L’art de la guerre idéologique

Pourquoi les convictions des « élites » ne séduisent-elles plus les masses ? Comment une guerre idéologique, que les libéraux avaient l’habitude de remporter, a finalement basculé ? En quoi les nouvelles technologies ont-elles été les premiers outils de ce renversement ?

Pour comprendre ce phénomène à l’oeuvre, François-Bernard Huyghe part d’un constat : la gestion économique de droite alliée à des références morales de gauche se heurtent au mécontentement populaire. Ce qui ne serait rien si ce couple ne menait à l’effondrement de la crédibilité des appareils politiques, culturels et médiatiques. C’est donc une « crise de la séduction » à laquelle nous assistons. Les promoteurs de « la société ouverte » ont accumulé des erreurs qui ont non seulement conduit à leur effacement, mais ont aussi détruit un logiciel idéologique qu’il leur faudra, à terme, renouveler.

Diagnostic lucide et sans concession, ce livre expose les moyens mis en oeuvre par les deux camps idéologiques pour imposer leur hégémonie.

Docteur d’État, directeur de recherche à l’Iris, médiologue, spécialiste de l’influence, François-Bernard Huyghe est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages parmi lesquels La soft-idéologie, Maîtres du faire croire, ou encore Fake news.


 


François-Bernard Huyghe, politologue, essayiste français et auteur de ce livre « L’art de la guerre idéologique » (ed du Cerf) est l’invité d’André Bercoff sur Sud Radio !

Comment l’idéologie des « anti » a triomphé en plein postmodernisme (Atlantico)

Pendant une période qui suit la chute du Mur, beaucoup se persuadent, sinon comme Fukuyama, que l’Histoire est finie, du moins que toute opposition à la société ouverte est obsolète et qu’un modèle l’a emporté. Reste à liquider les dernières poches de résistance archaïques. Il faut aussi quelques interventions militaires (Golfe, ex-Yougoslavie…) pour aider les peuples à se libérer. Mais le sens de l’Histoire semble affaire assurée. Le démenti vient vite.

Nous avons vécu le soulagement postmoderne : chute de l’empire soviétique et déclin des doctrines conquérantes. Nous avons connu la « mélancolie démocratique », l’ennui de ne plus avoir d’ennemi. Nous avons cru à l’enchantement des technologies de l’information, remède à l’incertitude et au conflit. Puis nous avons déchanté. Ce que d’autres appelaient domination de la pensée unique se révéla n’être ni unique ni dominante. Elle se heurtait à une double contestation.

La première était « archaïque », identitaire, djihadiste, notamment. Après le 11 Septembre et la fin de la mondialisation heureuse, le spectre de la démocratisation tragique. Ce sera la guerre à la Terreur qui programme l’extension par la force, d’un modèle occidental. Le « tsunami démocratique » était censée gagner le monde depuis le Proche-Orient, comme pensaient les néoconservateurs, théoriciens de la Bonne Puissance. Elle a échoué que ce soit son volet militaire, guerre préemptive contre les États voyous, changements de régime… Elle a échoué dans son volet politique : démocratiser le Grand Moyen Orient, assécher les sources du terrorisme qui sont les tyrannies et l’obscurantisme. Elle a échoué en termes de contagion des idées.

Quand se révèle la dimension du péril jihadiste, le premier réflexe est d’ailleurs d’en nier le projet pourtant explicite et argumenté. D’où la pauvreté de l’explication alternative par les Occidentaux : c’est un problème d’extrémisme violent ou de radicalisation. Des gens qui passent leur temps à dire qu’ils combattent pour réaliser un ordre divin, donneraient un alibi à leurs appétits de violence. Ils tomberaient dans le jihad comme on tombe dans l’alcoolisme, la délinquance ou la drogue, pour des raisons socio-économiques que nos systèmes régulent mal. La pauvreté de l’explication en révèle surtout sur ceux qui l’emploient.

