La révolte des gaulois

Et si la crise des Gilets jaunes était aussi la révolte de ces fameux « Gaulois réfractaires » dont parlait Emmanuel Macron ? L’indignation d’ordre social recouperait un besoin de reconnaissance culturelle de la part de ceux qui se considèrent comme des « Blancs de province ». Et l’on assisterait ainsi à l’équivalent français de ce qu’on appelle aux États-Unis le whitelash, c’est-à-dire un mouvement de protestation des Blancs contre la place accordée aux minorités.

 

Mobilisant le récit et l’analyse, ce livre poursuit une réflexion débutée dans Les Petits Blancs (Plein jour 2013, Points Seuil 2015). Pourquoi ces Gaulois, c’est-à-dire ces « Blancs de la France profonde », s’estiment-ils stigmatisés ? Pourquoi pensent-ils ne pas avoir voix au chapitre dans le débat sur les cultures minoritaires au sein des démocraties modernes ? Ne représentent-ils pas décidément une communauté impossible, désignée comme coupable alors qu’on lui répète qu’elle n’existe pas, tenue pour majoritaire alors qu’elle se vit comme reléguée ? Il semblerait pourtant qu’ils aspirent à participer pleinement à cette société des cultures en archipel et de la créolisation chère à Edouard Glissant. »


 

Aymeric Patricot s’est penché sur le terme « gaulois », utilisé de plus en plus en guise de moquerie par certains, ou de désignation des Français blancs pour d’autres. « C’est une expression utilisée par Emmanuel Macron qui n’a pas été assez commentée », regrette l’auteur.

Des blancs « stigmatisés« 

« On a résumé la crise des Gilets Jaunes à une crise sociale et politique », note Aymeric Patricot qui déplore que « l’aspect culture n’ait été que très peu commenté ». « Dans l’esprit de Macron et dans une certaine élite, la France est partagée en trois pôles symboliques : les élites, les banlieues (immigrés), la province (blancs) », remarque le professeur qui souligne au passage que « les gaulois ne se perçoivent pas comme blancs, mais sont blancs dans le regard de l’élite et des banlieues ». Alors à force de « stigmatisations en termes de couleur de peau ou de culture« , les gaulois prennent conscience de ce qu’ils sont.

Une prise de conscience qui était empêchée jusqu’à présent par « un idéal républicain, une sorte de surmoi républicain qui considère qu’il faut dépasser cette question raciale, ethnique, culturelle », remarque l’auteur. Mais pour Aymeric Patricot, « la question culturelle va aller croissant dans les décennies à venir », pour trois raisons majeures.

Une question inéluctable dans les pays multiculturels

La première selon lui, c’est l’exemple empirique des pays multiculturels, tels que sont le Brésil ou les États-Unis. « Plus les populations se mélangent, plus la question identitaire devient obsessionnelle », estime-t-il. Autre sujet, même s’il est « tabou en France », c’est l’évolution démographique. « En Angleterre, un livre souligne que la population blanche va devenir minoritaire au Royaume-Uni autour de 2100 », rapporte Aymeric Patricot. Enfin, « la posture républicaine est fragilisée aujourd’hui », témoigne-t-il. « Le thème des cultures a été réintroduit par la gauche », fait remarquer l’auteur.

Un auteur qui a débuté en 2013 avec son livre Les petits blancs. Un témoignage de sa prise de conscience en tant que blanc alors qu’il était professeur en Seine-Saint-Denis. « J’étais le seul prof blanc face à des élèves tous issus d’origine extra-européenne », raconte-t-il. « J’ai pris conscience que la question blanche existait », se confie Aymeric Patricot. « Dans mon livre, c’est un personnage blanc qui rase les murs parce qu’il est en minorité. Je ne l’ai pas écrit pour le défendre mais pour dire que ça existait », se justifie-t-il. En 2016, le professeur quitte Paris pour Épernay, en Champagne, « j’ai senti qu’il y avait un énorme problème de fracture entre Paris et la ruralité et les petites villes. À l’été 2018, j’ai ressenti la révolte monter, je l’ai éprouvée », témoigne-t-il. Trois mois plus tard, les Gilets Jaunes investissaient les premiers ronds-points.


Aymeric Patricot: «En 2018, c’est la France des Gaulois qui a rué dans les brancards» (Le Figaro)

ENTRETIEN – Dans son nouvel essai, La Révolte des Gaulois (Éditions Léo Scheer), Aymeric Patricot souligne la dimension identitaire du mouvement des «gilets jaunes». L’auteur des Petits Blancs, professeur de français en banlieue, compare le phénomène à celui du vote en faveur de Donald Trump.

LE FIGARO MAGAZINE. – Votre dernier livre s’intitule La Révolte des Gaulois. Que signifie pour vous le mot «Gaulois»?

