David Galula, théoricien de la contre-insurrection

S’il y a une seule conclusion à tirer de l’œuvre de Galula, c’est que toute communauté humaine, mise devant un problème politique, peut, sous certaines conditions, se fracturer en trois groupes : une minorité active très déterminée à renverser la table, une autre minorité attachée au maintien du statu quo mais incapable d’agir et enfin une majorité silencieuse qui rêve de ne rien faire mais dont la vocation est d’appuyer le camp qui a le plus de chances de l’emporter.

Hier face au FLN algérien et aujourd’hui face à l’Etat Islamique, la pensée de Galula permet à une démocratie comme la nôtre de se défendre sans se renier. Un ouvrage urgent après le Bataclan. Un livre passionnant qui présente un des pères fondateurs des théories de la contre-insurrection.

Driss Ghali offre une vision captivante de la vie, des expériences et de l’œuvre intellectuelle de David Galula. Il démontre clairement pourquoi les idées que Galula a élaborées et mises en œuvre sont encore d’actualité pour tous ceux qui, parmi nous, assument la responsabilité de lutter contre les insurrections de notre temps.

Né au Maroc, lauréat de l’EDHEC et de l’Ecole Centrale de Paris, Driss Ghali a fait carrière à l’international dans le domaine de la haute technologie. En entreprise, il a eu à gérer des crises qui l’ont amené à constater comment des minorités agissantes étaient capables d’emporter l’adhésion du plus grand nombre, non par la supériorité de leurs thèses, mais par leur admirable compréhension du besoin élémentaire de protection ressenti par tout un chacun. Ayant découvert Galula par le plus grand des hasards, il a immédiatement trouvé en sa pensée des clés pour comprendre la nature politique de l’homme et de son comportement en situation de danger.


 


David Galula, le théoricien de la contre-insurrection (Revue Conflits)

Driss Ghali est consultant international. Il est l’auteur d’un ouvrage sur David Galula et la théorie de la contre-insurrection. Nous évoquons la pensée de Galula et comment sa vision de la contre-insurrection peut répondre aux défis posés par l’islamisme.

Entretien recueilli par Jean-Baptiste Noé

David Galula (1919-1967) est peu connu en France, mais très apprécié aux États-Unis, les militaires américains voyant en lui un des stratèges de la contre-insurrection. Au cours de ses différents postes, il a été au contact de plusieurs guerres d’insurrection, notamment en Chine et en Algérie. Comment cela a-t-il contribué à forger sa pensée ?

Tout a commencé en Chine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Galula y a été envoyé comme adjoint de l’attaché militaire français à Pékin. Il avait 26 ans. À l’époque, la guerre civile entre communistes et nationalistes battait son plein. Un beau jour en 1947, Galula prend sa jeep et part en vadrouille. Il finit par rentrer en zone communiste, un peu sans s’en rendre compte, et se fait enlever par des insurgés maoïstes. Tout de suite, l’otage Galula (qui parle le mandarin) sympathise avec le chef des guérilleros qui le traite correctement et lui fait faire le tour du propriétaire. Il note la discipline des combattants communistes et l’attention portée à l’endoctrinement des soldats, des cadres, mais aussi des prisonniers. Il remarque aussi que la population obéit sans rechigner et que les routes sont sures, sans banditisme ni coupeurs de chemin, contrairement à la zone nationaliste. Libéré quelques jours plus tard, Galula se plonge dans les écrits de Mao puis dévore tout ce qui se rapporte aux guérillas communistes et indépendantistes (Malaisie, Philippines, Indochine, Grèce entre autres).

Dix ans plus tard, Galula se porte volontaire pour commander une compagnie d’infanterie en Algérie. Il aurait pu rester à l’État-Major à Paris, mais il a insisté (contrariant sa femme) pour aller sur le terrain. Son objectif ultime était de tester sur le terrain les leçons tirées de dix ans d’observation du phénomène insurrectionnel.

En quoi consiste la contre-insurrection prônée par Galula et comment sa théorie s’articule autour de son expérience vécue ?