Avec le djihad, la pensée unique libérale a rencontré l’altérité absolue. Elle refuse le fondement même d’une démocratie, condamné par la prééminence de la parole divine. Elle inverse l’idéal d’une expansion illimitée de l’individu, de ses jouissances et de ses droits et impose l’obéissance absolue et de dévouement illimité à la communauté. D’où l’extraordinaire inefficacité des arguments anti-djihadistes : c’est méchant, ce n’est pas vraiment dans le Coran, tu risques ta vie, tu t’épanouirais bien mieux chez nous après un petit stage, etc.

Au cours des premières années du millénaire, il faut aussi rappeler qu’il y a des milliards de Chinois, Russes, Indiens, Brésiliens, etc. qui ne désirent se soumettre ni au modèle ni au soft power occidental : l’enchaînement automatique libéralisme économique, État de droit, société ouverte, libéralisme culturel ne fonctionne pas. Ou ne séduit plus. Car il se produit une scission interne : les classes inférieures ou périphériques votant Trump aux États-Unis ou illibéral en Europe n’y croient plus. La soft-idéologie aura duré une génération. Le monopole du modèle occidental moins encore.

Les questions oubliées ressurgissent : l’identité, l’autorité, la protection. Face à cela, la pensée dominante a produit de nouvelles grilles d’explication et le macronisme en est le meilleur exemple. Son contenu positif n’est pas très différent de celui que professent la plupart des partis de gouvernement occidentaux : libéralisme économique et sociétal, européisme, transition écologique, rééquilibrage de l’État providence, libre-échangisme. Stratégiquement, le discours du « et en même temps » a très bien fonctionné pour rassembler droite traditionnelle et droite branchée, plus une gauche moderniste récupérable. Mais le macronisme est surtout remarquable par sa capacité d’évoquer les dangers contre lesquels il serait la seule protection : populismes, ambitions géopolitiques étrangères, idées extrémistes, tendance illibérales, etc.

La nouvelle vulgate distingue deux camps, ouverts modernes versus radicalisés et loi des temps contre anti-pensée. L’idéologie est assimilée à un passé qui revient (autoritarisme, stalinisme, nationalisme) et à un inconscient qui remonte. Le retour de…, les thèses qui « oseraient » s’exprimer, et ceux qui « lèveraient un tabou ».

L’idéologue aujourd’hui, c’est l’anti. La montée d’idées anti-libérales, anti-européennes, anti-mondialistes, anti-système suscite des réflexes de défense. Leur succès ne s’expliquerait pas par le brio de ses théoriciens, par les intérêts objectifs de ceux qui y adhèrent, par des fractures sociales ou culturelles ou par des expériences historiques. L’incompréhension du Système est incompréhensible. Elle traduit un anachronisme, un inconscient ou une allergie à la vérité.

Comment le déficit d’intellectuels en accord avec les aspirations des catégories populaires contribue largement au blocage politique de nos démocraties

Atlantico.fr : Dans son dernier ouvrage, L’Art de la guerre idéologique(Le Cerf, Nov. 19), François-Bernard Huyghe revient sur le fonctionnement d’une idéologie et sur son rôle dans le corps social. 

Au cours du mouvement des gilets jaunes, Gilles Legendre avait eu la phrase suivante pour expliquer la révolte : « nous avons été trop intelligents, trop subtils ». Ce propos n’est-il pas symptomatique de l’approche idéologique actuelle chez les élites ? 

François-Bernard Huyghe : Outre qu’il n’est pas très futé de dire à ceux que l’on gouverne qu’ils sont stupides, cette phrase culte exprime du mépris de classe (bloc élitaire, diplômés, ouverts, insérés, optimistes, versus populaires, périphériques, en perte de confiance, bloquées dans le descenseur social, etc.). Elle traduit aussi une naïveté technocratique : 1 il y a des problèmes politiques, ils appellent une solution technique, 2 comme nous sommes les meilleurs, notre solution est universellement valable 3 ceux qui la refusent ne peuvent agir que par incompréhension (bêtes) ou saisis par de mauvaises passions (méchants). Pas d’alternative.

Pouvez-vous revenir sur les facteurs capables d’expliquer le sentiment de rupture de plus en plus vif entre la population et les élites?

Ils sont de trois ordres.

