L’esprit démocratique du populisme

Et si la nature du populisme nous échappait encore ? L’actualité politique voit ce mot ressurgir régulièrement, mais, au-delà de sa charge polémique, que désigne-t-il exactement ?

Depuis trente ans, les médias ressassent les mêmes poncifs : le populisme serait démagogique et autoritaire ; ni de droite ni de gauche, mais essentiellement xénophobe et nationaliste ; il menacerait nos démocraties, comme jadis le totalitarisme. Ce qu’il s’agit, au fond, de faire via cette instrumentalisation quotidienne, c’est de discréditer l’idée d’une démocratie alternative, hors des institutions établies, et de dénier au peuple une capacité propre à faire de la politique.

Il convient donc de reconstruire ce concept fourre-tout sur de nouvelles bases. De le débarrasser des jugements normatifs, de cartographier ses expériences historiques fondatrices et de le rapporter au contexte politique qui l’a vu émerger comme phénomène à part entière, l’Amérique latine. S’en dégage une découverte fondamentale : le populisme n’a rien à voir avec la démagogie, le nationalisme et le totalitarisme. C’est une idéologie, radicalement démocratique, de crise des démocraties représentatives libérales, qui possède ses propres logiques et contradictions internes. L’enjeu de cette redéfinition est de taille : mieux comprendre les nouveaux conflits sociaux qui se saisissent de l’opposition peuple vs élite et sont en train de transformer profondément nos démocraties.

Lire un extrait (La Découverte)


Federico Tarragoni : « Le populisme a une dimension démocratique radicale » (Ballast)

Pas un jour ne passe sans que le mot ne soit prononcé dans l’espace médiatique : populisme. Son usage se déploie dans trois registres : une injure publique, proférée par des politiques et des éditorialistes contre tout ce qui n’est pas eux (libéraux, donc raisonnables) ; un concept, convoqué par des chercheurs pour analyser des phénomènes politiques à cheval sur les continents, les époques et les idéologies ; une stratégie politique, débattue par des militants dans une conjoncture électorale inédite (« populisme de gauche » ou « union de la gauche » ?). Federico Tarragoni, sociologue à l’Université Paris-Diderot, s’en saisit à son tour, avec la rigueur des sciences sociales, dans son ouvrage L’Esprit démocratique du populisme, sorti ce jour aux éditions La Découverte. Le populisme, assure-t-il, désigne des moments de crises démocratiques, et nous voici en plein dedans : l’occasion d’en discuter de vive voix. – Lire la suite


Le populisme peut-il être démocratique ? (France Culture)

Retour sur le moment populiste que nous traversons et sur les sources de ce concept de « populisme », utilisé à tort, pour tenter de le redéfinir. Avec Federico Tarragoni, sociologue, qui publie « L’esprit démocratique du populisme » (La Découverte, 2019).

Quel sens derrière le terme « populisme » ? Si nous avons tendance à dire qu’il s’agit d’un « truc » plutôt d’extrême droite mais pouvant transiter à la gauche de la gauche, tournant autour du mécontentement populaire et d’une défiance envers l’establishment, nous ne sommes pas capables d’en dire beaucoup plus. D’où un paradoxe : alors que tout le monde semble savoir ce que recouvre ce sens de populisme, chacun est conscient que sa définition ne fait pas consensus.

Pour comprendre le populisme, je suis retourné à l’histoire, à l’analyse du populisme russe du XIXème siècle, à celle du mouvement des fermiers ruinés aux Etats Unis et à celle des gouvernements nationaux populaires en Amérique latine. Partant de là, j’ai mis le populisme à l’épreuve de la démocratie.    

Il reviendrait au sociologue de dissiper les malentendus en en livrant une « bonne » définition. Or c’est bien ce qui motive notre invité, Federico Tarragoni, qui dirige actuellement le Centre de recherches interdisciplinaires sur le politique (CRIPOLIS) de l’Université Paris 7-Denis Diderot. Replaçant le terme de populisme dans son historicité, en partant de sa première occurrence au XIXème pour décrire un courant socialiste tourné vers la paysannerie, narodnischestvo, et en passant par le « populism » appliqué au People’s Party, mouvement progressiste de fermiers étasuniens, il détache ce terme de tout jugement de valeur et tente de le faire parcourir le long chemin qui mène de la notion floue au concept rigoureux.

Le peuple, qui est mis en avant dans les mouvements historiques que j’ai analysés, n’est rien d’autre qu’une plèbe démocratique qui s’oppose aux élites. Cette plèbe doit se réapproprier par le bas la démocratie. En ce sens, le peuple du populisme est plutôt de gauche, et non de droite.  

A partir du modèle latino-américain, un populisme institutionnalisé,  théorisé notamment par Ernesto Laclau ou Chantal Mouffe et qui a servi de modèle à des mouvements comme Podemos en Espagne, il montre que le même type de populisme s’étend désormais en Europe, de Syriza à la France Insoumise, entre réussites potentielles et échecs patents.