Aymeric PATRICOT. – Pour ce livre, j’ai repris le mot qu’Emmanuel Macron utilisait dans son expression «les Gaulois réfractaires». Macron désignait ainsi non pas les Français, mais les Français blancs, tout au moins ceux qu’on imagine ancrés dans certains territoires. Ce que sous-entendait le Président, c’est que ces Français avaient quelque chose d’archaïque. Ce faisant, il les opposait à une autre partie de la France, plus mobile, plus moderne, plus métissée – ce que laissent entendre quelques autres de ses saillies comme: «La Seine-Saint-Denis, c’est San Francisco!»

Je précise par ailleurs que ce mot de «Gaulois» est utilisé en banlieue pour désigner les Français blancs. Là aussi, il renvoie à l’idée d’une France ancienne, un peu campagnarde. Et ce n’est pas une insulte. Quoi qu’il en soit, je l’utilise dans ce livre pour désigner ceux que j’appelle «les Français blancs modestes de province», qui ont d’ailleurs la particularité de très peu se revendiquer comme blancs. Ils sont surtout Blancs dans le regard de la banlieue, et dans celui des élites politique, économique et culturelle.

Sous prétexte de comprendre la détresse des classes populaires blanches, ne versez-vous pas dans la concurrence victimaire?

J’estime, il est vrai, qu’un nouveau personnage – le Gaulois – s’est dressé dans l’espace social français. Il doute encore de lui-même, mais il devrait s’affirmer dans les années qui viennent, prenant place à côté du «Français de banlieue» (euphémisme médiatique pour désigner les Français d’origine immigrée).

La concurrence reste encore implicite. Cependant, pour peu qu’on pose des questions plus précises aux «gilets jaunes», on peut relever une certaine jalousie dans un nombre important de réponses. Cette jalousie pourrait se formuler ainsi: «Il n’y en a que pour les banlieues. Comme on ne casse rien, nous, personne ne nous écoute.» En cinq ans, ce fatalisme a été balayé par l’électrochoc du mépris macronien, qui a réveillé un géant qu’on croyait endormi, qu’on croyait même disparu.

Dans le sens que je lui donne, le Gaulois n’est donc pas l’ennemi du Français de banlieue. En revanche, ces deux-là partagent un même sentiment de relégation. Ils se tournent vers un adversaire commun qu’ils estiment méprisant et lointain, ce pouvoir essentiellement parisien souvent décrit comme hors-sol. En 2005, la banlieue a vivement protesté. En 2018, c’est la France des provinces modestes qui a rué dans les brancards. Concurrence victimaire? Sans doute.

Votre livre poursuit une réflexion sur l’identité commencée avec Les Petits Blancs. Ne tombez-vous pas dans le piège de l’essentialisation tendu par les communautaristes et autres indigénistes? Ne faut-il pas au contraire sortir d’une lecture racialiste de la société?

C’est une question soulevée par de nombreux sociologues: en utilisant le vocabulaire de la race, on prend le risque d’entretenir ces phénomènes qu’on prétend combattre. Malgré tout, comment ne pas forger des outils pour apprendre à décrire certaines tendances? Je suis à mille lieues de vouloir essentialiser qui que ce soit. Mais je constate une racialisation des rapports sociaux, et les tensions que cela génère me préoccupent autant qu’elles m’intéressent. À ce sujet, je fais le pari que la question raciale prendra de l’importance tant que la société française continuera à se diversifier.

À vrai dire, les seuls en France à prétendre «essentialiser les Blancs» se situent à la marge de l’extrême droite. Les deux autres types de discours existant à propos des Blancs sont les discours à charge contre la «blanchité», désignée comme responsable de crimes, et le discours de type universaliste, préférant évacuer la question raciale. Ce faisant, ce point de vue républicain est mis en difficulté par l’accusation qui lui est faite de méconnaître l’importance des discriminations, et de refuser de faire une place à une dimension essentielle dans la construction du moi, comme le soulignait Charles Taylor: la nécessité d’être reconnu par autrui, notamment quand on fait partie d’un groupe stigmatisé, et d’accéder ainsi à la dignité. Avec ce livre, je cherche une «posture blanche» qui tienne le juste milieu entre les trois postures évoquées, qui ne soit ni d’autodénigrement ni de fierté ni de fuite, mais «authentique», c’est-à-dire consciente d’elle-même et capable de distance et de liberté.

Aux États-Unis, le terme de «race» ne fait pas polémique et est au cœur du débat. Mais cette américanisation de la société française est-elle souhaitable? À l’heure de «L’Archipel français», y a-t-il encore une place pour notre tradition universaliste?