Galula prend à revers la stratégie des insurgés. Il comprend qu’ils tirent leur force et leur unique chance de l’emporter de leur relation fusionnelle avec la population. En effet, les insurgés obligent les civils, par la terreur et la persuasion, à leur fournir refuge, nourriture, argent et renseignement (voire des femmes).

Eh bien Galula propose à l’armée de priver l’insurrection de son oxygène c’est-à-dire la population. Il propose une méthodologie pratique et extrêmement claire pour éloigner les civils des insurgés. Il s’agit d’un programme en treize étapes qui combine des actions de choc (tuer ou emprisonner les virulents), du renseignement (recenser la population et identifier les cellules dormantes) et des initiatives d’ordre politique (déléguer des compétences à des élites locales).

Il s’agit d’une approche globale qui va bien au-delà du rôle classique du soldat. Avec Galula, la mission de l’officier acquiert une dimension politico-administrative qui rappelle le rôle d’un préfet. Le seul terrain qui vaille pour Galula est le terrain humain : celui des rapports de force et des croyances qui structurent une population donnée.

Galula a testé et ajusté ses théories in vivo en Algérie entre 1956 et 1958. Lors de ce conflit, il a constaté que l’armée n’avait pas de méthodologie unifiée de pacification, chacun faisait ce qu’il voulait dans son coin. Galula a ainsi formulé une doctrine ancrée dans le réel et qui s’appuie de bout en bout sur le bon sens. C’est ce qui la rend très facile d’accès pour le lecteur profane, cinquante ans plus tard.

Quelle place doivent avoir la répression militaire et la communication auprès des populations dans la contre-insurrection ? 

Elles vont de pair. Pour Galula, chaque soldat est un communicant et chaque contact avec la population est une occasion de communiquer avec elle. Il est hors de question de mal parler aux civils, de draguer leurs femmes ou de se servir chez l’habitant. L’idée de Galula est de combiner fermeté et empathie.  Les forces loyalistes, selon lui, doivent punir quand il le faut, mais d’une manière proportionnelle et prévisible. En Kabylie, il a édité une sorte de code pénal et en a fait une grande publicité auprès de la population. Il a compris que les gens acceptent de collaborer avec un pouvoir dont les réactions sont prévisibles à l’avance : ils détestent les fous furieux qui pour un rien explosent et se vengent sur les civils. Pour Galula, il ne sert à rien de distribuer les bonbons, les vaccins ou les allocations si la population n’a pas commencé à obéir aux forces loyalistes. Ces services doivent être perçus comme une récompense en contrepartie de la coopération avec la force de pacification.

Vous voyez donc que la communication est indissociable du travail militaire de pacification. Elle l’alimente et l’habite en permanence.

Galula est allé plus loin au point de proposer une chaîne de radio destinée aux musulmans et qui émet en arabe et en kabyle. Selon lui, la communication ne doit pas avoir de tabou : il faut parler la langue de la population cible. La radio de Galula aurait couvert l’Algérie, mais aussi la Seine-Saint-Denis, la région lyonnaise et le nord de la France, autant de secteurs à forte immigration algérienne. Vous vous rendez compte ? Il a fait cette proposition en 1962 ! S’il était vivant aujourd’hui, il aurait préconisé à la France de racheter Al Jazeera ou d’en créer une copie qui soit aussi percutante et professionnelle.

Nous avons France 24, de nos jours. Elle parle un arabe châtié que personne ne comprend en banlieue… Elle s’adresse (et elle le fait bien, je crois) aux élites qui vivent au Maghreb, mais elle tourne le dos aux masses musulmanes situées de l’autre côté du « périph ». Celles-ci parlent wolof, kabyle, des dialectes maghrébins et le français. Galula aurait monté une web-TV dans chacune de ses langues et aurait adapté leur ligne éditoriale à l’univers mental des populations cibles.

Galula décède très jeune d’un cancer rapide. Pendant quarante ans, ses thèses sont oubliées et ses écrits restent aux oubliettes. Pourquoi a-t-il ressurgi aux débuts des années 2000 ?

La réponse porte un nom : la « Baraka » divine.

