« Doutons même du doute »

Rabelais, Montaigne, Voltaire, c’est la Bible moderne et le plus Nouveau Testament. On y puise la foi la plus nécessaire à l’homme, la plus conforme à sa nature, la plus propre à le rendre heureux : le doute.

 

Quand on étudie l’histoire des hommes, on s’aperçoit que s’ils s’entre-massacrèrent sans relâche à travers les siècles, ce fut surtout pour n’avoir pas su douter. Le doute, Messieurs, c’est la paix, la douceur, la clémence, c’est la source de tout bien, la fontaine de joie. Mais il est difficile de l’exercer pleinement. La pratique de ce bienheureux doute exige beaucoup d’art et de philosophie. Rabelais le respire. Il le respire et l’inspire tout naturellement.

 

Mais il n’en fait pas un dogme. Il est pour cela trop ennemi de tout dogmatisme. Aussi bien je ne vous propose pas, Messieurs, de faire du doute un article de foi et de contraindre, de persécuter les croyants au nom du doute. Ce ne serait point du pantagruélisme.

 

Doutons même du doute. L’homme est fait pour l’action. « Je dois agir, puisque je vis », dit l’Homonculus de Gœthe. Et peut-on agir quand on doute ? Difficilement. Et pourtant il faut agir. Il faut aider à la manœuvre du navire battu par la tempête, comme frère Jean ; il faut conjurer les périls, diriger de grandes entreprises, comme ce noble Pantagruel dont je retrouve ici même en Jaurès la vigueur et la bonté. Eh bien, nous croirons s’il le faut absolument.

 

Nous croirons en doutant, nous douterons en croyant. Le pantagruélisme nous enseigne à nous faire au besoin des certitudes. Dans l’action, la vérité nous apparaîtra si nous sommes courageux et désintéressés. Ce qu’il convient d’admirer particulièrement dans la philosophie pantagruélique, c’est qu’elle est proportionnée à la faiblesse humaine et qu’elle ne nous fait point tendre à la perfection, à la fâcheuse perfection. Elle craint tout excès, même l’excès de la vertu, qui est à vrai dire un terrible excès. […]

Anatole FranceDiscours prononcé devant la Société des Études Rabelaisiennes (1912)