. Il est fidèle et n’avait rien à gagner dans l’affaire de la sextape. Nasri, c’est autre chose, car on a affaire à un entourage beaucoup plus méchant, plus gourmand et plus retors.

L’arrivée de nouveaux propriétaires à Paris ou à Marseille peut-elle mettre fin à ces pratiques ?

Il y a une volonté affichée, et l’on sent qu’il y a déjà eu du ménage. A Marseille notamment, le Milieu a beaucoup moins de prise sur le club. Maintenant, le foot est une industrie bordurée et structurée. On entre dans une nouvelle ère et ça complique les affaires du milieu. Malgré tout cela, le foot sera toujours un beau sport qui reste magique !

Propos recueillis par Philippe Minard


«Les parrains du football»: «La fascination des voyous pour les footballeurs est réciproque», explique Brendan Kemmet (20 minutes)

Dans «Les parrains du football», publié ce jeudi, trois journalistes dévoilent comment le monde du football a été infiltré par le grand banditisme…

Extorsion de fonds, matchs truqués, règlements de compte… Dans leur livre *, les journalistes Mathieu Grégoire, Brendan Kemmet et Stéphane Sellami explorent la face sombre du football. Un monde gangrené par le banditisme depuis plusieurs décennies, dans lequel des voyous très connus des services de police et de la justice côtoient des stars du ballon rond dans des boîtes de nuit branchées ou dans des bars à chicha. Un univers où l’argent coule à flots, suscitant l’intérêt des voyous de toutes sortes. Pour en savoir plus, 20 Minutes a interrogé Brendan Kemmet, l’un des trois auteurs et fin connaisseur de la criminalité organisée.

Pourquoi avez-vous eu envie de consacrer un livre à ce sujet ?

Nous avions remarqué que, depuis des années, des voyous gravitaient dans l’entourage de footballeurs, plus ou moins médiatiquement. Nous voulions savoir pourquoi, comprendre quel était l’intérêt des uns et des autres et comment ce phénomène perdurait. Par exemple, un homme comme Jean-Luc Barresi [un agent de joueur fiché au grand banditisme depuis 2006, comme l’indiquait l’émission Pièces à conviction en juin dernier] a été « signalé » comme étant un ancien voyou depuis des années. Pourtant il est resté très longtemps dans le milieu du football. On a entendu des gens dire qu’ils allaient faire le ménage, mais cela n’a pas été forcément fait, même aujourd’hui.

Benzema, Nasri, Matuidi… Le livre évoque notamment les relations étroites qu’entretiennent des joueurs avec des voyous, souvent issus des cités. Comment se rencontrent-ils ?

Ils ont les mêmes centres d’intérêt, sortent dans les mêmes boîtes de nuit, se rencontrent dans des restaurants branchés, sur les plages de la côte d’Azur… La fascination des voyous pour les footballeurs est réciproque. Certains joueurs, notamment ceux qui n’ont pas une structure familiale très forte autour d’eux, sont captivés par ce monde qu’ils ont découvert au cinéma, dans les films hollywoodiens. De l’autre côté, nous avons le sentiment que chaque voyou de cité important veut avoir son entrée dans ce milieu médiatique qui les attire.

Avoir un footballeur connu à sa table, c’est très valorisant pour eux. Ces derniers les invitent au stade voir des matchs, leur offrent des maillots dédicacés… En outre, ils ont aussi compris, comme leurs aînés du banditisme classique il y a une trentaine d’années, qu’il y avait beaucoup d’argent à se faire dans ce milieu. Les agents, par exemple, brassent des sommes faramineuses ! Alors eux aussi veulent leur part du gâteau.

Justement, le rôle des agents paraît particulièrement opaque…

C’est là où tout se passe : ce sont eux qui brassent l’argent, qui négocient les transferts. On le voit avec Gilbert Seau, dont on parle beaucoup dans le livre. Il a été le mentor de Jean-Luc Barresi qu’il a fait rentrer dans le football. Le monde des agents regorge aussi de délinquants en col blanc ; il faut voir les montages financiers réalisés sur certains transferts, qui passent par des paradis fiscaux. En France, il faut une licence pour exercer, mais ce n’est pas le cas à l’étranger, on peut ainsi très bien agir sur un transfert depuis un autre pays. Il y a aussi des gens qui utilisent des hommes de paille. Ce qui est sûr, c’est qu’aucun club n’est épargné.