Plus sérieusement, Galula sort des oubliettes grâce au travail d’une poignée d’officiers américains, extrêmement curieux, et de chercheurs de la RAND Corporation. Ils ont fini par présenter les idées de Galula au général David Petraeus qui, en 2005, venait de prendre le commandement d’un centre d’excellence de l’armée (Fort Leavenworth, Kansas). Il a tout de suite accroché et a décidé d’inclure les écrits de Galula dans la doctrine enseignée aux élèves officiers !

Le fait que les deux livres majeurs de Galula aient été rédigés en anglais a joué un rôle déterminant dans ce renouveau. Par ailleurs, Petraeus est francophile, c’est un ancien parachutiste qui admire Bigeard. Il a trouvé dans Galula un cadre théorique qui lui a permis de coucher par écrit ses intuitions au sujet de la guerre insurrectionnelle. En effet, Petraeus a touché du doigt ce domaine en Bosnie, à Haïti et en Amérique Centrale.

Face au terrorisme islamiste d’aujourd’hui, quelles pourraient être les solutions tirées de la pensée de Galula pour le combattre et le vaincre ?

Si Galula était vivant, il serait consterné par notre triple déni.

Tout d’abord, nous refusons d’admettre que nous sommes en guerre. Ensuite, nous refusons de nommer l’ennemi. On s’y perd entre salafistes, djihadistes, takfiristes, islamistes et autres wahhabites. Résultat : nous faisons la guerre au terrorisme c’est-à-dire à une méthodologie et non à des ennemis, ce qui est ridicule. Enfin, nous méconnaissons la nature de cette guerre qui est insurrectionnelle. Nous croyons naïvement que nos drones et nos sous-marins vont nous être d’une quelconque utilité face à des Merah, des Abdeslam ou des Mokhtar Bel Mokhtar (alias Marlboro).

La seule chose qui importe est la population, elle détient la clef de la victoire. Le jour venu, elle la donnera aux forces loyalistes (disons la France et ses alliés pour aller vite) ou aux islamistes.

La guerre d’insurrection n’est-elle pas d’abord affaire de volonté des populations et non pas question de moyens techniques ? Volonté des peuples de chasser un occupant ou d’un parti de prendre le pouvoir ? Dans ce cas-là, comment donner la volonté de vaincre l’islamisme aux populations musulmanes qui le subissent ?

Vous avez raison. Les populations n’aiment pas être occupées et dominées par des étrangers. C’est vieux comme le monde. Or, il s’avère parfois que les étrangers sont meilleurs guerriers que les locaux au point de les soumettre et vivre parmi eux. C’est exactement ce qui s’est produit en Irak entre 2003 et 2008 lorsque les combattants étrangers d’Al Qaeda ont mis sous tutelle les zones tribales sunnites autour de Ramadi et Falloujah. Ils se passent la même chose aujourd’hui lorsque des combattants arabes s’installent au nord du Mali pour faire le djihad. Les gens ne les aiment pas, mais préfèrent se soumettre à eux pour avoir la vie sauve. Rendez-vous compte de la facilité avec laquelle Gao et Tombouctou ont été prises ! Il suffit de cent gars pour dominer une ville et la plonger dans la barbarie.

Galula propose les moyens de délivrer une population de l’emprise des violents, car toute seule elle n’y parviendrait pas.

Vous avez également raison en posant la question de la « volonté » des populations musulmanes de vaincre l’islamisme. En ont-elles vraiment la volonté ? Je veux dire que le djihad fait partie de la grammaire de l’histoire des pays musulmans. C’est notre manière à nous musulmans de renouveler les élites sans avoir à inventer des idéologies sur-mesure. Il s’agit d’un moyen low cost de provoquer le changement. Pas besoin d’inventer les Lumières ou d’attendre Rousseau ou Voltaire pour se mettre en mouvement : le djihad est disponible, sur étagère depuis 1400 ans.

Au Maghreb, à chaque grand cataclysme politique, vous trouverez toujours un appel au djihad pour chasser la dynastie « impie » ou soumettre les voisins « hérétiques ». Même en Afrique noire, le djihad a servi à bouleverser les équilibres politiques (Imamat de Fouta Jalon en Guinée, XVIIIe siècle).

