Les sortants

« Ils vont tous sortir un jour de prison. Si on les traite comme des animaux, on sait ce qui va se passer. Est-ce que ce qu’on fait est efficace ? C’est quand ils seront dehors qu’on le saura. » Un surveillant de prison

Des centaines de détenus accusés de terrorisme islamiste purgent leur peine dans des prisons ultrasécurisées. Pour la première fois, ce livre fait entendre celles et ceux qui préparent leur réinsertion dans la société. Il détaille leurs méthodes, leurs actions, leurs espoirs, mais aussi leurs doutes. Journaliste réputée pour son indépendance, Véronique Brocard a pu assister, par dérogation exceptionnelle, aux commissions d’évaluation de ces prisonniers particuliers. Elle dévoile les grilles d’observation qui leur sont appliquées, la précision des moyens mis en œuvre et pointe aussi les failles de ces dispositifs. Les Sortants est une enquête exclusive au cœur d’un système méconnu. Ce livre nous parle de ces hommes et ces femmes qui, une fois leur peine effectuée, vont revenir parmi nous. Et avec lesquels il faudra vivre.

Véronique Brocard ex-journaliste à Libération, est spécialiste des affaires judiciaires. Elle a suivi les mouvements politiques radicaux.

Editions les Arènes


La journaliste indépendante Véronique Brocard s’intéresse aux islamistes radicaux qui, une fois leur peine de prison effectuée, doivent se réinsérer dans la société. Découvrez son portrait par Gaël Legras.


Que deviendront les détenus accusés de terrorisme islamiste une fois sortis de prison ? C’est la question que s’est posée la journaliste Véronique Brocard. Elle a mené l’enquête et publié le livre « Les Sortants » aux éditions les Arènes.

Quelque 250 détenus condamnés pour « terrorisme islamiste » seront libérés d’ici à 2022 en France. Cette réalité impose un défi à la fois immense et nouveau à l’administration pénitentiaire : celui de la déradicalisation. Véronique Brocard, journaliste spécialiste des affaires judiciaires, a été exceptionnellement autorisée à entrer dans la forteresse pénitentiaire de France.



Comment la France gère la sortie de prison des condamnés pour terrorisme (Europe 1)

Véronique Brocard, journaliste spécialiste des affaires judiciaires, a enquêté sur la prise en charge, avant et après la sortie, des 250 détenus condamnés pour terrorisme et qui devraient sortir de prison d’ici 2022. Elle publie ce mercredi Les Sortants aux Arènes, et était l’invitée d’Europe 1 pour en parler.

Comment la France va-t-elle gérer la sortie des prisonniers accusés de terrorisme islamiste ? Véronique Brocard, journaliste spécialiste des affaires judiciaires, publie ce mercredi Les Sortants aux Arènes, une enquête inédite et exclusive sur la prise en charge de 250 détenus radicalisés, dont les peines étaient de dix ans ou inférieures à dix ans, qui vont sortir d’ici 2022. Elle était mercredi l’invité de Patrick Cohen, dans Europe midi.

« Une population hétérogène »

« Ils ont pu parler non pas des faits qui leurs sont reprochés, mais de la prise en charge : qui s’occupait d’eux, comment ils vivaient cela ? Certains m’ont dit ‘ça ne sert à rien, on nous prend pour des enfants, on nous fait faire des activités débiles’, et d’autres m’ont dit ‘c’est intéressant, j’ai pu réfléchir à ce que j’ai fait' », a témoigné la journaliste au micro d’Europe 1, citant notamment une jeune fille pour qui la prison semble avoir été bénéfique. « Elle m’a dit : ‘heureusement que je suis passée par la case prison, parce que ça m’a re-socialisée' ».