L’Olympique de Marseille semble, à la lecture du livre, particulièrement touché. Pour quelle raison ?

Tout commence lorsque Bernard Tapie investi de l’argent pour monter une équipe de folie, transformant les joueurs en stars mondiales. Or, les gens qui l’ont aidé, qui ont parié sur lui, avaient d’autres ambitions autour de l’ancien président de l’ OM, notamment politiques. Marseille, c’est aussi une ville où tous les milieux se mélangent. C’est un grand village et les gens peuvent pénétrer plus facilement au cœur du club.

Nous démontrons pour la première fois, preuves à l’appui, la présence du gang corse de la Brise de mer au sein de l’OM lors de la période Tapie. On explique que l’affaire OM-VA, la tentative de subornation de témoin du coach de Valenciennes, a été pilotée en partie par cette équipe et par des voyous, ce qui n’avait jamais été dit. Cela explique pourquoi des joueurs comme Jean-Pierre Papin ou Robert Pirès passaient leurs vacances en Corse…

Mais Marseille n’est pas le seul club confronté à ce genre de problème…

Je veux souligner que ce n’est pas un livre à charge contre Marseille ou l’OM. L’un des coauteurs, Mathieu Grégoire, vit même là-bas et c’est une ville que j’adore. Il n’y a pas de parti pris anti marseillais ou pour un autre club. Des supporters du club nous demandent pourquoi on ne parle pas du Qatar, mais ce n’est pas le sujet de notre livre. Nous, on parle de bandits. Il y en a à Marseille, il y en a à Paris, alors on parle d’eux.

Est-ce difficile d’enquêter sur cet univers ?

C’est l’omerta. Très peu de joueurs ont accepté de nous parler, sans doute par manque de courage. Le seul footballeur qui a accepté de répondre à nos questions, c’est Patrick Blondeau. Les relations qu’entretiennent les joueurs avec les voyous, c’est un vrai tabou. C’est quelque chose dont il ne faut pas parler. Certaines relations entre joueurs et voyous sont avérées. Quand Franck Ribéry rencontre un voyou, tout le monde à Marseille est au courant. Mais quand on interroge les gens, il n’y a plus personne…

Propos recueillis par Thibaut Chevillard


[Interview] « Les parrains du foot » : « Les gens de la liste noire d’Eyraud ne travaillent plus pour l’OM depuis 2013 » (Ultimo Diez)

Pourquoi la voyoucratie et le football font-ils souvent bon ménage ? Telle est la question sur laquelle se sont penchés trois journalistes, Mathieu Grégoire, Brendan Kemmett et Stéphane Sellami. L’affaire VA-OM, l’affaire Valbuena, Barthez, Matuidi, Courbis, Deschamps, Nasri… Les trois compères racontent comment le grand banditisme a infiltré le milieu du foot, et ce, depuis plusieurs décennies. Pour aller plus loin, nous avons interviewé Mathieu Grégoire, journaliste pour l’Equipe, basé à Marseille.

Peux tu nous expliquer la genèse de ce projet ?

Avec Brendan Kemmett et Stéphane Sellami, nous sommes trois anciens du Parisien. Eux deux, ce sont des faits-diversiers purs : police, justice. Brendan avait par exemple écrit la bio d’Antonio Ferrara. En s’intéressant à ces histoires policières, ils ont remarqué que souvent, dans l’entourage de ces mecs là, il y avait des joueurs de ballon, et ils ont toujours été fascinés par le relationnel foot des voyous. Ils ont toujours eu l’envie de faire un livre sur ces liens. En 2013, dans le Parisien, je sors les écoutes téléphoniques de José Anigo, dans le cadre de l’affaire des transferts de l’OM. Quand ils ont vu ça, on a mangé ensemble et ils ont trouvé en moi le mec qui avait le pied dans le foot, pied qu’eux n’avaient pas. Et j’ai la chance de couvrir l’OM… Quand tu es sur l’OM, tu peux bosser sur un club hors-norme, où tu peux travailler sur les volets fait divers, économie… Ça m’a branché. On s’est associés il y a plus de cinq ans et demi. Et ensuite, cheminement classique.

