« La sagesse a ses excès, et n’a pas moins besoin de modération que la folie »

Dans ma jeunesse, j’avais besoin de me chapitrer et de faire des efforts pour me tenir dans le droit chemin : l’allégresse et la bonne santé ne s’accordent guère, dit-on, avec des pensées sérieuses et sages. Mais je suis à présent dans un état différent : les conditions de la vieillesse ne me chapitrent que trop, me rendent plus sage, me font la leçon.

 

De l’excès de gaieté, je suis tombé dans l’excès de sévérité – plus fâcheux. […] Je ne suis désormais que trop serein, trop lourd, trop mûr. Les années m’apprennent chaque jour la froideur et la modération. Mon corps fuit les dérèglements, il les craint ; c’est maintenant son tour de guider mon esprit vers l’amendement ; c’est lui qui, à son tour, commande, et plus rudement, plus impérieusement : il ne me laisse pas une heure, que je dorme ou veille, sans m’instruire sur la mort, la patience, la pénitence.

 

Je me défends donc contre la tempérance comme je le fis autrefois contre la volupté : elle me tire trop en arrière, jusqu’à l’engourdissement. Et maintenant je veux être maître de moi, en toutes choses. La sagesse a ses excès, et n’a pas moins besoin de modération que la folie.

 

C’est pourquoi, de peur que je ne sèche, tarisse, et ne m’appesantisse de sagesse, dans les intervalles de répit que me laissent mes maux, de crainte que mon âme ne soit toujours occupée de ses maux ; je me détourne tout doucement, je dérobe à ma vue ce ciel chargé et orageux que j’ai devant moi. Et si, Dieu merci, je le considère sans effroi, ce n’est pas sans effort et sans application – alors je me distrais en me souvenant de ma jeunesse passée : mon âme désire ce qu’elle a perdu, et se réfugie toute entière dans le passé.

Michel de MontaigneEssais (1595), Livre III – Chapitre V