L’Amérique fantôme : les aventuriers francophones du Nouveau Monde

Oublions les westerns. Durant trois siècles, l’Amérique du Nord a été sillonnée, à l’échelle continentale, par des aventuriers de langue française. Coureurs de bois, trappeurs, interprètes, ces hommes, en quête de fourrures, se sont constamment mêlés aux Amérindiens.

En partant sur la piste de dix voyageurs, natifs de la France ou du Canada, Gilles Havard fait surgir des scènes saisissantes : adoption d’un jeune Français par des Iroquois du XVIIe siècle, pirogues chargées de peaux de castor ou de bison descendant la rivière Missouri, fêtes du nouvel an empruntant aux cérémonies indiennes, retrouvailles lors des grandes haltes de caravanes…

À travers ces destins hors du commun se dessine une autre histoire de la colonisation européenne, occultée par le récit américain de la conquête de l’Ouest : une histoire d’échanges, de métissages, mais aussi de violences, dont les têtes d’affiche sont des Français et des Amérindiens.

Cet ouvrage explore une Amérique oubliée, fantôme – effacée des mémoires, absente des livres d’histoire. S’appuyant sur des récits de voyage, les archives des deux continents et les témoignages de descendants, enrichi de cartes et d’images inédites, il donne vie à un monde jusqu’ici invisible.


Une révélation sur les indiens et les francophones ? Dans son livre « L’Amérique fantôme », l’historien Gilles Havard propose une autre généalogie de la colonisation anglo-américaine du Grand Ouest. Il révèle le rôle prépondérant des aventuriers de langue française, qui se fondaient dans la nature et parmi les Indiens, avec lesquels ils se sont souvent métissés.


Gilles HAVARD était l’invité de France Culture le 13 septembre 2019 à l’occasion de la sortie de « L’Amérique fantôme, les aventuriers francophones du Nouveau Monde »


Dans le cadre des cafés-Histoire « sur un coin de table », Gilles HAVARD, historien, directeur de recherche au CNRS et membre du CENA, nous présente l’ouvrage récemment publié, sous sa direction, aux éditions Les Indes savantes : Un continent en partage, cinq siècles de rencontres entre Amérindiens et Français.


Rencontre des Français, des Anglais et des Indiens du Canada en Amérique (France Inter)

L’Amérique du Nord, c’était un vaste espace qui allait au Nord, de la baie d’Hudson au Sud à la latitude de Saint-Louis. Il était tissé par les parcours aventureux des coureurs des bois, ces affairistes français indépendants qui franchirent les grands lacs pour diffuser, chez les Indiens, leurs produits manufacturés.

Ces coureurs des bois étaient de sacrés gaillards. Marcheurs, canoteurs, chasseurs, hâbleurs. Certains ont même tenu la chronique de leurs aventures, comme Pierre-Esprit Radisson. En français car, dans le continent nord-américain, les européens parlaient alors français.

Ce Radisson, pour reprendre son exemple, était sans cesse en mouvement, au point qu’on a choisi son nom, au XXe siècle, comme enseigne d’une marque d’hôtels. Etre en mouvement, cela voulait dire changer non seulement de lieu mais de point de vue. Ainsi Radisson passa-t-il plus d’une fois du côté français au côté anglais et vice-versa. Considéré comme un traître à Paris, il finit ses jours à Londres en 1710, le rôle d’un gentilhomme que chacun considère tout en le soupçonnant.

Gilles Havard brosse le portrait d’une dizaine de ces coureurs des bois et, dans « L’exploration du monde », y joint celui de Pocahontas, la fameuse jeune indienne qui aurait sauvé la vie d’un capitaine anglais avant d’épouser – cela, c’est sûr – un jeune colon. Elle aussi est morte à Londres, en 1617 cette fois, et aujourd’hui encore, on ne sait quelle image garder d’elle. Figure-t-elle vraiment l’Amérique s’offrant dans sa virginité aux nouveaux venus européens ? Ou garda-t-elle secrètement son allégeance à son peuple ?

L’histoire de l’Amérique du Nord, au XVIIe et au XVIIIe siècles est faite de doubles jeux déployés en parties doubles qui gardent leurs secrets.


Midi Magazine du 19/09/2019 (Fréquence Protestante)

Les aventuriers francophones oubliés d’Amérique du Nord avec Gilles Havard, historien.


Gilles Havard : «Le récit colonialiste de la conquête de l’Ouest a nié le rôle des coureurs de bois francophones» (Libération)

Dans son livre, l’historien propose une autre généalogie de la colonisation anglo-américaine du Grand Ouest. Il révèle le rôle prépondérant des aventuriers de langue française, qui se fondaient dans la nature et parmi les Indiens, avec lesquels ils se sont souvent métissés.