La bonne nouvelle est que le recours au djihad est cyclique. Nous sommes certainement au pic, au maximum de la poussée. Il y aura un reflux. Bien malin est celui qui saura dire quand ce reflux se produira. Malheureusement pour nous, ce pic coïncide avec l’explosion démographique. Le djihad peut compter sur des dizaines de millions de jeunes mécontents et impatients d’en découdre.

Pour les élites des pays musulmans, deux choix se présentent à mon humble avis. Devenir islamistes par opportunisme afin d’éviter que le pouvoir ne tombe entre les mains des extrémistes, ou bien produire une alternative au discours djihadiste. Or, cette alternative n’existe pas, car les élites du sud ont pêché par paresse et conformisme depuis les indépendances des années 1950-1960. Elles n’ont rien à opposer au discours djihadiste à part un vague projet néolibéral ou une espèce de nationalisme délavé.

Rares sont les pays musulmans qui ont une chance de s’en sortir. Parmi eux, le Maroc. Je ne le dis pas parce que j’y suis né ou parce que Galula y a grandi, je le crois profondément. La société marocaine a inventé ses propres mécanismes de défense contre le djihadisme. Elle l’a fait spontanément au cours des siècles. Nous avons créé un islam populaire et enraciné dans nos terroirs. Je me réfère à l’islam des marabouts, un islam qui se conjugue au féminin, celui de ma grand-mère qui occupe littéralement le mausolée d’un saint homme pour prier et se recueillir des jours durant. C’est un acte révolutionnaire lorsqu’on sait que les femmes sont admises en catimini dans les mosquées (elles occupent un espace ségrégé, loin de la vue des hommes). L’islam maraboutique est authentique et intense, il se moque du djihadisme et de ses histoires de kamikaze. Il est en danger malheureusement, mais cela est une autre histoire.

Un islam similaire existe certainement au Sénégal, celui des grandes confréries. Il faut absolument l’aider à survivre et à prospérer. C’est la seule et unique ligne de défense contre le djihadisme en Afrique de l’Ouest.

Vous appelez à une coopération entre le nord et le sud. Cette politique est essayée depuis plusieurs décennies et ne semble pas vraiment réussir. Quelles seraient pour vous les conditions à réaliser pour que la coopération soit efficace ?

De toute façon, l’Europe n’a pas le choix. Elle court réellement le risque d’être entourée par une ceinture de théocraties sur son flanc sud. Si cela se produit, il faudra oublier les vacances à Ibiza ou en Grèce. Demain, les bateaux pneumatiques des passeurs seront remplacés par des go fast blindés qui débarqueront sur les plages européennes pour livrer de la drogue, enlever des femmes et commettre des attentats. Et nos systèmes de détection électronique n’y feront rien. Voyez comment l’Europe (avec tout son argent et sa technologie) peine à détecter les chalutiers déglingués qui quittent la Libye par temps clair et mer calme…

À mon avis, il manque deux choses à cette coopération nord-sud : un peu plus de Sérieux et un peu plus d’Amour.

Le Sérieux est de reconnaître que l’islamisme occupe tous les espaces délaissés par les élites du sud. Il a envahi le champ social (crèches, cliniques) puis les écoles et, aujourd’hui, il prospère au sein des médias et des syndicats professionnels (journalistes, médecins, ingénieurs entre autres). Il ne sert à rien d’organiser des grands colloques à Nice ou à Zurich si les élites du sud ne sont pas préparées pour résister au choc de l’islamisme. Nous n’avons pas besoin d’un équivalent de Ghandi au Maghreb, mais de plusieurs Reagan qui cumulent charisme naturel et volonté de se battre pour des idées. La priorité pour l’Europe est d’armer les élites du sud pour qu’elles soient plus robustes, plus agressives et surtout qu’elles restent sur place. Aujourd’hui, une partie non négligeable de l’intelligence maghrébine et sahélienne vit à Genève, Londres et New York. Ce n’est pas comme ça qu’on va gagner la bataille contre l’islamisme !

