« On ne corrige pas celui que l’on prend, on corrige les autres par lui »

C’est un usage de notre justice que d’en condamner quelques-uns pour servir d’exemple aux autres. Les condamner parce qu’ils ont commis une faute, ce serait une sottise, comme le dit Platon : ce qui est fait ne se peut défaire. Mais c’est afin qu’ils ne commettent plus de semblables fautes, ou pour qu’on évite de faire comme eux.

 

On ne corrige pas celui que l’on pend, on corrige les autres par lui. Je fais de même : mes erreurs sont bientôt considérées comme naturelles, incorrigibles, irrémédiables. Mais si les honnêtes gens sont utiles au public qui les imite, peut-être que je serai utile, moi, parce qu’on évitera de m’imiter ! […]

 

Si je rends publiques mes imperfections, et si je les condamne, on saura s’en méfier. Il m’est plus glorieux de m’accuser des aspects de moi-même auxquels j’attache le plus d’importance, que de m’en féliciter. Voilà pourquoi j’y reviens, et m’y arrête aussi souvent. Mais tout bien pesé, on ne parle jamais de soi sans dommage : les accusations que l’on porte contre soi-même sont toujours amplifiées, et les louanges mises en doute.

 

Il est peut-être des gens qui sont comme moi : je tire plus de profit de l’opposition que de la similitude, en fuyant qu’en suivant.C’est à cette façon de s’instruire que songeait Caton l’Ancien quand il disait que les sages ont plus à apprendre des fous que les fous des sages […] L’horreur de la cruauté me rejette bien plus vers la clémence qu’aucun modèle de clémence ne saurait m’y attirer […] Une mauvaise façon de parler corrige mieux la mienne que ne le fait une bonne. Tous les jours, le sot comportement d’un autre me sert d’avertissement et de conseil. Ce qui agace, touche et éveille mieux que ce qui plaît.

 

Notre époque est plus propice à l’apprentissage à rebrousse-poil, par répulsion que par adhésion, par différence que par accord. Comme les bons exemples m’instruisent peu, je me sers des mauvais, dont la leçon m’est habituelle. Je me suis efforcé de me rendre agréable autant que ceux que je voyais étaient ennuyeux, aussi ferme que je les voyais mous, aussi doux que je les voyais revêches, aussi bon que j’en voyais de méchants. Mais c’était là me fixer des buts impossibles à atteindre.

Michel de MontaigneEssais (1595) – Livre III, Chapitre VIII