Dans l’Amérique fantôme (Flammarion), l’historien Gilles Havard dresse le portrait d’acteurs historiques oubliés : les premiers aventuriers francophones de l’Ouest américain. Entre 1550 et 1850, bien avant la «conquête de l’Ouest» qui a lieu surtout dans la deuxième partie du XIXe siècle, des hommes européens de langue française parcouraient déjà l’Amérique. Bien que peu instruits, commerçants, trappeurs ou «truchements» (interprètes permettant le commerce entre les Indiens et les colons), ils possédaient une véritable expertise de ce Grand Ouest et des populations dont ils partageaient bien souvent la vie, la langue et la culture. Ces hommes ne prenaient pas possession de la terre, et se fondaient dans la nature. Les métissages avec les populations indiennes furent nombreux. Ils parlaient généralement plusieurs langues indiennes et prenaient femmes dans les tribus dans lesquelles ils vivaient. Pour les autorités coloniales et pour l’historiographie anglo-américaine, ces aventuriers étaient bien trop «ensauvagés» pour figurer dans le récit d’une conquête coloniale forcément «civilisatrice» et anglo-saxonne. Après le livre, on n’attend plus que le film, qui serait un anti-western.

Comment vous êtes-vous intéressés aux aventuriers francophones de l’Ouest américain ?

C’est d’abord le souvenir d’une rencontre, en 2007, avec un Indien du Dakota du Nord, Alfred Junior Morsette, dit Junior. Cet Indien arikara revendiquait en effet ses origines françaises, et m’a offert une ceinture de perles, en déclarant «From a Frenchman to a Frenchman». Il m’a raconté son histoire familiale franco-indienne depuis le début du XIXe siècle. Celle-ci m’a suggéré une thématique, l’Amérique franco-indienne, et un style d’écriture : rendre des biographies à ces personnages gommés de l’histoire.

Qui étaient ces coureurs de bois ?

Le terme de «coureur de bois» est apparu à la fin du XVIIe siècle et désignait, de façon d’abord péjorative, les individus qui, en Nouvelle-France, allaient au-devant des Indiens pour «la traite des pelleteries», le commerce de peaux et de fourrures. «Coureur» signifiait vagabond et était un terme à valeur dépréciative, de même que pour les coureurs de nuit, de bals… Tous voyagent parmi les Indiens de façon durable et s’adaptent à leurs mœurs.

Le terme est péjoratif car ces individus sont plutôt mal vus des autorités coloniales ?

Oui. A l’origine, ils se déplacent parmi les Indiens de façon illégale, sans permis de «traite». On leur reproche aussi d’être des «libertins» et de s’«ensauvager». L’un des personnages du livre, Etienne Brûlé (vers 1595-1632) offre par exemple du tabac aux esprits des rivières pour les apaiser, à l’imitation des Indiens et, surtout, on l’accuse de libertinage parmi les Huronnes. Mais à partir du XVIIIe siècle, ces hommes sont surtout perçus comme utiles : ce sont des acteurs de l’économie des peaux et leur connaissance des Indiens est précieuse. L’indianisation n’est donc pas toujours vue comme un problème.

Vous montrez aussi l’intensité des échanges commerciaux bien avant la conquête effective des territoires…

Au départ, au Canada, ce sont les Indiens hurons qui viennent dans la vallée du Saint-Laurent pour échanger leurs peaux de castor contre des objets manufacturés. Mais, vers 1650, leur confédération est détruite par les Iroquois, et les Français sont alors conduits à voyager eux-mêmes dans les pays indiens pour y collecter les peaux. Ainsi naissent des cultures de la circulation qui jouent un rôle important dans la formation des sociétés coloniales nord-américaines. Ces circulations, à partir de Montréal ou plus tard de Saint-Louis, conduisent à d’étroites interactions avec les Indiens, mais non à leur conquête ou à leur déculturation. Ce qui n’empêche pas certaines catastrophes : la propagation d’épidémies de variole, la surexploitation de la faune…

Ces aventuriers sont souvent illettrés ce qui ne les empêche pas de maîtriser plusieurs langues indiennes…