Enfin, il faut de l’Amour. On ne cesse de parler de sécurité et d’immigration. Parlons un peu de prospérité. À la pulsion de mort qu’est l’islamisme, opposons une pulsion de vie ! J’appelle de mes vœux à l’ouverture d’un arc de coprospérité qui irait de Dakar à Lisbonne en passant par Alger et Madrid. Un pays comme le Maroc a tout en commun avec le Sénégal ou le Portugal alors qu’il n’a presque rien à dire à l’Estonie ou à la Finlande. Or, l’Union européenne oblige les pays du flanc sud (France, Espagne, Italie, etc.) à se soumettre à des procédures et des politiques qui regardent vers l’est (c’est-à-dire vers l’hinterland allemand). Je pose la question : est-ce que le temps est venu de s’affranchir du carcan de l’UE ? Je crois que oui.  Je ne demande pas à démanteler l’UE, je dis juste qu’il faut redonner aux pays méditerranéens des marges de manœuvre pour approfondir leur collaboration sans avoir à demander, au préalable, l’avis d’un Letton ou d’un Danois.


David Galula et la théorie de la contre-insurrection : un ouvrage à lire (Theatrum Belli)

Publié aux Éditions Complicités en mai 2019, cet ouvrage analyse la réflexion de David Galula, théoricien militaire français oublié puis (un peu) mis en lumière par nos conflits contemporains, d’abord en Afghanistan et par le général américain Petraeus.

Il associe l’analyse du contexte historique de la contre-insurrection, les réflexions sur l’insurrection et la contre-insurrection d’hier et d’aujourd’hui sans écarter la lutte contre l’islamisme radical, la grande criminalité qui menace les démocraties par la déstructuration de l’État qu’elle organise, finalement l’engagement d’un officier français par assimilation, sujet oh combien intéressant dans le contexte actuel de notre société.

Le soutien apporté par le général américain Petraeus à la connaissance de la pensée de David Galula est présent largement à travers cet ouvrage (Cf. Aussi mes billets du 21 octobre 2012, « Les nouveaux centurions : un document sur le général Petraeus » et du 13 septembre 2011 « Quels enseignements militaires dix ans après le 11 septembre ? »).

L’auteur, Driss Ghali, marocain, aux nombreux diplômes français, vivant au Brésil – ce qui est dommage car il ne pourra pas présenter ses réflexions devant nos décideurs militaires et politiques – apporte une vision synthétique de la contre-insurrection à la fois perçue par David Galula mais aussi par le lien que l’auteur établit entre la guerre d’Algérie avec les conflits contemporains. Lutter contre une rébellion ou une insurrection, est devenu le lot commun des engagements militaires de nos démocraties occidentales hier en Asie, aujourd’hui au Moyen-Orient et en Afrique.

Réflexions sur l’élaboration de la pensée militaire et sa diffusion

L’auteur nous fait voyager dans l’histoire française récente, avec une vision équilibrée des stratégies des uns et des autres, valorisant à mon sens et à juste titre l’assimilation qui a tant apporté à la France. Cet ouvrage passionnant fait découvrir la vie méconnue d’un juif né en Tunisie en 1919, devenu français par sa famille en 1924, officier saint-cyrien en 1938 qui n’a pas renié la France en 1941 malgré que celle-ci l’ait rejeté (mais pas l’Armée qui le réintègre en 1943), atypique, avec un riche parcours opérationnel.

Ce jeune officier, un temps espion au service de la France quand il a été écarté de l’Armée, est affecté auprès de l‘attaché militaire français à Pékin de 1945 à 1947. Il y apprend le mandarin alors qu’il n’apprendra jamais l’arabe, Il est fait prisonnier par les communistes chinois. Il y découvre la théorie de la guerre révolutionnaire de Mao. Il n’en sera pas moins farouchement anti-communiste. Après un bref séjour en Europe, il est nommé attaché militaire à Hong Kong de 1949 à 1956 avant de rejoindre volontairement l’Algérie en 1956 pour commander une compagnie du 45e bataillon d’infanterie coloniale.