D’autres, en revanche, sont « enfermés dans leurs convictions mortifères, ne parlent pas », a aussi pu constater Véronique Brocard, faisant référence à « une catégorie de gens imperméables, impénétrables, qui refusent même de voir un surveillant, qui sont enfermés dans leur monde et qui prient toute la journée. » « Il y en a un, que je n’ai pas rencontré parce qu’il est extrêmement dangereux, qui dort par terre alors qu’il a un lit, qui a mis une serviette sur la télévision, qui est à l’isolement et qui est très jeune ! »

Ces 250 détenus, qui devraient sortir d’ici 2022, ne sont pas des condamnés pour des crimes de sang : ils ont été jugés pour des départs en Syrie, pour de l’apologie, du financement du terrorisme, détaille Véronique Brocard. Il s’agit donc d’une « population hétérogène » composée aussi de « détenus qui se font aider, travaillent, sont ouverts, et qui sont en détention normale. Donc il y a toute une palette de détenus et ceux qui sortent sont ceux-là ».

Un suivi avant et après la sortie

Parmi ceux qui sortent, l’administration pénitentiaire avoue parfois à la journaliste l’impossibilité de la certitude. Cette dernière cite notamment dans son ouvrage la directrice d’un service pénitentiaire, qui avoue à la fin d’une réunion à propos d’un détenu : « Dès le début, je n’ai pas su qui il était, et jusqu’à la fin je ne le saurai pas ».

« Personne ne peut lire dans les âmes », rappelle Véronique Brocard, « mais il y a des outils ». Selon elle l’administration pénitentiaire a mis en place une procédure depuis deux ans et demi qui consiste à « les scruter en permanence, à évaluer leur niveau de dangerosité, essayer de mieux les connaître ». Pour cela, ils ont renforcé leurs équipes en y intégrant « des psys, des éducateurs, des conseillers d’insertion et de probation dont le métier est la récidive, des gens sont chargés d’organiser la sortie, des spécialistes du fait religieux…et évidemment le renseignement pénitentiaire, qui les surveille et les examine », liste la journaliste.

Après la sortie de ces détenus, les choses peuvent encore changer. Le Conseil constitutionnel a censuré début août une loi qui imposait des mesures de sûreté aux détenus terroristes sortants. Pour autant des mesures existent quand même, affirme Véronique Brocard. « Tout s’est focalisé sur le bracelet électronique que le Conseil constitutionnel a considéré anticonstitutionnel. Mais il y a des mesures; ils ne sortent pas comme ça : ils sont inscrits sur un fichier spécifique qui les oblige à signaler tout ce qu’ils font, comme un déménagement, à la gendarmerie. Il peut y avoir aussi des assignations à résidence qui les bloquent dans leur ville et leur interdit de sortir, et pour les plus dangereux, le renseignement, la DGSI, les suit », conclut-elle.


Faut-il avoir peur des «sortants», ces détenus radicalisés libérés de prison ? (CNews)

D’ici à 2022, 250 condamnés pour terrorisme islamiste seront libérés. Si, durant leur incarcération, le système pénitentiaire met en place toute une série de mesures pour tenter de les déradicaliser et préparer leur sortie, le danger qu’ils pourraient représenter une fois à l’extérieur est difficile à anticiper.

S’il est légitime que l’opinion publique s’inquiète de leur retour à la liberté, ces détenus, parmi les premiers à avoir été condamnés pour des faits de terrorisme islamiste, ne sont pas les plus dangereux. «Ils n’ont pas de sang sur les mains, à la différence de ceux qui ont commis des attentats», rappelle Véronique Brocard, auteur du livre Les Sortants : comment la France prépare la sortie des détenus radicalisés ? (éditions Les Arènes).

Ils ont ainsi été condamnés pour apologie du terrorisme, pour son financement, ou bien pour tentatives, avortées ou réussies, de se rendre en Syrie pour rejoindre Daesh. Aucun d’entre eux n’a d’antécédent meurtrier connu. Mais leur profil incite cependant à la prudence. «Le risque zéro n’existe pas», affirment d’ailleurs, dans l’ouvrage, les spécialistes de la prévention de la récidive.