Il est vrai que depuis plusieurs décennies, le monde anglo-saxon développe une réflexion puissante sur le thème du multiculturalisme. Cependant, l’Europe n’est pas en reste, et je pense aux figures d’Édouard Glissant, qui a théorisé la notion de cultures en archipel, et de Jürgen Habermas, militant pour que l’Europe se conçoive comme une structure politique accueillante.

En fait, la question n’est pas vraiment de savoir s’il faut préserver ou non un modèle universaliste. Tout le monde est à peu près d’accord pour dire qu’un système multiculturel ne peut fonctionner qu’avec un socle de valeurs accepté par tous. Le tout est de parvenir à définir ce socle. Certains vont estimer qu’il faut s’en tenir à quelques principes abstraits, vraiment universels. D’autres – et la France a tendance à s’inscrire dans cette tradition -, qu’une nation ne peut s’épanouir qu’avec l’affirmation de valeurs communes fortes, définissant un bien commun. À gauche, c’est la posture républicaine. À droite, une posture plus conservatrice consistant à affirmer que la France a une épaisseur culturelle.

Le problème est qu’il existe aujourd’hui en France un hiatus entre cette façade républicaine et l’existence indéniable d’une société multiculturelle. En dépit de leur noblesse, les principes républicains sont fragilisés par une valeur qui s’impose partout, celle de la diversité. Philosophes, politiques, journalistes, publicitaires, tous s’accordent à dire que la diversité est une richesse, et qu’elle suppose un nouveau consensus, une sorte de pacte de non-agression entre les cultures cohabitant sur un même sol – la pauvre Mila pourrait en témoigner.

En tout cas, l’américanisation de la vie politique française n’est pas seulement liée à la prégnance de la culture hollywoodienne. Elle est aussi le résultat de l’évolution démographique. Si l’on considère une seule donnée, celle de la proportion des Blancs, alors on peut parier en effet sur l’importance grandissante de la question raciale en France: on estime qu’en 2050, les Blancs seront minoritaires aux États-Unis, avant que le phénomène ne concerne l’Europe à son tour.

Dans ces conditions, on peut s’amuser à guetter sur le sol américain certains phénomènes précurseurs. J’évoque par exemple l’expression «whitelash», qu’on pourrait traduire par «contrecoup blanc», jeu de mots prononcé par un journaliste afro-américain accablé par l’élection de Trump: les Blancs se seraient vengés de l’élection d’Obama en élisant par la suite ce Trump «outrancièrement blanc». Avec les «gilets jaunes», n’assiste-t-on pas à un «whitelash» à la française, les Blancs de province cherchant à tirer la couverture à eux après plusieurs décennies d’attention portée à la banlieue?

Pour vous, le mouvement des «gilets jaunes» aurait une dimension identitaire et même ethnoculturelle. Cette analyse culturelle n’est-elle pas un moyen d’éluder la question sociale?

Il ne s’agit pas d’éluder la question sociale ni la question politique, mais de les compléter par une troisième approche. Pendant les émeutes de 2005, il s’agissait d’une question sociale et d’une question culturelle, puisque les populations se révoltaient contre des discriminations raciales. On a minimisé cette seconde dimension au prétexte qu’il s’agissait surtout de pauvreté. Avec les «gilets jaunes», c’est la même chose. On s’en tient à une analyse en termes de lutte des classes, ce que fait par exemple Emmanuel Todd, mais si ses analyses portant sur la baisse du niveau de vie me paraissent fondées, en revanche il écarte avec désinvolture toute autre grille de lecture. Cela fait pourtant des décennies que les considérations sur le multiculturalisme jouent des coudes pour se faire une place dans les débats, et c’est d’ailleurs la gauche qui a réintroduit la question identitaire par le biais des identités minoritaires.

Sur les ronds-points, on a pu observer la présence de drapeaux régionaux ou français. Cela témoigne-t-il du retour du sentiment d’appartenance national?

La forte présence de drapeaux français n’était pas anodine. On a pu l’interpréter comme un sursaut face à une mondialisation qui fragilise la souveraineté nationale. Mais elle exprimait aussi la volonté de faire corps, de retrouver le sens d’une communauté qu’on a le sentiment de perdre. Il faut distinguer deux dimensions à l’attachement national: l’attachement aux valeurs universelles, celles qui peuvent constituer un socle pour l’ensemble des Français, et l’attachement à une France plus substantielle. On a beaucoup parlé de la première, beaucoup moins de la seconde. Or, je suis persuadé que la crise des «gilets jaunes» est le premier symptôme d’un phénomène de longue haleine, le phénomène inéluctable de la mise en minorité, dans la plupart des pays européens, de ceux qui s’estiment à tort ou à raison comme non-issus de l’immigration récente. En d’autres termes, le drapeau français est désormais l’étendard de deux «communautés», la communauté nationale, et la communauté des franco-français.