Précisément parce qu’ils sont illettrés, ils ont peut-être un rapport moins scrupuleux à la langue qui favorise l’apprentissage. Ils étaient obligés de s’initier aux langues locales, souvent complexes, car les Indiens, de leur côté, ne montraient aucun intérêt pour l’apprentissage des langues européennes. Cela était d’autant plus impératif pour les coureurs de bois que les différents groupes autochtones faisaient de la langue un élément central de leur identité. L’expertise linguistique de certains de ces hommes, diversement employés par des compagnies de commerce ou des gouvernements, est souvent ce qui leur donne une visibilité d’ordre individuel dans les sources, donc une épaisseur historique. Des explorateurs comme Lewis et Clark ont utilisé Toussaint Charbonneau et son épouse indienne, Sakakawea, comme interprètes lors de leur traversée des Rocheuses entre 1804 et 1806. Charbonneau (représenté dans le film The Revenant) était un «homme libre» : libéré du contrat qui le liait à une compagnie commerciale de Montréal, il s’installe dans le pays indien (Dakota du Nord). Quand les Américains lui proposent de s’installer à Saint-Louis, il préfère rester vivre parmi les Gros Ventres. Mais il servira toujours d’interprète.

Les connaissances de ces francophones vont être utilisées par des plus lettrés…

Oui. Charbonneau, par exemple, informe le prince Maximilian de Wied qui se rend dans les Grandes Plaines pour consigner des données sur les Indiens. Il l’introduit dans des cérémonies. Etienne Provost (1785-1850) sert aussi d’informateur au peintre et naturaliste d’origine française Jean-Jacques Audubon. Mais certains coureurs de bois, de façon exceptionnelle, sont eux-mêmes des auteurs : Jean-Baptiste Truteau, dix ans avant Lewis et Clark, explore ainsi le Dakota du Sud et rédige un formidable journal, véritable «reportage» ethnographique sur les Indiens des Plaines, qui sera lu par le président américain Jefferson.

Cette vision ethnographique n’était possible qu’après une immersion prolongée ?

Oui. Truteau passe plusieurs années parmi les Arikaras et les Panis. Les ethnographes professionnels, eux, comme le prince Maximilian, ne vivent pas en immersion totale mais ils s’appuient sur les récits et les connaissances des coureurs de bois, qui sont des passeurs culturels. Ces coureurs de bois qui ont passé une partie de leur vie avec les Indiens et qui se sont souvent eux-mêmes indianisés se sont probablement départis de certains clichés ou cadres d’analyse purement européens. Ils font un peu de l’«observation participante», bien avant les anthropologues du XXe siècle, mais avec d’autres intérêts, dont le commerce, sans oublier la quête d’une certaine liberté. Certains restent vivre parmi les Indiens. C’est par exemple l’histoire de Pierre Beauchamp, qui s’installe parmi les Arikaras où il a deux femmes. En 1862, l’anthropologue de la parenté Lewis H. Morgan le rencontre et l’interroge. Aujourd’hui, de nombreux descendants de Beauchamp vivent dans la réserve de Fort Berthold (Dakota du Nord).

Les préjugés du XVIIe siècle sont-ils moins racistes que ceux qui suivront ?

Les Français, au XVIIe siècle, ne considèrent pas les Indiens comme des «Peaux-rouges», mais comme ayant une «couleur basanée», selon le mot d’un frère récollet qui précise que cette coloration s’explique par l’usage de cosmétiques, autrement dit qu’elle est d’ordre culturel et non biologique. Il n’y a donc aucune catégorisation raciale. Au XVIIe siècle, les Français encouragent d’ailleurs les mariages mixtes, persuadés que les enfants «métis» deviendront de petits Français. Mais c’est l’inverse qui prévaut le plus souvent : les enfants des coureurs de bois, en tout cas, deviennent presque tous de petits Indiens. Au siècle suivant, constatant cet échec, les autorités françaises interdisent les mariages mixtes : on passe ainsi progressivement d’un préjugé culturel (il est possible de «civiliser» le «sauvage») à une vision raciale (la «nature» du «sauvage» est irréductible).

Vos trois derniers héros, Charbonneau, Provost et Beauchamp, ont vécu les débuts de la conquête de l’Ouest.