Et niveau répartition du travail ?

Elle s’est faite facilement, eu égard à nos domaines de prédilection. Stéphane Sellami est un sniper, il est dans les dossiers récents, le néo-banditisme : Doumbia et Matuidi, Zenati et Benzema, Jean-Louis Grimaudo… Brendan est un amoureux du fait divers à l’ancienne donc il a fait les parties historiques, qu’il a fait redécouvrir avec une lecture différente. Les histoires sont connues mais il les a approfondies grâce au temps qui passe, avec des nouveaux éléments sortis depuis. Il a eu accès à des voyous repentis donc il a pu revenir aux racines de ces histoires. Les deux se sont également répartis les histoires liées aux clubs corses. Et moi j’ai les histoires marseillaises et j’ai complété quand il fallait remettre du sens sur du ballon. L’idée pour moi c’était de repartir sur des histoires déjà connues et trouver des éléments pas encore sortis. L’exemple, c’est Cyril Rool qui est un personnage fascinant, pas beaucoup ressorti dans le dossier des transferts de l’OM mais qui est un intime de Deschamps et aujourd’hui l’agent de Thauvin. Il fallait trouver des angles différents, faire parler Deruda et Baresi avec du fond, faire parler Patrick Blondeau de ses liens avec les voyous. C’était important d’avoir accès à Patrick car un footballeur en activité ne parlera pas de ça.

Ça a été compliqué de trouver des interlocuteurs ?

Pas forcément. Par exemple pour José Anigo, on en parle au travers de son ex compagne, c’est un angle jamais sorti et très sympa pour le lecteur marseillais qui connaît déjà l’histoire. Il fallait être exigeant envers les lecteurs pointus, qui connaissent déjà ces histoires. Pour cette partie là, c’est un travail de longue haleine. Blondeau, je lui ai parlé du projet depuis plusieurs années, Deruda il a fallu travailler pendant plus d’un an… Ce qui l’a motivé à parler, c’est le reportage « Pièces à conviction » sur France 3. Il voulait rétablir sa vérité de « l’affaire Jean Fernandez ». Madame Anigo, je la connais depuis janvier 2014. Elle voulait parler plusieurs fois et puis elle s’était rétractée. Et elle a dit banco pour parler dans le cadre du livre.

Pour ce qui est des footballeurs… Barthez, Dib, Brando, Benzema… Ils ne veulent pas parler. Certains ont parlé en OFF, mais en ON c’est impossible. Nasri en parlera peut être plus tard, mais il y a encore trop d’enjeux notamment financiers à ce stade de sa carrière.

La grande majorité des portraits dépeints dans le livre provient de la côte Méditerranéenne. Est-ce que vous n’avez pas eu peur de renforcer des légendes et charger ces clubs là ? 

Il y avait cette volonté de ne pas faire un livre axé sur Marseille et la Corse. Certains diront que c’est très, voire trop axé Sud. D’autres loueront l’effort d’avoir été voir ailleurs. On aurait adoré faire un chapitre complet sur Créteil, mais nous étions pressés par le temps et la matière. On aurait voulu s’intéresser à Lyon, les amitiés de Bernard Lacombe, ses relations avec le Gang des Lyonnais… Mais on a fait Patrick Barul à Lens. Il y avait la volonté d’aller sur Paris et le PSG. Brendan et Stéphane bossant à Paris, ils ont des histoires… On commence le livre sur Matuidi et d’autres histoires sortiront dans les mois et les années à venir.

Après, il ne faut pas se leurrer. Marseille et la Corse sont une place centrale de la voyoucratie. Il y a un « savoir-faire » historique dans ce domaine là. La French Connection c’est Marseille, pas Brest ou Troyes. Marseille a fait la une de publications américaines à travers ce prisme. Un peu comme Naples l’est plus que d’autres villes italiennes. C’est dans ces clubs-là qu’il y a eu l’entrisme du milieu dans le monde du foot. Il y a aussi une matière incroyable car il y a eu des enquêtes. L’OM a toujours été dans le viseur de la justice. Marseille a toujours été un club fortement judiciarisé. C’est la rançon de la gloire et du succès.