Économiques et sociaux. C’est ce que décrivent force enquêtes et essais :  bénéficiaires de la mondialisation contre perdants (par exemple ceux qui sont assignés à vivre quelque part (les somewhere, disent les anglais opposés aux bobos cosmopolites). D’où des revendications de protection matérielle, des discours anti-riches, rétablir l’ISF p.e.

Il y a une dimension politique : les gilets jaunes, ou les forces dites populistes, se sentent mal représentées par la classe politique. Elles sont inquiètes de la mondialisation et réclament, de façon souvent confuse, plus de souveraineté et de démocratie directe hors des appareils traditionnels. Avec un sentiment identitaire : « nous sommes le peuple ».

Il y a une dimension culturelle et idéologique. C’est la conviction que gouvernants, médias, experts, etc. sont dans le déni de réalité et que discours moralisant libéral-libertaire sur la performance, la modernité, la tolérance, les différences, etc dissimule des intérêts et une hégémonie. Face à un peuple qui souffre de son impuissance et veut devenir visible.

Comment faut-il comprendre les anathèmes qui sont lancés quotidiennement envers les intervenants médiatiques qui heurtent le politiquement correct, à l’image d’Eric Zemmour ou encore très récemment Julie Graziani ? 

Je ne mettrai pas ces critiques du système sur le même plan ! Reste que dans nos sociétés d’indignation perpétuelle où l’on prouve sa vertu en dénonçant des franchissements de ligne, le discours libéral et/ou libertaire a ses repoussoirs idéologiques : complotistes, populistes, extrémistes, etc. Pointer les dangers moraux des discours dits de haine ou « qui nous divisent », c’est s’auto-légitimer au nom  des dangers que l’on combat et exclure des critiques du domaine du débat raisonnable : psychiatriser ou traduire en termes d’anti-valeurs non discutables. D’où l’utilité d’épouvantails émissaires.

Vous revenez sur la loi contre la manipulation de l’information promulguée en 2018 par Emmanuel Macron. Qu’est-ce que cette loi nous apprend sur la conception que les élites se font de leur place dans la société ?  

Elle relève du  méta-complotisme : si les gens votent mal ou manifestent, c’est parce qu’ils sont désinformés  par des complotistes (éventuellement Russes ou trolls en ligne) ; sinon, ils se rangeraient à l’évidence du bien et du juste. Bénéfice accessoire : décrédibiliser les discours adverses comme « infox » ou haine, c’est renforcer son propre contrôle. Y compris en incitant les grandes plateformes d’Internet à retirer les contenus politiquement incorrects.

Que pensez-vous du caractère ludique et festif des groupes écologiques comme « Extinction Rebellion » qui appellent « ceux en qui germent l’amour et la révolte pour le vivant »à occuper les villes et à organiser des actions ? Comment l’écologie se positionne-t-elle dans le champ idéologique actuel ?

Une certaine théâtralité masque peut-être des ambiguïtés. Il y a ceux qui préconisent des mesures vertes, surtout par incitation et changement de mentalité et en saupoudrent leur programme, mais sans remettre en cause le principe de croissance. Et il y a des catastrophistes, qui posent le dilemme en termes de poursuite de l’activité humaine et réchauffement climatique ou survie des espèces -. Mais ils esquivent la question du pouvoir : comment concilier ce grand tête-à- queue anti-productiviste avec la démocratie et l’accord des gouvernés ?

Quel rôle jouent les nouvelles technologies dans les conflits entre l’idéologie des élites et ceux qui la critiquent ? 

Il serait caricatural de dire que par nature les médias classiques sont pro élite et idéologie dominante, et les nouveaux médias pro contestation et protestation. Mais les réseaux sociaux où chacun est émetteur et propagateur et où l’on rencontre ceux qui vous ressemblent favorisent le contre-discours dit populiste.

Dans la conclusion de votre essai, vous doutez de la capacité des idéologies anti-progressistes et illibérales à les remplacer à court terme. Dans quelle mesure la peur intervient-elle dans cette difficulté à fonder une alternative ? Ne peut-on espérer un changement idéologique plus favorable aux classes populaires et moyennes d’ici les années à venir ?

