« Le bon juge doit avoir acquis une connaissance de l’injustice »

Le juge […] c’est par l’âme qu’il dirige l’âme, par une âme à laquelle il n’est pas permis d’avoir été élevée dès la jeunesse parmi des âmes défectueuses et de les avoir fréquentées, et d’avoir parcouru toutes les injustices pour les avoir commises elle-même, au point de pouvoir à partir d’elle-même détecter les injustices des autres comme on le ferait des maladies dans le cas d’un corps. Non, il faut que dans sa jeunesse elle soit restée sans expérience des mauvaises façons d’être et ne se soit pas mêlée à elles, si l’on veut qu’étant une âme de bien, elle juge sainement des choses justes. C’est précisément pourquoi les hommes dignes de ce nom, quand ils sont jeunes, paraissent ingénus, et faciles à tromper par les gens injustes, du fait qu’il n’ont pas en eux-mêmes de modèles leur donnant l’équivalent de ce qu’éprouvent les méchants.

[…] C’est pour cette raison […] que le bon juge doit être, non pas un jeune homme, mais un vieillard, qui a acquis une connaissance tardive du genre de chose qu’est l’injustice, qui ne l’a pas perçue comme lui étant propre, à l’intérieur de sa propre âme, mais s’est soucié d’elle comme d’une chose d’autrui logée dans les âmes des autres, et ce pendant longtemps, pour apprendre à distinguer quel type de mal l’injustice est par nature, en usant de connaissance, non d’une expérience personnelle.

[…] le vice ne saurait jamais reconnaître l’excellence et lui-même à la fois, tandis que l’excellence d’une nature qui s’éduque pourrait, avec le temps, embrasser à la fois la connaissance d’elle-même et celle du vice. C’est donc celui-là […] qui devient sage, et non le méchant.

Platon (c. 428-347 av. J-C.)La République, Livre III / (texte grec)