« Il faut choisir, se reposer ou être libre »

Citoyens, il faut choisir : se reposer ou être libre.

Citation attribuée à Périclès dans la Guerre du Péloponnèse (431-411) de Thucydide


Après la seconde invasion des Péloponnésiens, les dispositions des Athéniens, dont le territoire était ravagé et qui souffraient de la peste en même temps que de la guerre, changèrent du tout au tout. Ils accusaient Périclès de les avoir poussés à la guerre et d’être responsable de leurs malheurs. Ils désiraient arriver à un accord avec les Lacédémoniens. Ils leur envoyèrent même des ambassadeurs, mais sans résultat. Dans leur détresse complète ils s’en prenaient à Périclès. Quand il les vit, poussés à bout par leurs maux, réaliser ses prévisions, il convoqua une assemblée extraordinaire, car il était encore stratège. Il voulut leur rendre courage, dissiper leur colère et incliner leurs esprits irrités à plus de bienveillance et de confiance. Il monta donc à la tribune et leur tint ce discours : 

Discours de Périclès

« Je m’attendais bien à voir votre colère se manifester contre moi ; j ‘en connais les raisons. Aussi ai-je convoqué cette assemblée ici pour faire appel à vos souvenirs et vous adresser des reproches, si votre irritation à mon égard ne repose sur rien et si vous perdez courage dans l’adversité. Mon opinion est qu’il vaut mieux pour les individus voir un État florissant dans son ensemble, qu’un État qui dépérit alors que les particuliers prospèrent. Car un homme dont les affaires réussissent, alors que sa patrie est menacée, n’en est pas moins condamné à périr avec elle ; tandis que, s’il éprouve l’infortune au milieu de la fortune commune, il a beaucoup plus de chances de salut. Puisqu’une cité peut supporter les malheurs de ses membres, tandis que chacun d’eux est incapable de supporter les malheurs de la communauté, comment refuser de nous assembler pour sa défense ? Ne vous laissez pas ébranler, comme vous le faites maintenant, par vos malheurs individuels, n’abandonnez pas la défense commune et ne m’accusez pas de vous avoir conseillé la guerre, puisque vous m’avez donné votre approbation. […]

Quand on a le choix et que par ailleurs on est heureux, c’est une grande folie de faire la guerre. Mais lorsque, comme c’était votre cas, on n’a le choix qu’entre la soumission et l’asservissement immédiats à l’ennemi et la victoire, au prix des dangers, c’est celui qui fuit les périls qui mérite le blâme et non celui qui les affronte. […] Oubliez donc vos peines domestiques pour ne vous occuper que du salut public. 

Et les fatigues de la guerre, direz-vous ? Vous craignez qu’elle ne dure longtemps sans nous apporter la victoire. […] Ce n’est pas dans l’usage de vos maisons et de votre territoire, dont la privation vous est si sensible, que se trouve votre puissance. […] Vous devez vous convaincre que la liberté, si par nos efforts nous réussissons à la sauvegarder, nous permettra de les ressaisir facilement, tandis que la sujétion compromet généralement même les autres biens. […]Ne nous montrons pas inférieurs à nos pères qui, sans avoir hérité cet empire, l’ont avec tant de peines établi, l’ont conservé et nous l’ont transmis. Il y a plus de honte à se laisser dépouiller des biens qu’on possède qu’à échouer en cherchant à les acquérir. […]

Ce respect que vaut à notre cité son empire et dont vous êtes si fiers, il vous faut le maintenir et ne pas fuir les fatigues de la guerre, sinon renoncer aux honneurs. Ne pensez pas non plus que la lutte n’ait qu’un seul enjeu la servitude ou la liberté ; il s’agit aussi de la perte de votre empire et du danger des haines qu’a suscitées votre domination. Cet empire vous ne pouvez pas y renoncer, même si actuellement, par crainte et amour du repos, vous accomplissiez cet acte héroïque. […] Le goût du repos ne peut se conserver que s’il s’unit au goût de l’action ; il ne convient pas à une cité souveraine et c’est seulement dans une cité sujette que l’on peut jouir d’un esclavage sans danger.

[…] Supportez donc avec résignation les maux qui nous viennent des dieux et avec courage ceux qui nous viennent des hommes. Telle était auparavant la règle de conduite de notre cité ; n’y renoncez pas. Songez au renom immense qu’elle a acquis partout, pour avoir résisté aux malheurs et sacrifié dans la guerre plus de vies et plus d’efforts qu’aucune autre. C’est ainsi qu’elle a acquis jusqu’à ce jour une puissance considérable et dont le souvenir – même si aujourd’hui nous montrons quelque relâchement, car la nature veut que tout décroisse – persistera éternellement chez nos descendants. Grecs, nous avons commandé à la plus grande partie des Grecs ; nous avons résisté à des ennemis très puissants, soit réunis, soit séparés ; nous sommes citoyens de la ville la plus opulente et la plus puissante. Tous ces avantages, l’ami du repos pourrait y voir une raison de dénigrement ; mais celui qui aime à agir, y verra un sujet d’émulation ; celui qui ne les possède pas, un sujet d’envie. La haine et l’hostilité sont toujours le lot sur le moment de ceux qui prétendent commander aux autres. Mais s’exposer à la haine pour un noble but est bien inspiré. Car la haine ne subsiste pas longtemps, tandis que l’illustration dans le présent et la gloire dans l’avenir dureront éternellement. Acquérir la gloire pour l’avenir, éviter le déshonneur dans le présent, voilà le double avantage qu’il faut vous assurer avec ardeur. Cessez d’envoyer des hérauts aux Lacédémoniens ; ne vous montrez pas accablés des maux présents. Ceux-là qui, peuples ou particuliers, résistent le plus énergiquement à l’adversité, avec tous les moyens de la pensée et de l’action, sont assurés d’être les premiers. »