Électoralement divisé (vote RN, LFI, abstention ou nul), le bloc populaire manque de cohérence idéologique, d’intellectuels organiques comme aurait dit Gramsci pour mettre en forme ses aspirations ; il manque aussi de capacités de s’allier avec d’autres groupes (classes moyennes, retraités effrayés par le désordre ou le risque institutionnel, plus jeunes dépolitisés). Il manque donc du bon message, des bonnes médiations (des relais) des bons médias… C’est beaucoup mais regardez une carte du monde et voyez comment progresse l’illibéralisme.


« L’art de la guerre idéologique » – 3 questions à François-Bernard Huyghe (IRIS)

Directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, François-Bernard Huyghe répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage « l’art de la guerre idéologique » aux éditions du Cerf.

1) Vous dénoncez le complotisme mais vous vous étonnez quon ne mette jamais en cause  les thèses qui veulent que les élections de Trump, le Brexit, le référendum catalan ou les élections italiennes aient été faussés par des manipulations high-tech…

« Le complotisme », injure commode pour plateau de télévision, ne consiste pas à croire qu’il y ait des complots ou des manipulations. Si nous mettons à part les délires évidents (Reptiliens ou Illuminati), il existe en réalité des lobbies, des groupes d’intérêts, des services secrets, des communautés idéologiques ou des professionnels, notamment en ligne, qui tentent de conquérir une hégémonie culturelle, en influençant les décideurs et les électeurs et ce, par des techniques discrètes. Même les « marketeurs » font cela. Mais cela fonctionne sans avoir besoin de se concerter dans une cave : ces gens sont intellectuellement programmés pour.

L’erreur intellectuelle commence quand on croit que le monde est dirigé par des complots tout puissants et occultes (que l’on est le seul assez intelligent pour distinguer) et donc que les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent mais ce qu’avaient décidé ces hommes puissants.

À propos du Brexit, de l’élection de Trump, de l’Italie et même des Gilets jaunes, il s’est développé dans les classes dirigeantes une sorte de « meta-complotisme » : avec leurs fake news et leurs trolls, les Russes et leurs complices extrémistes auraient faussé les élections en quelques clics. Il faudrait contrôler cela.

On en revient au vieux discours de la Guerre froide (les syndicats font grève et les gens votent communiste parce que la désinformation soviétique les intoxique). Traduction : c’est la faute aux méchants, sinon le peuple nous suivrait. Mais en version 2.0 : le peuple est intoxiqué par les réseaux sociaux mal contrôlés.

C’est prêter beaucoup de pouvoir à quelques rumeurs en ligne (d’ailleurs vite démenties pas les « mass médias ») ! Sans oublier que l’on confond un peu le symptôme et la cause : si une partie de la population est prête à croire telle révélation scandaleuse ou telle théorie anti-élites, c’est qu’elle se sent déjà en rupture avec le système, donc avec ce que croient spontanément les détenteurs du savoir et du pouvoir, y compris celui de communiquer.

2 ) Le populisme est devenu l’injure par excellence. Selon vous le dénoncer permet de déguiser une supériorité sociale en lucidité mentale…

En effet, comme complotisme, le mot « populisme » est une injure commode qui permet de suggérer en un seul mot :

    • que votre adversaire est intellectuellement inférieur : il a des fantasmes et des passions tristes, il est dans le ressentiment et la post-vérité ; ce démagogue ne tient compte ni des chiffres, ni de la réalité…
    • qu’il est extrémiste de droite ou de gauche, et sans doute les deux à la fois.

En le décrédibilisant dans le double domaine de la raison et des valeurs, on le réduit au statut d’idiot au sens étymologique (homme vulgaire sans idées qui ne pense qu’à ses intérêts particuliers). On suggère par là même que l’on fait soi-même partie des catégories supérieures et cultivées, ouvertes sur le monde. C’est gratifiant pour l’ego et cela dispense même d’avoir à discuter des réalités ou revendications dont parle le populiste ou la populace.