Le début du livre est consacré à la Nouvelle-France. La seconde partie se penche sur la première moitié du XIXe siècle, quand les Américains, se mêlant aux francophones déjà présents, commencent à occuper l’ouest du Mississippi. Cela demeure une ère de circulations dans les pays indiens, pour la collecte des peaux, mais un processus de colonisation est aussi engagé. Le développement de la navigation à vapeur sur le Missouri, dans les années 1830, comme les caravanes de trappeurs, présente pour les Indiens un caractère de plus en plus intrusif. Les relations entre Euro-Américains et Indiens vont se durcir. «Mes» trois derniers personnages font ainsi la transition entre deux ères. S’ils ne sont guère mentionnés dans l’historiographie américaine, c’est parce qu’ils ne rentrent pas dans le récit de la «destinée manifeste», selon lequel les «Blancs» qui traversent le continent de part en part et lui apportent la «civilisation» sont anglo-américains. Ce schéma narratif prend d’ailleurs corps dans l’imaginaire américain dans les années 1840-1850, au moment où s’affaiblissent les cultures de la circulation que je décris. Vers 1830, les trois quarts des trappeurs des Rocheuses parlaient français, mais on les a volontiers oubliés, contrairement à d’autres, de langue anglaise, comme Kit Carson. Les coureurs de bois francophones ne sont pas des héros «édifiants» : outre qu’ils ne parlent pas anglais, ils n’offrent pas le profil de bons colons – ils ne cultivent pas et ne clôturent pas les terres, ils sont inaptes à tout peuplement et ce ne sont pas de bons pères puisque leurs enfants métis deviennent des Indiens. Ils incarnent la dissolution de la civilisation européenne dans la «sauvagerie» indienne.

En remettant en question le récit téléologique de la «destinée manifeste», vous suggérez presque que le destin de ce continent et donc du monde aurait pu être différent ?

Ce que j’ai voulu proposer, c’est une autre généalogie de l’histoire américaine. Je voulais analyser les couches historiques enfouies d’un continent à la fois indien et franco-indien. Il existe aujourd’hui des communautés francophones en Amérique du Nord, ailleurs qu’au Québec, qui témoignent de cette histoire oubliée. Dans la Prairie canadienne, au XIXe siècle, s’est aussi constituée une «nation» métisse, issue des unions entre coureurs de bois et femmes indiennes : ces métis sont reconnus depuis 1982 comme l’un des trois «peuples autochtones» du Canada, avec les Indiens et les Inuits. Et puis, quiconque parcourt l’Ouest américain aujourd’hui, peut constater à quel point l’espace est truffé de toponymes français. Si Hollywood était né à Montréal plutôt qu’à Los Angeles, ces histoires franco-indiennes occuperaient peut-être une plus grande place dans notre imaginaire. Tout juste peut-on faire référence à un film comme la Captive aux yeux clairs (Howard Hawks, 1952), où l’on voit des bateliers de langue française remonter le Missouri, en 1832.


Coureurs des bois au-delà des frontières de la Nouvelle-France (Le Devoir)

Si vous n’êtes pas spécialiste de l’histoire de la colonisation de l’Amérique du Nord, le nom de Pierre Gambie ne vous dira probablement rien. C’était pourtant, dès le XVIe siècle, l’un de ces Français qui ont appris de nombreuses langues autochtones et ont vécu en relative harmonie avec les Premiers Peuples… en Floride ! Le livre de Gilles Havard, L’Amérique fantôme : Les aventuriers francophones du Nouveau Monde, fait de ce singulier personnage son premier cas de figure, avant de tracer les portraits de Nicolas Perrot dans les Grands Lacs, des frères De La Vérendrye dans le Dakota du Sud, de Jean-Baptiste Truteau et d’Étienne Provost dans l’Illinois ou de Toussaint Charbonneau et de Pierre Beauchamp auprès des Gros-ventres et des Arikaras du Dakota du Nord.

Occultés par l’histoire américaine et par les récits de la conquête de l’Ouest parce que les francophones n’y ont jamais eu très bonne réputation, ces hommes ont pourtant laissé une trace profonde, que l’historien s’attarde à reconstituer, racontant leurs aventures dans une langue vivante et parfois romanesque, cherchant à leur redonner leur épaisseur psychologique et intellectuelle. Il croise leurs histoires à celles de deux coureurs de bois français ou canadiens sur le territoire de la Nouvelle-France, ceux-là mieux connus : Étienne Brûlé et Pierre-Esprit Radisson.

Là est l’originalité de ce gros livre écrit d’une plume fluide et accessible : il fait fi des frontières géographiques actuelles pour raconter le destin de ces voyageurs francophones à partir de leur propre rapport au territoire, embrassé dans sa globalité d’un bout à l’autre du continent, du nord au sud et d’est en ouest.

Gilles Havard, directeur du Centre d’études nord-américaines à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, n’a pas, comme de nombreux Québécois, d’ancêtre coureur de bois dans sa généalogie directe. Mais depuis son mémoire de maîtrise à l’Université Laval sur la Grande Paix de 1701, il n’a cessé de se passionner pour la question des relations entre les Français et les Autochtones en Amérique du Nord.

