La religion des faibles : ce que le jihadisme dit de nous

« Le croyant est le miroir du croyant », affirme le djihadiste. Par ces mots, il adresse à l’Occident un défi : toi qui ne me prends jamais au sérieux, contemple ma ferveur et vois ta propre foi.

Alors, faisons face. Saisissons le miroir. Observons l’image qu’il nous renvoie, nous qui sommes si réticents à dire « nous », parce que ce serait délimiter une frontière avec « eux ». Mais le djihadiste nous y contraint. « Nous aimons la mort comme vous chérissez la vie », martèle-t-il, de Ben Laden à Merah. Et en disant vous il exhibe un nous. Du même coup, il dévoile la pieuse arrogance qui nous désarme : nous sommes convaincus d’être le centre du monde, le seul avenir possible, l’unique culture désirable.

Or, le djihadisme sème le doute. Sa puissance de séduction révèle la fragilité de « notre » universalisme. Nous voici donc obligés d’envisager autrement les rapports de force passés (l’histoire des colonialismes) et présents (depuis l’affaire Rushdie jusqu’à Charlie). Nous voici également contraints de porter un regard neuf sur la conquête des libertés (démocratiques, sociales, sexuelles…) qui distinguent l’Europe comme civilisation.

Au miroir du djihadisme, cette croyance conquérante, nous découvrons ce qu’est devenue la nôtre : la religion des Faibles.

Jean Birnbaum dirige le Monde des livres. Il est l’auteur de plusieurs essais, et notamment d’Un silence religieux. La gauche face au djihadisme (2016), auquel cet essai fait suite.



Jean Birnbaum : «La gauche ne peut plus échapper à la question de l’identité»

ENTRETIEN – Avec son nouvel essai, La Religion des faibles, le directeur du Monde des livres opère en quelque sorte son tournant identitaire. Face à la menace islamiste, Jean Birnbaum invite une certaine gauche à assumer l’héritage historique de la civilisation européenne.

Vous reprenez une formule de Larossi Abballa, qui a tué un couple de policiers à Magnanville en 2016: «Le croyant est le miroir du croyant.» Que devons-nous voir dans le miroir que nous tendent les djihadistes?

Le reflet de notre faiblesse. Au miroir du djihadisme, cette idéologie conquérante, nous découvrons notre propre fragilité. Le djihadisme représente aujourd’hui la seule espérance pour laquelle des milliers de jeunes Européens sont prêts à aller mourir loin de chez eux: pour moi, tout part de ce constat d’épouvante. Dès lors que nous admettons cette puissance de séduction, nous nommons notre vulnérabilité. Parlant ainsi, j’ai bien conscience de m’engager sur un terrain périlleux, car tracer un «nous» revient forcément à délimiter une frontière avec «eux», au risque d’exclure. Mais les djihadistes nous y contraignent. En disant «vous», en proclamant sans cesse «nous chérissons la mort comme vous aimez la vie», ils harponnent un «nous» qu’il faut bien assumer.

Cette «religion des faibles» renvoie aussi à la faiblesse de ce qui semble être devenu notre propre religion, celle du progrès et de la postmodernité qui doute d’elle-même.

Nous sommes à la croisée des chemins. Puisque vous évoquez la postmodernité, prenons le cas d’un philosophe français souvent associé à ce courant: Jacques Derrida. Parce que sa pensée voulait «déconstruire» la métaphysique occidentale, beaucoup en ont fait un épouvantail. Un jour, je suis allé voir un rassemblement de la Manif pour tous, à Paris, et j’ai entendu l’une des figures du mouvement, Tugdual Derville, fustiger «Derrida et les déconstructeurs». Je me suis dit «pfiou, s’en prendre à Derrida, comme ça, devant des milliers de personnes, c’est assez étonnant»…

Mais ce qui est encore plus intéressant, et que Derville ne savait peut-être pas, c’est qu’à la fin de sa vie, Derrida n’hésitait plus à dire «nous les Européens», en soulignant la singularité d’un héritage à la fois riche et douloureux, où toute pensée politique demeure gorgée de mémoire théologique. Au lendemain du 11 Septembre, et peu avant sa mort, Derrida est allé jusqu’à tracer des lignes qu’on n’aurait jamais attendues sous sa plume. Lui, l’impitoyable déconstructeur de l’Occident, lui qui n’avait jamais ménagé l’impérialisme américain, en est venu à imaginer une situation où il aurait à choisir entre deux camps: soit Bush, soit Ben Laden!