Sébastien Squillaci dit « Dans le Sud, c’est comme ça, c’est la vie (ndlr : la proximité avec le banditisme) ». Ça résume tout ? 

Il y a un côté un peu implacable dans cette phrase mais qui est très vrai. Il y a un niveau de porosité incroyable entre les différents milieux. Exemple : Moussa Bakary (ndlr : proche de Franck Ribéry). Moi Moussa je l’ai connu il y a quelques années, il m’invite à manger pour parler de Bilel Omrani. On tombe sur Farid Tir. Moi je ne le connais pas. On mange un plat de pâtes ensemble, très sympa. Quelques jours après, il est assassiné. Et c’est règlement de compte sur règlement de compte dans sa famille, une famille importante des quartiers nord de Marseille. Ils sont plusieurs à se faire assassiner dans les mois qui suivent dont le manager de Jul, Karim Tir. Donc là, en 5 personnes tu es passé d’un journaliste sportif, de l’OM, au grand banditisme en passant par Jul et le monde de la musique. Il n’y a que Marseille qui offre ces passerelles. Il y a aussi le monde de la nuit à Paris, où tu vas voir des joueurs de poker, des gens de la télé, des footeux, des gens de la taxe carbone, et des voyous, mais uniquement dans le monde de la nuit.

Au final, dans le foot, ces mecs là sont des gentlemans. Les super-agents, Ramadani, les mecs dont parle Romain Molina sont plus dangereux qu’un Baresi dans le foot. Ces mecs-là ont vu le foot comme un moyen de se faire de l’argent, comme un business de boîte de nuit, d’agence de sécurité, de boîtes de BTP… C’est de la réutilisation, du blanchiment pour s’en sortir et durer. Mais ils sont généralement rattrapés par leur réputation. L’idée du livre, c’était de raconter ces histoires, de ne pas avoir de jugement. Est-ce que Deruda, c’est un père qui a déconné ou un mec qui voulait avoir la main mise sur l’OM ? On ouvre les hypothèses, le lecteur se fera son idée en fonction des éléments donnés.

Avec l’ère de l’image, est-ce que les journalistes sont plus exposés aux voyous ? 

On est des acteurs du milieu comme les autres, donc pourquoi pas passer par nous. En début de carrière, un agent m’a proposé de l’argent pour arranger un rendez-vous avec un joueur. À ce moment là, il faut être éthique et dire que ça ne nous intéresse pas. Ça arrive d’être contacté par des gens plus ou moins recommandables. A Marseille, c’est un petit milieu. Moussa Bakary, je le connais bien mais dans le milieu du foot. Il ne me racontait pas le reste. Des policiers se sont moqués de moi en me disant que j’étais sur les bandes de leurs écoutes téléphoniques de Moussa, pour parler foot. Ils ont bien vu que je n’organisais pas de go-fast !

Il y a des histoires que vous n’avez pas voulu ou pas pu sortir ?

On a pu protéger certaines sources, notamment dans le monde du foot. L’idée n’était pas de climatiser le milieu du foot non plus. On a fait ça en bonne intelligence, en essayant de mettre beaucoup de tendresse et d’empathie, sans que ce soit à charge. On raconte des histoires d’hommes, des histoires de loyauté et de fidélité. Certains diront que ça a pu coûter des carrières, d’autres diront « bravo, ce sont des gens fidèles ».

Sur la censure, il y a un champion du monde qui a un entourage douteux mais sur lequel on n’a pas été car on n’a pas assez d’éléments. Alors quand on n’a pas assez d’éléments, on n’est pas la pour faire du buzz. On a pu le faire sur l’OM, parce qu’il y a une matière incroyable.

Vincent Labrune disait « il faut composer avec le panorama local ». A contrario, quand Jacques-Henri Eyraud arrive, il déclare vouloir cleaner la réputation et les fréquentations du club. C’était de la comm’ ?