3/ Le faux se démocratise et les masses deviennent sceptiques. L’avenir est-il aux fake news ?

Il est techniquement à la portée de chacun de fabriquer des faux documents convaincants, d’adopter de fausses identités ou de créer de pseudo mouvements sociaux, d’attirer artificiellement l’attention sur tel thème etc. La rumeur de bistrot de papa prend une autre dimension avec les réseaux sociaux et demain l’Intelligence artificielle.

Ceci se combine avec une perte de confiance générale dans l’autorité politique, médiatique, voire scientifique (notamment dans le domaine de la santé), ce que montrent des sondages depuis des années.

Le danger est peut-être moins que beaucoup de gens se mettent à croire de fausses nouvelles (de plus en plus combattues par les médias voués au fact-checking, des ONG ou de simples internautes), mais que le désir de croire en une réalité commune ne s’affaiblisse. Sur l’islam, le danger écologique ou n’importe quoi d’autre, vous pouvez vous bricoler une bulle de réalité avec ceux qui pensent comme vous à l’abri de toute réfutation. Or la démocratie suppose que nous divergions sur ce qui est probable ou souhaitable mais pas sur ce qui existe.


François-Bernard Huyghe, médiologue, directeur de recherche à l’Iris a déjà écrit une trentaine d’ouvrages parmi lesquels La Soft idéologie (Robert Laffont), La Désinformation (Armand Colin), Dans la tête des gilets jaunes (V.A. Editions), Fake news (V.A. Editions). Il vient de publier aux éditions du Cerf L’Art de la guerre idéologique, sur lequel nous l’avons interrogé.

On parle d’un épuisement des grands récits, d’un désenchantement vis-à-vis des mythes mobilisateurs. Parler d’idéologie en 2020 est-il encore d’actualité ?

François-Bernard Huyghe : Plus personne ne croit, comme à la la fin du XX° siècle, qu’une des deux grandes utopies opposées doive l’emporter bientôt : ou bien le communisme ou bien la société libérale d’abondance, avec fin de l’histoire. Il y a un mythe pour lequel certaines minorités sont encore prêtes à donner leur vie : le califat djihadiste promet le salut de l’âme et la conquête de la Terre qui devra se soumettre à la loi divine. Il ne sépare pas guerre idéologique de guerre tout court.

Un autre mythe se répand, surtout chez les jeunes, la terreur climatique : ou bien nous freinons le réchauffement (mais comment ? par des «modes de vie » par des changements politiques autoritaires imposant la pénurie ?) ou tous les vivants périssent. C’est plutôt une dystopie (le contraire d’utopie) : un monde effroyable auquel nous pouvons, au mieux, espérer échapper.

Enfin les catégories droite/gauche sont rendues obsolètes par la monté des populismes. Ils réclament à la fois la sécurité et la protection de leur identité par l’autorité du peuple. Face à eux, les progressistes sont le parti du plus du même : plus de libéralisme économique et de libéralisme « sociétal », plus d’ouverture au monde, plus de droits individuels ou communautaires, plus de gouvernance, etc. Les premiers vivent dans la colère : ce qu’ils aiment disparait, dont la Nation. Les seconds vivent dans la peur : tout allait si bien et voilà que les populistes ou les pays illibéraux répandent des « fantasmes »!

Puisque l’idéologie est encore prégnante dans notre quotidien, comment se propage t’elle ? A-t-elle une ou des stratégies ?

F.B.H. : Par principe, s’il y a deux idéologies, une doit être dominante (celle des dominants) ; elle s’appuie sur les pouvoirs et les institutions, souvent avec transmission verticale, via l’église, l’école, les puissants et les officiels… Puis on a découvert, surtout après 68, comment des courant d’idées pouvaient se propager via des élites critiques, les médias, l’art, la mode, les nouvelles mœurs, une contre-culture ludique, hostile à toute autorité (affaire d’hégémonie culturelle aurait dit Gramsci). Or voici, en particulier avec les réseaux sociaux, qu’une parole populiste, d’en bas, conteste la représentation officielle mais aussi la prédominance des « bobos » moralisateurs. Et comme cette force tend à gagner des élections et obtient une visibilité dans la rue ou dans les cyberespace, cela inquiète le bloc élitaire. Il réagit, notamment en dénonçant les « idées de haine », les stéréotypes, le complotisme, les fakes, les idées archaïques…

Le pouvoir de l’idéologie dépend, certes des intérêts matériels de classe ou de l’éducation de qui la professe, mais aussi des visions, y compris morales et esthétiques, que partagent spontanément les gens qui se ressemblent. Sans oublier la capacité d’imposer le silence (ou le ridicule) à l’adversaire.