Ses écrits n’apparaîtront qu’une fois ayant rejoint la vie civile aux États-Unis et par sa rencontre avec Henry Kissinger en 1964. Cependant, constatons comme pour d’autres avant et après lui, les réflexions sortant de la trame traditionnelle ne font pas école sauf si elles sont soutenues dans la durée par une autorité qui impose le développement de cette pensée. Après tout, le général Poirier, à l’époque lieutenant-colonel, n’a pu contribuer à l’élaboration de la stratégie de la dissuasion nucléaire que parce que De Gaulle le protégeait de la haute hiérarchie militaire. Le développement d’une pensée originale est soumis à la permanence de ce soutien et cela est de moins en moins le cas compte tenu du temps relativement faible passé en poste notamment des responsables militaires.

En outre, comme le rappelle Driss Ghali, la bureaucratie, c’est-à-dire le fonctionnement hiérarchique, est hostile à toute innovation qui pourrait bousculer son fonctionnement huilé et rodé, et donc à sa remise en question d’abord intellectuelle, ensuite technologique et organisationnelle. L’armée en cela n’est pas différente des autres organisations. Seule la défaite peut la contraindre à changer.

D. Galula a su cependant en partie intéresser ses chefs en communiquant ses réflexions. Mais est-ce encore possible aujourd’hui pour un capitaine ou un commandant d’adresser un mémoire sur une problématique, directement à un chef d’état-major des armées ou à un chef d’état-major de l’armée de Terre, hors voie hiérarchique ? Je n’en suis pas certain d’abord parce que l’humilité inhérente à l’état d’officier rappelle que les connaissances sont bien souvent acquises en fonction du grade. Or, Galula avait eu finalement la chance d’être employé hors hiérarchie et au-dessus du niveau de responsabilité normal de son grade. Ensuite, l’irritation potentielle d’éléments de la chaine hiérarchique, existera toujours. Reste la publication d’ouvrages ou d’articles dans les revues spécialisées mais est-ce efficace ? Seul le « buzz » peut attirer aujourd’hui l’attention du lecteur !

Les réflexions que suscite cet ouvrage

Quel est le but d’une insurrection sinon le retrait par la propagande et par la terreur de tout soutien à un gouvernement légal en le rendant illégitime et indéfendable ? Quand ni la population, ni l’administration y compris par sa police, ne veulent plus protéger les institutions, l’État s’effondre. N’est-ce pas ce qui menace la France aujourd’hui certes avec des « insurgés » différents et aux objectifs divers entre extrême-gauche, extrême-droite, islamistes, frères musulmans, gilets jaunes mêmes…

D’ailleurs, il nous manque un terme pour qualifier les ennemis de la République pour ne pas les ranger dans une dénomination qui les valoriserait. La notion de « rebelle à la République » pourrait avoir son intérêt. Elle contraint à définir ce que la communauté nationale peut accepter ou pas au nom de sa nécessaire cohésion. Un « rebelle » s’oppose par définition à l’autorité qui doit être clairement établie et affirmée. « Un rebelle à la République » est celui qui s’oppose à notre système politique, à nos institutions, à notre société, sinon à notre culture, à nos traditions, à notre histoire. En l’occurrence, le curseur de ce qui est acceptable en démocratie est déplacé vers plus de rigueur et d’autorité que vers des libertés sans contreparties provoquant le chaos, notre affaiblissement, le manque de protection des citoyens dans de nombreux domaines.

Les conflits d’hier et d’aujourd’hui évoqués avec équilibre dans cet ouvrage amènent naturellement à quelques conclusions. Concernant le conflit algérien que l’armée française a gagné (Mais que faire d’une victoire militaire si on n’est pas capable de conclure la paix ? Problème toujours pas résolu), je comprends mieux l’attitude anti-française du FLN au pouvoir aujourd’hui. Le FLN a perdu sa guerre militaire et son armée, au cœur du pouvoir, ne peut pas avouer cet état de fait. 50 ans après, l’échec politique d’un gouvernement ayant capitalisé sur cette imposture d’une victoire finalement peu glorieuse est patent. De fait, la reconnaissance d’une quelconque repentance française signifierait celle d’une victoire militaire du FLN qui n’a jamais eu lieu et qui a « légitimé » le rôle de prédateurs de ces « combattants pour l’indépendance ».

