« Tout finit afin que tout recommence ; tout meurt afin que tout vive »

Que je puisse au moins une fois rendre justice au mérite des plus humbles !

Lorsque, la table levée après le repas du soir, la tranquillité faite, le corps affranchi momentanément des misères physiologiques, il m’arrive de cueillir par-ci par-là quelques bonnes idées, il peut se faire que la Mante, le criquet, la fourmi, de moindres encore, contribuent à ces éclaircies soudaines surgies dans l’esprit on ne sait ni pourquoi ni comment.

Par d’inextricables détours, ils ont fourni, chacun à sa manière, la goutte d’huile où s’alimente le lumignon de la pensée. Leurs énergies, lentement ébauchées, économisées et transmises par des prédécesseurs, s’infusent dans nos veines et soutiennent nos défaillances. Nous vivons de leur mort.

Concluons. La Mante, prolifique à l’excès, fait à son tour de la matière organique, dont héritera la fourmi, dont héritera le torcol, dont héritera peut-être l’homme. Elle procrée mille, un peu pour se perpétuer, beaucoup pour contribuer, suivant ses moyens, au pique-nique général des vivants.

Elle nous ramène à l’antique symbole du serpent qui se mord la queue. Le monde est un cercle revenant sur lui-même : tout finit afin que tout recommence ; tout meurt afin que tout vive.

Jean-Henri Fabre – Souvenirs entomologiques (1879-1907)

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