Il faut se méfier de ces déclarations. Ma lecture, c’est qu’on a d’un côté un président qui déclare ça en fin de garde à vue pour se débarrasser un peu du dossier, et un l’autre qui arrive et qui veut envoyer un signe fort à son patron et aux investisseurs. Labrune avait entamé l’opération « nettoyage ». Les gens de la liste noire de JHE ne travaillaient plus pour l’OM depuis 2013, depuis Foued Kadir via Karim Aklil. Époque Labrune, après 2013, ils ont fait bosser de nouveaux agents, dont Meissa Ndiaye, les mecs de chez Classico Sport Management… Il avait rafraîchit l’environnement. Ce travail a été poursuivi et amplifié par la nouvelle direction. Eyraud et McCourt continuent ce processus, mais pas à tous les niveaux. C’est impossible d’être hors sol, de n’avoir que des salariés qui ne viennent pas de Marseille. Je connais des voyous qui sont encore invités au Vélodrome, en loges ou via des gens du club. Mais comme au Parc des Princes … Eyraud joue beaucoup sur cette image stricte. Il n’est pas du tout fasciné par les voyous, un point commun avec Didier Deschamps. Il n’est pas bling-bling, plutôt propre sur lui, tiré à quatre épingles. A contrario ce qui a tué Dassier et Labrune, c’est qu’ils ont sous-estimé l’image négative d’Anigo, qu’elle soit justifiée ou non. En comm’, ils auraient été meilleurs en l’éloignant plus tôt. Comme Diouf avait pu le faire à l’époque.

Aklil ne fera plus de transfert à l’OM, mais est ce que Cano ne refera jamais un mec à Marseille, pas sûr … Cano et Zubi ont discuté de Khazri par exemple. Eyraud est très « noir ou blanc » dans ses déclarations, mais le foot, c’est plus fin que ça. Les relations avec le grand banditisme peuvent surgir de partout, ça peut être une rencontre de soirée, ou comme pour Boutobba, un cousin fiché au grand banditisme… Est ce que si demain tu as un nouveau Boutobba, tu le fais passer pro ou non malgré ça ? Si tu as une nouvelle génération Deruda, Nasri, Benatia, Yahiaoui, tu fais comment ? Du talent pur avec potentiellement des emmerdes derrière… C’est un chantier, ils doivent être vigilants.

Un exemple qui n’est pas lié au grand banditisme, c’est le conflit d’intérêt sur Sertic. Ça les a agacé qu’on en parle mais c’est le job de la presse de le signaler. Pourquoi McKay n’est pas sur la liste noire alors que deux de ses collaborateurs ont été entendus sur l’affaire des mercatos de l’OM ? Ils essaient de mettre des jeunes agents, des agents nouveaux, notamment sur les deals de Gustavo, Strootman, de tout verrouiller. Je ne dis pas qu’ils le font mais si c’est remplacer les voyous locaux pour aller dealer avec des voyous d’Europe de l’Est, où les championnats sont gangrenés par la mafia et le banditisme…

Est-ce que le titre de champion du monde, avec la lumière mise sur le foot français et sur nos jeunes champions, va mettre une cible dans le dos de certains joueurs ? Et par rapport à la bulle des droits télés ?

La fascination existera toujours. Il y a une vraie notoriété des champions du monde. En 1998, il a fallu l’assumer. Quand le neveu de Francis le Belge voit Barthez en une de VSD avec un ami et qu’il va voir cet ami pour faire pression afin d’entrer dans le cercle proche du gardien… Ça peut se passer vingt ans après. Il y a pas mal de joueurs qui ont des entourages solides, il faut le souligner. Mais il y a beaucoup de jeunes joueurs dans cette équipe, ils vont devoir faire attention à leur entourage. Que ce soit leur rapport aux médias, aux femmes, aux familles, aux agents… Ils vont susciter de la convoitise et des mecs vont vouloir leur arranger des soirées, de la protection… C’est un petit milieu. Ils sont comme les rappeurs, les ex-rock stars, ce sont des peoples.