« Je m’intéresse à des zones non colonisées, où des Francophones circulaient au contact des Autochtones, explique-t-il. Le plus intéressant est que ces coureurs de bois, qui préféraient être appelés “voyageurs”, n’étaient pas, individuellement, animés par une logique de conquête ou de dépossession vis-à-vis des Autochtones, mais par une volonté de commerce, qui passait par des alliances. Ils ont souvent offert leur expertise, notamment linguistique, aux autorités coloniales (on les appelait parfois truchements, c’est-à-dire interprètes), mais ils n’avaient pas eux-mêmes la volonté de “civiliser” ou d’évangéliser les Autochtones. »

Bien plus que des vagabonds

À l’époque, on les percevait volontiers comme des aventuriers volages et on les stigmatisait parce qu’ils étaient de plus en plus perméables à « l’ensauvagement » — la réputation du pauvre Étienne Brûlé en a fait les frais. Mais, fouillant dans toutes les sources pour affiner les portraits, Gilles Havard fait ressortir leurs plus nobles qualités. « Je crois que ce livre vient répondre à un besoin de connaître plus intimement et individuellement ces personnages, plutôt que de s’intéresser aux coureurs de bois simplement comme des groupes sociaux. Leur donner la seule étiquette de coureur de bois est réducteur : ils ont une palette bien plus large. Ils sont traducteurs, entrepreneurs, et même, pour certains, écrivains. Radisson, Perrot et Truteau pourraient être considérés comme tels aujourd’hui. »

Donner [à ces personnages] la seule étiquette de coureur de bois est réducteur : ils ont une palette bien plus large. Ils sont traducteurs, entrepreneurs, et même, pour certains, écrivains.

Mais étaient-ils vraiment ces voyageurs sans reproche, respectueux de la culture autochtone au point d’en devenir quasi partie prenante ? Une idée qui fait partie des fondements de l’identité québécoise francophone et sert parfois à se dédouaner du tort causé aux Premières Nations. « Il faut évidemment nuancer, tempère Gilles Havard. Si les Français ont été considérés comme moins conquérants, c’est une affaire de circonstance. Ils étaient peu nombreux en comparaison des colonies britanniques, et n’étaient pas en mesure de soumettre les Autochtones. »

Soucieux de varier les perspectives, le livre documente aussi la construction de la masculinité des voyageurs au contact des cultures autochtones, les mécanismes de communication interculturelle dont ils sont devenus experts et la riche expérience de vie qui leur a permis de frayer autant avec l’élite qu’avec les classes populaires — une rareté à l’époque. Et une façon inédite de les observer.

Une sophistication tout autochtone

Parce qu’il s’immerge au plus près des personnages et cherche à saisir toutes les textures de leur environnement, l’essai de Gilles Havard pose aussi sa loupe grossissante sur les rites autochtones et sur les modes de socialisation des différentes populations d’un bout à l’autre du continent. « C’est un univers culturel fascinant et complexe, conclut-il. Et je rêve parfois que de telles histoires soient racontées aussi par des artistes. Le cinéma américain, par exemple, n’arrive jamais à rendre justice à ces personnages historiques qui possèdent une grande épaisseur romanesque », dit-il en montrant du doigt l’affiche du film Le revenant, d’Alejandro González Iñárritu, qui tapisse glorieusement le mur face à son bureau.

En attendant un long métrage hollywoodien ou un grand film québécois sur le sujet, on pourra toujours revenir au livre de Gilles Havard.


«L’Amérique fantôme» de Gilles Havard: sur la trace des aventuriers francophones (Journal de Québec)

Que reste-t-il des aventuriers et des coureurs des bois francophones qui ont parcouru l’Amérique et côtoyé les Amérindiens pendant trois siècles? L’historien français Gilles Havard raconte le parcours de 10 figures marquantes dans son nouveau livre, L’Amérique fantôme. On y lit le quotidien fascinant et le destin parfois tragique de grands aventuriers, comme Nicolas Perrot et Pierre-Esprit Radisson.

Gilles Havard a passé 10 ans à exhumer des artefacts, à décortiquer des archives et à lire des textes anciens, même à interroger des descendants pour reconstituer l’histoire de 10 aventuriers qui parlaient français.

Avec beaucoup de détails, il raconte le périple des explorateurs francophones qui ont autrefois parcouru le continent, se liant avec les peuples des Premières Nations, explorant de nouvelles contrées, établissant des postes de traite ou des liens commerciaux.

Gilles Havard s’est intéressé à la vie hors-norme d’Étienne Brûlé, premier Européen à explorer la région des Grands Lacs, reconnu comme le «fondateur» de l’Ontario. Puis à Pierre-Esprit Radisson, qui a lui-même raconté ses aventures dans un récit.

Il raconte aussi la vie de Toussaint Charbonneau, cet interprète des langues amérindiennes qui accompagna les explorateurs américains Lewis et Clark et qui se lia avec la légendaire Sakakawea, cette belle Amérindienne qui a même fait l’objet d’un épisode des Simpson.