Personne ne l’avait obligé à affronter une telle alternative. Personne, sauf Ben Laden justement. Et Derrida a tranché: en dépit de tous les crimes passés et de toutes les trahisons en cours, disait-il, la démocratie «laisse résonner en elle une promesse invincible». Aujourd’hui, beaucoup de gens de gauche qui avaient coutume de vitupérer la démocratie libérale, ses mensonges et son hypocrisie, sont confrontés au même dilemme. Au milieu des périls, quand cette démocratie est ciblée, nous mesurons la valeur de ce que nous avions appris à détester.

N’est-ce pas au contraire la haine de soi qui triomphe aujourd’hui en Occident?

A mes yeux, la faiblesse qui nous désarme relève moins de l’autoexécration que du délire narcissique. En effet, dans notre imaginaire progressiste, il a toujours semblé évident que notre civilisation se tenait au centre du monde, à l’horizon de l’Histoire, et qu’elle suscitait un désir universel. Si les «damnés de la terre» devaient remettre en cause la prééminence de l’Occident, par exemple, ce serait forcément en s’appropriant nos idées et nos valeurs: nation, démocratie, socialisme…

Ici, le djihadisme change tout. En se réclamant de toutes autres valeurs et en inscrivant son action dans une durée qui dépasse de loin l’épisode colonial, il dynamite notre credo progressiste. Mais la plupart des «faibles» occidentaux n’en veulent rien savoir. Ainsi, les militants qui se réclament (un peu vite) de la théorie postcoloniale croient remettre l’Occident à sa place, alors qu’ils le maintiennent au centre en faisant de lui le seul acteur historique et l’unique oppresseur possible. A leurs yeux, tout commence avec la colonisation et tout y revient. Plutôt qu’une haine de soi, donc, je repère ici un péché d’orgueil, qui permet à tant d’intellectuels et de militants de barboter dans les eaux enivrantes de la mauvaise conscience. Mais à l’instant où ceux-là croient faire amende honorable, ils redoublent de fatuité. Et quand ils pensent tendre la main à «l’Autre», ils le réduisent au rang de perpétuelle victime.

Aux yeux des tiers-mondistes, il n’y a pas de place pour un quelconque «tiers». Chaque jour qui passe, pourtant, leur complexe de supériorité paraît plus absurde: alors même que l’Europe est de moins en moins centrale, ils continuent à traquer partout l’européocentrisme. Quand l’Europe avait des prétentions hégémoniques, cette démarche était nécessaire. Désormais, elle me fait penser à cette boutade du philosophe Cornelius Castoriadis: «La question “Est-ce que vous n’êtes pas européocentriste?” est une question européocentriste. C’est une question qui est possible en Europe, mais je ne vois pas quelqu’un à Téhéran demander à l’ayatollah Khomeyni s’il est iranocentriste ou islamocentriste. Parce que cela va de soi.»

Cette boutade pourrait résumer ma démarche. En creux, elle nous appelle à ouvrir les yeux sur une réalité: maintenant que l’Europe est affaiblie, menacée, la question qui s’impose n’est plus «Est-ce que l’Europe se tient au centre?», mais «Qu’est-ce qui nous tient à cœur?». Bref: à quoi tenons-nous?