Concernant les droits télés, ça peut virer au far-west. Ça ne concernera pas que le grand banditisme. Plus d’argent = plus de revenus = plus de salaires = plus de commissions. Ça va attirer des mecs comme Gilbert Sau (ndlr : ex-agent condamné dans le cadre des transferts de l’OM, époque 2000), ou des voyous qui vont se mettre derrière des agents de passage, des margoulins, des petits coquins… Alors là, attention à la gestion dans les clubs, notamment pour les clubs qui n’ont pas l’habitude de traiter avec des grosses sommes et des agents multiples


Trois journalistes ont enquêté pendant trois ans et sortent aujourd’hui « Les Parrains du foot » aux éditions Robert Laffont. L’enquête choc sur les coulisses du foot français, gangrené par la mafia. Mathieu Grégoire est un des auteurs, il est journaliste à l’Equipe et correspondant depuis Marseille. Il nous raconte l’écriture du livre.


Détective aime :  « Les parrains du foot » (Le Nouveau détective)

Amitiés dangereuses entre stars du ballon rond et caïds de cité, racket dans les vestiaires, chantage, paillettes, extorsion et matchs truqués… Dans un livre riche en révélations, nos confrères Stéphane Sellami (Le Point), Brendan Kemmet (Le Parisien) et Mathieu Grégoire (L’Équipe) reviennent sur les liens étroits qui unissent football et grand banditisme. Une enquête édifiante !

Eddy Boussaïd était un voyou marseillais. Mais son casier judiciaire était long comme le palmarès du PSG ! Connu pour des affaires de vols avec violence et de trafic de stupéfiant, cet individu comptait – bizarrement – parmi les bons copains de l’attaquant Frank Ribéry. Il a finalement été abattu lors d’un règlement de compte en 2016.

Autre grand pote de “Kayser Frank”, le dénommé Moussa Bakary, chez qui la police a retrouvé 293 pains de résine de cannabis ainsi qu’un pistolet Smith et Wesson. Pas sûr que ce genre de joujou permette à l’attaquant du Bayern Munich d’améliorer son pourcentage de tirs cadrés en match…

Autre liaison dangereuse évoquée dans l’enquête de nos confrères : celle de Samir Nasri et Farouk Achoui, le cousin de “l’avocat du Milieu”, Karim Achoui. Farouk a été mis en examen pour “homicide volontaire”. Un témoin affirme en effet l’avoir reconnu dans une attaque de fourgon blindé qui a coûté la vie à un convoyeur en 1999. Finalement acquitté, Farouk a par la suite investi à Paris, dans un “bar à chicha haut de gamme” avec son ami footballeur. Droit au but…

En lisant cette enquête parfaitement documentée, on se délecte aussi de cette histoire où Fabien Barthez, alors  jeune gardien à l’OM, se fait piéger par une prostituée en discothèque. La belle, “tenue” par un maquereau nommé Marcel Benedetto, dit “Petit Marcel”, a en réalité pour mission de racketter le joueur pour le compte de Francis le Belge. Heureusement pour Faboulous Fab, alors tout innocent, la passe n’a pas été décisive.

Étonnant aussi :  comment Adams Doumbia, un voyou de Saint-Denis condamné à douze reprises pour  trafic de drogue et même “violence ayant entraîné la mort”, est parvenu à organiser la soirée de Oscars du foot 2013. Ce caïd de la cité de Francs-Moisins, fils d’un militaire ivoirien, a par ailleurs baratiné l’ex joueur parisien Blaise Matuidi pour devenir son agent. Sans succès. Il a aussi  failli acquérir le Paris Football Club, aujourd’hui en deuxième division. Heureusement, un gardien efficace veillait dans sa surface.

On pourrait également évoquer la mafia corse ou encore le nom de Wilson Raj Perumal, ce Parrain de Singapour qui s’est vanté d’avoir truqué plus d’une centaines de matchs dans le monde, y compris pendant les éliminatoires de la coupe du monde 2010.

Mais le mieux reste encore de se plonger dans cette remarquable enquête, compilation d’affaires sulfureuses et de documents exclusifs. En refermant la dernière page de cet ouvrage, on reste bouche bée.  Décidément, même au coeur de ce jeu enfantin qu’est le football, la loi du Milieu se fait chaque jour de plus en plus pressante…

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