Concernant la contre-insurrection, notre armée doit maintenir ses compétences dans ce domaine et à ce titre ses engagements en Afrique sont indispensables pour les faire évoluer et les associer à la haute technologie. Il est cependant toujours regrettable à mon avis qu’une école ne soit pas dédiée à l’apprentissage de la contre-insurrection.

Le territoire national n’est plus à l’abri de l’action de mouvements visant à la déstabilisation de l’État, éventuellement par des actions armées et terroristes, que ces mouvements soient à but politique comme les extrémistes essentiellement de gauche, les plus déterminés et aguerris, à but religieux avec l’islam politique des frères musulmans donnant l’illusion de poursuivre des objectifs différents de l’islamisme radical de Daech ou d’Al Qaida, éventuellement à buts criminels ou mafieux. L’exemple de l’Amérique du Sud, que ce soit au Brésil ou au Mexique, doit nous faire réfléchir sur ce poids de la criminalité. Protéger et permettre aux citoyens de vivre le plus décemment possible restent une mission fondamentale que D. Galula et ses successeurs, pour ceux qui l’ont compris, nous enseignent (Cf. Mon billet du 27 avril 2014, « Les commandos de l’air et la contre-insurrection en Algérie » et le rôle des quelque 750 SAS qui aidaient au développement de l’Algérie rurale et de plus d’un million d’Algériens). Quand l’administration est déficiente, l’armée peut remplir une partie de ce rôle.

Il n’en reste pas moins que l’adhésion à une cause est sans doute la partie la plus importante de la guerre contre-insurrectionnelle. Ce ne sont pas les moyens les plus importants mais les hommes motivés qui feront la différence. La guerre de l’information est hier comme aujourd’hui au cœur de l’action contre-insurrectionnelle. Ce qui compte est en particulier cette histoire commune qui fait adhérer mais aussi combat les idées fausses. Selon le discours médiatique et politique dominant, toute opinion est respectable au nom des valeurs démocratiques. Le temps du choix est cependant aujourd’hui nécessaire pour un engagement fort au sein de l’État au moins. Celui-ci doit être efficace et inspirer la confiance aux citoyens. Chacun y a sa place. Or, les derniers événements en France ont montré la méfiance croissante et agressive envers l’État, le doute au sein des administrations.

Néanmoins, penser la contre-insurrection et ses modes d’actions ne signifie pas abandonner les forces armées de haute intensité. L’ennemi conventionnel existe encore, certes pas à nos frontières mais les engagements futurs dans le cadre d’une coalition contre les nouvelles puissances mondiales doivent être envisagés. En outre, le combat en haute intensité contraint à la réflexion et à l’élaboration de nouveaux équipements, à gérer la complexité du monde moderne à la différence de la contre-insurrection qui est une guerre au sein des populations, avec une approche interculturelle, sociale, économique, informationnelle. La haute technologie fournie par les armements conventionnels permet la destruction de l’ennemi y compris en contre-insurrection certes en donnant l’image de l’utilisation d’un marteau pour écraser une mouche, donc à un coût important, mais avec de faibles pertes pour nous.

Pour conclure

Enfin, que ce soit sur le territoire national ou à l’extérieur, « protéger la population » assure la victoire sur toute rébellion ou éventuellement insurrection contre la République, menaces représentées actuellement par les déviances populistes ou extrémistes, politiques ou religieuses. Pour Galula, hier comme aujourd’hui, « On protège d’abord, on séduit après ». Il ne s’agit pas de gagner les cœurs et les esprits d’abord mais de créer les conditions pour que cela soit possible. Cela commence naturellement par une réelle affirmation de l’autorité de l’État et de ses représentants.


Lire aussi : Les redécouvertes américaine et française du stratège atypique David Galula (Conflits) – Par Gregor Mathias

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