Si nous sommes aussi fragiles, n’est-ce pas parce que nous ne parvenons plus à nous définir? Aujourd’hui, de la culture occidentale, seul le marché et la technique semblent subsister…

De fait, l’Europe économique et politique telle qu’elle s’est construite, l’européisme réellement existant, si j’ose dire, ne fait plus rêver grand monde. Mais là encore, c’est au moment où l’Europe se découvre vulnérable qu’elle peut renaître à elle-même, comme espace de cultures et d’expériences spécifiques. Face à la terreur djihadiste et aussi face au despotisme poutinien ou aux dérives trumpistes, l’Europe engage davantage qu’un espace géographique ou une trajectoire historique: l’urgence d’une responsabilité.

A l’horizon d’enjeux aussi cruciaux que la religion, la justice sociale, l’égalité des sexes ou l’écologie, le Vieux Continent se propose bel et bien comme le lieu d’une différence associée à des modes de vie bien plus encore qu’à des valeurs abstraites. En Europe, aucune religion ne peut régenter l’espace public. En Europe, les manifestants peuvent donner de la voix sans y laisser la vie. En Europe, la police défend la femme violée, pas les violeurs. En Europe, l’Etat condamne les homophobes et protège les homosexuels… Cela n’a rien de théorique, j’insiste là-dessus dans mon livre.

A l’instant même où je dis «nous les Européens», je me proclame fils ou fille d’une histoire tourmentée mais partagée, je prends sur moi, au sens le plus charnel du terme, la promesse attachée à ce nom, Europe. Cette promesse est fragile, nous le redécouvrons aujourd’hui. Elle mérite donc protection. Il faut la protéger d’elle-même, bien sûr, en traquant ses démissions, ses pulsions xénophobes, ses renoncements en termes de liberté. Mais il faut aussi protéger l’Europe de l’Autre, car il y a de l’Autre, nous devrions le comprendre, enfin. Tout ne revient pas au même.

Dans Un silence religieux (Seuil, 2016), vous incriminiez la méconnaissance du fait religieux par la gauche. Le multiculturalisme n’était pas, selon vous, le véritable problème contemporain. Avec La Religion des faibles, vous semblez présenter une critique plus nourrie des dérives différentialistes de la gauche postcoloniale…

Peut-être. Mais c’est surtout que mon sujet a changé. Avec Un silence religieux, je voulais explorer notre incapacité à prendre au sérieux la croyance djihadiste, sa dimension religieuse et sa puissance de séduction. Dans La Religion des faibles, je m’intéresse cette fois à nos propres croyances, celles que le miroir djihadiste nous oblige à regarder en face. Cela m’amène à poser la question de l’identité. A cette question, j’essaye de répondre de manière ouverte.

Le «nous» dont je parle est un «nous» européen, donc de diverses origines et toujours en mouvement. Un «nous» qui cristallise moins une identité pétrifiée qu’une histoire assumée, des deuils partagés, des solidarités paradoxales, des appartenances à la fois dispersées et alliées. Mais un «nous» quand même. Celui d’une civilisation modelée par des influences combinées: la philosophie grecque, le droit romain, l’éthique biblique, le rationalisme critique, l’esprit des Lumières, la révolution démocratique, le libéralisme politique et l’ensemble de leurs prolongements modernes, mouvement ouvrier, idéal socialiste, prise de conscience antiraciste, émancipation sexuelle…

En tant que tradition collective, ce qu’on appelle «la gauche» est née dans ce berceau. En ce sens, le gauchisme «postcolonial» auquel vous faites allusion représente en réalité un pur produit du «progressisme blanc», pour utiliser le lexique de ses zélateurs. Mais un produit de décomposition. C’est ce qui reste de la gauche quand elle a tout oublié.

Assistons-nous à votre propre tournant identitaire?