«Le point de départ, c’était de faire une histoire des coureurs de bois, ces personnages qui voyageaient dans les pays amérindiens à partir du 17e siècle, jusqu’au 19e siècle, pour faire la traite des pelleteries. Je voulais me replonger dans cet univers historique, mais cette fois en m’intéressant exclusivement aux francophones», dit l’auteur, en précisant que la langue française était parlée par beaucoup de gens qui vivaient au contact des Amérindiens.

Notoriété

Pour faire ses choix, l’historien a sélectionné des individus qui ont laissé des traces écrites – la plupart étaient analphabètes –, puis il a considéré ceux qui avaient une certaine notoriété, à l’époque. «Par exemple, Étienne Brûlé : c’est un personnage né à Champigny-sur-Marne, près de Paris. Il a été interprète chez les Hurons et au service de Champlain.»

C’était le cas aussi de Toussaint Charbonneau. «Il était interprète pour Lewis et Clark lors de la fameuse traversée de l’Ouest américain. À l’époque où il a vécu, c’était quelqu’un qui avait une certaine notoriété.»

Étienne Provost, un trappeur des Rocheuses né à Chambly, est devenu très célèbre dans les années 1820-30. «Après sa mort, en 1850, il a disparu des mémoires et, les trappeurs dont on s’est souvenu, c’était Jim Bridger ou Kit Carson, parce que c’était des Anglo-Américains et que, dans la mémoire américaine, on préférait se souvenir d’anglophones plutôt que de francophones. La mémoire de cette “francophonie” de l’Ouest a été un peu étouffée.»

Ce qui est fascinant, ajoute-t-il, c’est aussi la rencontre entre ces individus de langue française et les Amérindiens, de culture très différente, dans la région des Grands Lacs et dans les Grandes Plaines. «Beaucoup d’entre eux “s’indianisent”, adoptent des façons de faire, des savoirs pratiques, des coutumes religieuses qui leur viennent des Amérindiens.»

Présence française encore visible

Il y a encore des traces de la présence française, un peu partout, même si elles ne sont pas valorisées, ajoute-t-il. «Si on les cherche, on les trouve.» On les trouve dans la toponymie, dans les noms des reliefs, comme la Platte River, et dans les noms de villes, comme Pierre, dans le Dakota du Sud.

«Il y a peut-être des traces plus émouvantes, comme quand vous allez interroger des autochtones, dans les réserves du Dakota du Sud ou du Dakota du Nord, et que vous constatez qu’il y a beaucoup de patronymes qui sont d’origine française.»


Les Français, oubliés de la conquête de l’ouest (France-Amérique)

On connaît les officiers Lewis et Clark et leur expédition par-delà les Rocheuses en 1804-1806. Mais qui se souvient de Toussaint Charbonneau, leur guide francophone ? Ou de Pierre Gambie, interprète auprès des Indiens timicuas en Floride dans les années 1560 ? Le passé français des Etats-Unis a été occulté, selon l’historien Gilles Havard, directeur de recherche au CNRS et auteur d’un livre sur les explorateurs francophones du Nouveau Monde, L’Amérique fantôme.

France-Amérique : Pourquoi cette « histoire franco-indienne » de l’Amérique a-t-elle effacée ?

Gilles Havard : C’est en grande partie à cause de l’idéologie de la Manifest Destiny, ce schéma narratif qui se met en place au milieu du XIXe siècle : c’est la « destinée manifeste » des Anglo-Américains de s’étendre sur l’ensemble du continent. Dans ce contexte « providentiel » et nationaliste, le passé du territoire n’a aucun intérêt puisque le destin des Américains est de le dominer. Les autres Euro-Américains — les Français dans le centre et le nord-ouest ou les Espagnols dans le sud-ouest — passent alors à la trappe de la mémoire. Comme les Indiens, les Francophones devaient faire place nette et se sacrifier pour le bien des Américains. En 1920, un historien américain parlera des francophones comme des « naufragés de la conquête de l’ouest ».

Se greffent à cela des questions morales. Les francophones qui parcouraient les pays indiens étaient souvent décrits comme des figures de la dissolution impropres comme telles à la prospérité. Dans l’idéologie coloniale anglo-américaine, l’occupation d’un espace passe par la clôture et la culture des terres. Les coureurs de bois, comme les Indiens avec lesquels ils vivaient et échangeaient, étaient souvent vus comme des vagabonds sans attaches, des êtres ignorants, superstitieux, paresseux, ivrognes et violents. Ce cliché, qui s’enracine au début du XIXe siècle, a la vie dure, puisqu’on le retrouve en 2015 dans le film The Revenant d’Alejandro González Iñárritu.