«ni les enfermer le reste de leur vie, ni les tuer»

D’autant que chez certains de ces détenus, la radicalisation est allée de pair avec une propension à la violence déjà fortement présente. Comment faire, alors, pour que ces personnes qui ont ou vont terminer leur peine, ne deviennent pas un risque pour la société ? Et ne pas revivre un 26 juillet 2016, où Adel Kermiche, un fiché S sorti de prison quelques temps plus tôt – après dix mois de réclusion pour avoir tenté de rejoindre la Syrie – et assigné à résidence sous bracelet électronique en attendant son procès, avait pu sans aucun problème entrer dans une église pour égorger le père Hamel.

Comme le rappelle Véronique Brocard, dans un pays de droit comme la France, il est illégal de garder les détenus en prison plus longtemps que leur peine : «ils sortiront de toute façon, c’est comme ça». Un surveillant lui résumait ainsi parfaitement la situation : «on part du postulat qu’on ne peut pas faire un Guantanamo français, qu’on a aboli la peine de mort. On ne va donc ni les enfermer le reste de leur vie, ni les tuer. Ils vont tous sortir un jour de prison. Si on les traite comme des animaux, on sait ce qui va se passer».

Charge donc à l’administration pénitentiaire d’essayer de les déradicaliser, dans un climat carcéral où ils ne se sentiront pas stigmatisés et moins bien traités que les autres.

Une déradicalisation à l’efficacité contrastée

Pour son livre, la journaliste a ainsi passé une année dans des établissements pénitenciers, en observant les mesures prises à propos de ces détenus, baptisés «terros» ou «TIS» (pour «terrorisme islamiste»). «L’administration pénitentiaire s’est rendu compte que lorsqu’ils étaient mis ensemble, ils se radicalisaient encore plus. Et lorsqu’ils étaient avec les autres, ils faisaient du prosélytisme», présente-t-elle. Alors, des quartiers spéciaux leur ont été dédiés, où ils sont pris en charge par des équipes composées notamment de psychologues, d’éducateurs, de dirigeants de l’administration, de conseillers en réinsertion, etc. Avec comme objectif de les détourner progressivement de leur idéologie radicale.

Les détenus problématiques sont alors ceux qui rejettent ces mesures. Ceux dont il est impossible d’espérer les sortir de leur fanatisme religieux. D’autres se montrent plus sournois, en laissant croire à leur bonne volonté, en réalisant les activités sans problème, en faisant semblant de s’ouvrir aux intervenants. Il s’agit de la «taqqiya», un terme qui désigne le fait de cacher ou nier sa foi pour éviter de se faire remarquer. Un «mensonge» qui est parfois détecté, parfois non.

Quelles solutions pour éviter le risque ?

Pour limiter les risques que composent ces individus inchangés par les mesures de déradicalisation, le système empêche qu’ils soient relâchés sans contrôle dans la nature. «La plupart doivent être inscrits au Fijait (fichier des auteurs d’infractions terroristes), qui les oblige à pointer au commissariat ou à la gendarmerie», décrit Véronique Brocard. «S’ils déménagent, ils le signalent, s’ils ont un changement dans leur vie, ils le signalent. Ils peuvent aussi avoir des assignations à résidence, où ils sont obligés de rester dans leur quartier, dans leur ville, dans leur région, pour les empêcher de trop circuler. Et pour les plus dangereux, ou supposés comme tel, ils sont suivis par la DGSI, le renseignement».

Des conditions qui peuvent suffire pour la plupart, mais n’empêchent malheureusement pas des récidives ou un passage à l’acte violent (comme pour Adel Kermiche). D’autres solutions plus sécurisantes peuvent-elles alors exister ? Dans ce sens, une proposition de loi obligeant les détenus condamnés pour terrorisme à se présenter trois fois par semaine aux forces de l’ordre dans les cinq ans suivant leur peine, d’être interdit de paraître dans des lieux déterminés, de rencontrer certaines personnes, ou d’obtenir l’accord de la juridiction pour changer de résidence ou d’emploi, avait été présentée en juin. La géolocalisation par un bracelet électronique avait également été abordée, avant d’être retirée. Un recul insuffisant, le Conseil constitutionnel ayant rejeté en bloc le texte, jugé contraire aux libertés fondamentales.