Vous consacrez un chapitre aux intellectuels, la figure sartrienne ou foucaldienne de l’intellectuel phare inspire t’elle encore nos contemporains ? Si oui, quel est le rôle actuel des intellectuels ?

F.B.H. : Sartre incarnait l’intellectuel généraliste : il indique la bonne démarche révolutionnaire (individuelle et politique) pour guider le peuple. Foucault incitait plutôt l’intellectuel dit spécifique, compétent dans un domaine, à démonter les mécanismes du pouvoir (donc l’idéologie qui les dissimulait). En ce sens, il est toujours à la mode de se réclamer de Foucault ou de la « French theory » (surtout aux USA) ; il s’agit de démasquer le patriarcat, l’oppression sexuelle, les mentalités coloniales et se présenter en libérateur (mais de quoi ? et pour quel nouveau rapport ?). Bref, toutes les oppressions sauf sociales.

Par ailleurs, l’intellectuel public est concurrencé par l’expert ou la grande conscience médiatique, chargés d’indiquer les « lignes rouges » à ne pas franchir et les indignations à partager. Pour ma part, je serais flatté si vous me considériez comme un intellectuel « orwellien ». Fonction : résister à la pression conformisante, notamment du langage, dire ce que l’on voit et défendre la décence commune. Ce n’est déjà pas si mal.

Vous parlez d’« influence sans frontières », pouvez-vous préciser ?

F.B.H. : L’influence idéologique franchit les frontières. Ce fut longtemps une internationale communiste relayée par les idiots utiles. Ce fut aussi le soft power américain répandant à travers la marchandise et les médias un modèle mondial auquel s’identifier partout. Mais l’influence internationale est maintenant liée à la technologie numérique : on croyait dans les années 90 (voire au moment du printemps arabe) que tous les citoyens pourraient s’exprimer sur le Net et former un pouvoir populaire incontrôlable. Depuis, on a vu comment des pays comme la Chine contrôlent les idées aussi par la surveillance numérique. Ou comment, dans nos pays occidentaux, les grands du Net (GAFA, etc.) savent éliminer via leurs algorithmes les discours dits « de haine, de désinformation, non appropriés ».

Puisque décidément nous n’en avons pas fini avec l’idéologie, comment la démasquer voire la combattre ?

F.B.H. : Personne n’en est indemne mais chacun peut au moins essayer de repérer les mécanismes idéologiques, chez l’autre et chez soi. D’abord les passions (pompeusement baptisées valeurs) qu’elles dissimulent. Ensuite le fait qu’elles pensent pour nous en fournissant une explication qui marche à tous les coups. Mais aussi en se rappelant en quelle compagnie nous mettent nos convictions (ceux qui pensent spontanément comme nous) et quels adversaires elles nous désignent (la populace, les riches, les archaïques, les agents de l’étranger, les bobos hypocrites, etc.). On peut partager des constats sur le comment sans adhérer au même but : ainsi, être d’accord avec Charlie contre la censure des associations de vertus promptes à s’indigner au nom des victimes et du politiquement correct, (ONG et lynchages en ligne), sans souhaiter le même monde que Charlie.

Quant à vaincre l’idéologie adverse, cela suppose d’abord un message persuasif, mais aussi des médias pour capter du temps de cerveau humain. Il faut aussi adapter le discours à un milieu qui soit réceptif à vos thèses. Et surtout, il faut des relais : des groupes humains, plus ou moins organisés prêts à amplifier le message et à imposer un certain code d’interprétation aux autres.