Ce serait moins un tournant volontaire que des retrouvailles sous contrainte… Comme beaucoup de gens issus d’une famille de gauche, j’ai été élevé dans une culture politique inséparable des valeurs anticolonialistes, antracistes ou féministes. Or, quiconque a hérité de cette culture est aujourd’hui dérouté, voire un peu paumé… Ces dernières années, j’ai rencontré de nombreuses personnes qui appartiennent à cette même tradition et qui sentaient bien qu’elles étaient aussi visées par les djihadistes, et par les islamistes en général, mais sans trop oser aborder le sujet de peur de «faire le jeu» de l’extrême droite.

En Iran comme partout où l’islamisme a pris ses aises, les syndicalistes, les militants ouvriers ou féministes ont été assassinés par des fanatiques pour qui la gauche est une perversion occidentale… En cela, les islamistes donnent raison à Marx, qui concevait le socialisme comme un élan spécifiquement européen, par opposition à ce qu’il nommait le «despotisme oriental». Le «nous» que ciblent les islamistes, c’est celui qui rassemble «notre vieil Occident de chrétiens, de socialistes, de révolutionnaires, de démocrates…» dont se revendiquait l’écrivain libertaire Victor Serge tout juste libéré des geôles staliniennes, en 1936, quand il respira l’air de Bruxelles.

Ainsi, les gens de gauche qui croient pouvoir échapper à la question de l’identité devraient comprendre que leurs valeurs, leur mémoire, leur vocabulaire, leurs réflexes même sont enracinés dans cette aventure singulière, limitée dans l’espace, et peut-être dans le temps, qu’est la civilisation européenne. Si l’on veut éviter que cette question de l’identité soit monopolisée par les tenants d’une appartenance claquemurée, tribale, raciste, il faut l’affronter loyalement. C’est urgent.

Constatant que le temps où l’Europe était sûre de son identité appartient au passé, le penseur britannique d’origine jamaïcaine Stuart Hall, vedette internationale de la gauche intellectuelle, ne dit pas autre chose quand il affirme, à propos du conflit entre islam et Occident: «La question de la différence culturelle n’est pas simple, mais c’est une question sur laquelle nous allons devoir nous pencher parce que, sinon, nous allons nous entretuer.»

Pensez-vous comme Samuel Huntington que nous nous dirigeons vers un «choc des civilisations»?

Il y a un gros malentendu autour de cet auteur, que peu ont lu. Dans son célèbre livre, Huntington n’appelle pas de ses vœux ce «choc des civilisations». Il constate simplement que les conflits internationaux relèvent de plus en plus d’enjeux culturels et civilisationnels. Il exhorte donc les Occidentaux à prendre conscience que leur universalisme n’est pas le seul, et qu’il est défié par au moins six ou sept autres modèles.

Dans mon livre, je montre que par le passé, bien des intellectuels de gauche ont écrit des choses assez proches. Ils considéraient comme une évidence que l’Occident n’était pas seul sur terre, et qu’il était né à la conscience de lui-même lorsque ses prétentions universalistes étaient entrées en concurrence avec d’autres systèmes de valeurs, à commencer par celui de l’islam. Alors, je ne sais pas si l’avenir nous réserve un «choc des civilisations», mais on peut affirmer que nous vivons déjà un choc des universels.

Les djihadistes l’ont bien compris, eux dont le discours est souvent décrit comme un «particularisme», alors que leur force réside précisément dans leur puissance d’aimantation universelle. Pour éviter que ce choc tourne mal, rien ne sert de le nier. Mieux vaut admettre qu’il n’y a pas d’universalisme sans conflit, car tout universalisme rassemble en tranchant.

Si le vieil universalisme européen n’a plus vocation à s’imposer, il devrait encore pouvoir se proposer sans honte. Depuis toujours, il n’a de sens que par contraste avec d’autres, et il engage un discours partagé, lui-même ancré dans des pratiques sociales. Parce que ces modes de vie sont brutalement visés, aujourd’hui, ils exigent que l’Europe, principale cible des djihadistes, ose ce que le dissident polonais Leszek Kolakowski appelait une «autoaffirmation défensive».

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