Quel rôle la culture populaire, notamment le cinéma, a-t-elle joué dans cette occultation de l’histoire française des Etats-Unis ?

La Destinée Manifeste a modelé notre vision de l’Amérique du Nord et s’est transmise à la culture populaire. L’effacement de la présence francophone dans les westerns n’est même plus volontaire : elle fait partie de l’inconscient collectif américain. C’est une part d’occultation et une part de méconnaissance. Dans Danse avec les loups (1990), le personnage de Kevin Costner est présenté comme le premier blanc à fouler le sol des Grandes plaines, dans le Dakota du Sud, en 1863. En réalité, cela faisait déjà plus de 150 ans que des coureurs de bois et trappeurs francophones faisaient commerce avec les tribus autochtones de la région, les Arikaras, les Sioux, etc. Cet aspect est complètement effacé. Il y a très peu de films de trappeurs en général et dans les quelques films qui existent, les francophones n’apparaissent que rarement.

 

Certains films font-ils exception ?

Il y a une courte allusion à la francophonie dans le grand film de Sydney Pollack avec Robert Redford, Jeremiah Johnson (1972) : un chef Têtes-Plates nommé Two-Tongues Lebeaux dit quelques mots en français (voir vidéo ci-dessus). Dans La Captive aux yeux clairs (1952) d’Howard Hawks avec Kirk Douglas, des bateliers de langue française quittent St. Louis en 1832 pour se rendre dans les pays indiens ; ils sont décrits positivement, de manière bon enfant et quasiment ethnographique. Dans la mini-série Colorado (1978-1979), l’acteur Robert Conrad (Les Mystères de l’ouest, Les Têtes brûlées) incarne Pasquinel, un trappeur francophone qui remonte la rivière Platte en canoë : son rôle préféré, selon Conrad. Et dans Au-delà du Missouri (1951) avec Clark Gable, on voit des trappeurs chanter « Alouette, gentille alouette » en français !

Que reste-t-il en Amérique du passage de ces aventuriers francophones… à part les hôtels Radisson, nommés en hommage au coureur de bois d’origine parisienne Pierre-Esprit Radisson ?

L’héritage des Français ne se limite pas au Québec : il a touché tout le centre et l’ouest du continent, les Etats actuels du Missouri et du Kansas, le Nebraska, les Dakota, le Wyoming, le Colorado, l’Oregon et l’Etat de Washington. Cette influence est visible dans les toponymes : les noms de rivières (Platte River, Belle Fourche River, Bonne Femme Creek, Gasconade River, L’Eau Qui Court…), de reliefs (Butte Cachée, Coteau des Prairies, Grand Téton…) et de villes (St. Louis dans le Missouri, Boise dans l’Idaho, Prairie du Chien dans le Wisconsin, Prairie du Rocher dans l’Illinois, Flandreau dans le Dakota du Sud…). Provo, dans l’Utah, est une déformation du nom d’Etienne Provost, un trappeur canadien français, et la capitale du Dakota du Sud, Pierre, doit son nom à Pierre Chouteau Jr., un commerçant de fourrures d’origine française né à St. Louis. Certaines tribus indiennes portent aussi un nom français : les Nez Percés, les Cœur d’Alêne, les Pend d’Oreilles ou, parmi les Sioux, les Brûlé et les Sans-Arc. Les appellations données par les voyageurs francophones survivent dans la langue anglaise-américaine.

 


Quand l’Ouest américain jasait français (Librairie Pantoute)

L’historien Gilles Havard s’investit à fond dans sa mission :  redonner une place honorable à l’aventure française, ou franco-indienne devrait-on dire, en Amérique du Nord, une aventure qui, loin de se cantonner à l’actuel territoire du Québec, est grandiose.  Imaginez, jusqu’au milieu du XIXe siècle, une couche de francité s’étend sur tout l’ouest du continent.  Dans ces prairies, où l’Amérindien demeure souverain, des hommes libres, des Européens, ni conquérants, ni civilisateurs, les parcourent, faisant la traite des pelleteries,  parlant la langue de Molière.  Mais cette aventure, toutefois, souffre d’un absurde manque d’attention, comme si elle s’est évaporée à jamais.   Le chercheur français la fait revivre, donc, dans son dernier essai L’Amérique fantôme.  Les aventuriers francophones du Nouveau Monde, publié chez l’éditeur Flammarion Québec, où il relate, sur le mode biographique, à travers le destin de dix personnage hors normes :  des coureurs de bois, des explorateurs, des guides, qui ont marché et navigué sur tout le continent, de l’Est à l’Ouest, l’histoire insoupçonnée de cette Amérique francophone.  En dix chapitres, un pour chaque personnage historique, notre vision du passé de l’Amérique du Nord s’en trouve bouleversée à jamais.

