« Tu peux toujours, quand tu le veux, trouver un asile en toi-même »

On va se chercher de lointaines retraites (*) dans les champs, sur le bord de la mer, dans les montagnes ; et toi-même aussi tu ne laisses pas que de satisfaire volontiers les mêmes désirs.

Mais que tout ce soin est singulier, puisque tu peux toujours, quand tu le veux, à ton heure, trouver un asile en toi-même ! Nulle part, en effet, l’homme ne peut goûter une retraite plus sereine ni moins troublée que celle qu’il porte au dedans de son âme, surtout quand on rencontre en soi ces ressources (**) sur lesquelles il suffit de s’appuyer un instant, pour qu’aussitôt on se sente dans la parfaite quiétude.

Et par la « Quiétude », je n’entends pas autre chose qu’une entière soumission à la règle et à la loi. Tâche donc de t’assurer ce constant refuge, et viens t’y renouveler toi-même perpétuellement.

Conserve en ton cœur de ces brèves et inébranlables maximes que tu n’auras qu’à méditer un moment, pour qu’à l’instant ton âme entière recouvre sa sérénité, et pour que tu en reviennes, exempt de toute amertume, reprendre le commerce de toutes ces choses où tu retournes.

[…] Replie-toi souvent sur toi-même (***) ; car le principe raisonnable qui nous gouverne a cette nature spéciale de pouvoir se suffire absolument à lui seul, en pratiquant la justice, et de trouver dans cette vertu le repos (****) qu’il cherche.

Marc-AurèlePensées pour moi-même (170-180), traduction de Jules Barthélémy-Saint-Hilaire

 


Notes du traducteur :

*On va se chercher de lointaines retraites. La pensée de ce paragraphe est juste au fond ; mais il ne faudrait pas l’exagérer. L’isolement des champs, la retraite dans les diverses conditions où on peut la prendre, aident beaucoup au recueillement de l’âme, que Marc-Aurèle recommande avec tant de sagesse. Ce recueillement est beaucoup plus difficile au milieu du monde et des affaires, où, de plus, il n’est jamais assez complet. Il y a donc de bons motifs pour s’exiler. Mais ce qui est vrai, c’est que rarement les loisirs qu’on se donne par les voyages ou les séjours loin de la ville, sont au profit de l’âme. Ce sont des plaisirs divers qu’on se procure, et l’on ne rentre guère en soi-même, quoiqu’on n’eût rien de mieux à faire.

**Ces ressources. Un peu plus bas, on verra que ces ressources toutes morales sont les fortes maximes qui doivent régler la vie et gouverner l’homme.

***Replie-toi souvent sur toi-même. Le conseil est admirable ; et, dans la vie commune, la pratique en est fort utile, quoiqu’elle soit toujours nécessairement limitée. Mais il ne faut pas non plus le pousser à l’excès ; car on tomberait alors dans le mysticisme, où s’est perdu l’école d’Alexandrie, et dans une quiétude ascétique que le Stoïcisme n’exclut pas. Mêler dans une juste mesure la vie intérieure et la vie du dehors, est pour les meilleurs esprits une entreprise fort délicate.

****Le repos. Qu’il faut bien distinguer de l’inertie. Au contraire, le repos bien compris suppose l’action, puisqu’il doit nous en délasser.