Gilles Havard a consacré près de dix années de recherche pour nous livrer ces fascinants portraits, exhumant des artefacts, interrogeant même des descendants, pour éclairer l’épaisse pénombre qui recouvre la vie de plusieurs de ces personnages, dont certains, analphabètes, n’ont laissé aucune trace écrite, ou, parfois, tente de trouver un juste milieu entre les légendes dorées ou noires qui courent sur leur compte.

Les premiers aventuriers de cette Amérique francophone (à l’exception de ce Pierre Gambie, héros malheureux de cette pitoyable colonisation française de la Floride, au XVIe siècle) : Étienne Brûlé, Radisson, Nicolas Perrot, les frères La Vérendrye, sont bien connus, ici au Québec, pour qui sont le moindrement familiers de l’histoire de la Nouvelle-France (sinon, chaleureux remerciements à Gilles Havard pour faire reluire, à nouveau, leur vie).

Plus percutantes, plus enrichissantes, sont les dernières biographies, celles des Jean-Baptiste Truteau, Toussaint Charbonneau, Étienne Provost, Pierre Beauchamp.  Elles nous révèlent une histoire de l’Amérique française qui ne s’arrête pas,  loin de là, à la chute de la Nouvelle-France, en 1763.  Elles nous font découvrir des gens d’ici, nés dans le Québec actuel, qui vont continuer à circuler  à travers tout l’Amérique, pendant encore un siècle, ni en vainqueurs, ni en vaincus, en cohabitation avec les Amérindiens, observateurs d’eux, observés par eux.

Ils sont magnifiques ces aventuriers francophones :  Jean-Baptiste Truteau, né à Montréal, en 1748, explore, à la fin du XVIIIe siècle, à partir de Saint-Louis, tout le vaste territoire amérindien à l’ouest du Missouri ;  Toussaint Charbonneau, né à Boucherville, en 1767, sert de « truchement », d’interprète aux anglo-saxons Lewis et Clark, au début du XIXe siècle, un homme indispensable à leur grande traversée de l’Ouest ;  le naturaliste Audubon fait appel au meilleur connaisseur des territoires de  l’Ouest du temps, à « l’homme des montagnes »  Étienne Provost, né à Chambly, en en 1785, pour se rendre aux Rocheuses, en 1845, une expédition (Audubon a été élevé en Bretagne) qui se passe exclusivement en français ;  Pierre Beauchamp, né à Montréal, en 1809, laisse de profondes traces de francité chez les Arikaras, les Mandanes, les Gros-Ventres : les « trois tribus » du Dakota, passant une trentaine d’années de sa vie parmi eux (sans vivre comme eux), apprenant à les connaitre, et à détester, comme eux, les Sioux.

Tous ces héros sont engloutis par la grande histoire des États-Unis, occultés par le triomphe de la « destinée manifeste » anglo-américaine sur la « sauvagerie amérindienne »  (on ne peut imaginer un Ouest américain autre «qu’un espace en attente d’être conquis », un Ouest américain autre qu’anglo-saxon), effacé par le puissant imaginaire du western qui s’active, par les écrits, puis par le cinéma, dès la fin du XIXe siècle.

Le souvenir du montagnard, du trappeur de l’Ouest, est celui d’un Kit Carson plutôt que d’un Étienne Provost. Parfois, dans ce récit unique de l’histoire de l’Ouest, de ce mouvement « civilisateur » de colons venant de l’est des États-Unis, surgit, en périphérie, cette curiosité incongrue, risible, ou même pire (comme le «démoniaque » Toussaint Charbonneau du film The Revenant de 2015) : le francophone.

Elle laisse tout de même des traces permanentes l’aventure française en Amérique du Nord.  Elle persiste dans la toponymie de l’Ouest américain, dans les noms, entre autres, d’une ville comme Pierre, au Dakota du Sud, ou de rivières comme Platte, ou Belle Fourche.  Un gallicisme, « prairie », s’est même imposé dans l’anglais américain.

Gilles Havard nous rappelle, enfin, qu’il n’avait rien de « manifeste » dans cette conquête anglo-saxonne de l’Amérique, qu’il faut établir une « nouvelle généalogie » de l’histoire américaine, une généalogie, autre qu’une expansion coloniale, qui souligne que, pendant plus d’une siècle aventuriers européens et habitants autochtones jasaient en français dans tout l’Ouest américain.



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