Le second Anschluss : l’annexion de la RDA

La réunification de l’Allemagne. Un des plus beaux succès de l’Europe issue de la chute du mur de Berlin ? La réalité est bien différente.

25 ans après, la distance entre les deux parties de l’Allemagne continue à s’accentuer, malgré les transferts d’argent public du gouvernement fédéral et de l’Europe. Fort d’une recherche scrupuleuse et des témoignages des principaux acteurs, l’auteur montre comment la réunification a signifié la complète désindustrialisation de l’Allemagne de l’Est, la perte de millions de postes de travail, et une émigration vers l’ouest qui dépeuple des villes entières.

Le patrimoine économique du pays le plus prospère du bloc de l’Est a ainsi été dilapidé, spolié, saccagé, au prétexte d’une intégration à l’idéologie libérale dominante. Après les ravages que cette même politique aveugle cause aux pays du Sud de l’Europe et au notre également, force est de constater que l’histoire de cette union qui divise parle également à notre présent.

Vladimiro Giacché est né à La Spezia en 1963. Il a étudié à l’Université de Pise et à celle de Bochum (Allemagne). Lauréat de la prestigieuse École normale de Pise, il s’est spécialisé en philosophie. Auteur de différents essais philosophiques et économiques (en italien), Karl Marx, le capitalisme et la crise (2010), L’usine du faux. Stratégies du mensonge dans la politique contemporaine (2011) et Titanic Europe. La crise qu’on ne nous a pas racontée (2012).


« L’ex-RDA est un Mezzogiorno au centre de l’Europe » (La Tribune)

Vladimiro Giacchè, économiste italien, est l’auteur d’un livre sur l’unification allemande qui vient d’être publié en français: « Le second Anschluss : l’annexion de la RDA » (éditions Delga). Dans cet entretien accordé à La Tribune, il dresse un bilan critique de ce qu’est devenu le pays 25 ans après sa réunification .

Vladimiro Giacchè est un économiste, actuellement partenaire d’une société financière, Sator, et président du Centre de recherche européenne de Rome. Il a écrit en langue italienne plusieurs essais depuis 2010. En 2014, il a publié un ouvrage sur l’unification allemande qui est aujourd’hui traduit en français aux Editions Delga*. Cet ouvrage, « Le Second Anschluss », déconstruit un des grands contes de fées contemporain : le succès de la réunification allemande. Dans un livre richement documenté et à la logique implacable, Vladimiro Giacchè montre que la RDA de 1989 était certes une économie déclinante, mais elle n’était pas « en banqueroute » comme l’ont prétendu les dirigeants ouest-allemands pour justifier une union monétaire rapide.

Il montre également que, avec cette union, mais aussi avec la mise en place de la Treuhand, l’organisme chargé de la « gestion » de l’économie est-allemande, et encore avec la création de « dettes envers l’Etat » des entreprises dont la légalité était douteuses, la RFA a procédé à une liquidation en règle d’une économie entière. Une liquidation qui s’inscrivait dans une négation complète de l’histoire de la RDA, dans sa réduction « à une note de bas de page de l’histoire allemande ». « Nous ne partons pas du principe de légitimité égale. Il y a la Loi Fondamentale et il y a la République fédérale allemande. Nous partons du principe que vous en avez été exclu pendant quarante ans », résumait Wolfgang Schäuble, le négociateur de l’unification pour la RFA devant ses homologues de l’est. Aucune chance n’a, en réalité, été laissée aux entreprises est-allemandes. Place nette aura été faite pour les groupes ouest-allemands et la population de l’ex-RDA en aura fait les frais. C’est pourquoi Vladimir Giacchè revendique le terme « d’annexion » qui a été banni du débat public allemand.

25 ans après la réunification, il est peut-être temps d’ouvrir ce dossier. D’autant que le scandale Volkswagen est venu rappeler que « l’exemplarité » allemande demeure sujette à caution. Valdimiro Giacchè y contribue, et il a accepté de répondre aux questions de La Tribune.

La réunification allemande est généralement présentée comme un succès économique. Etes-vous d’accord avec cette vision ?

Vladimir Giacchè. Non. Mais, ce n’est pas moi, ce sont les chiffres qui décrivent une réalité différente. Dans l’ancienne Allemagne de l’Est, plus de 40 % de la population vit de transferts sociaux. Le taux de chômage est un peu moins du double de celui de l’ouest, le PIB par habitant se situe environ à 75 % de celui l’ouest (mais dans le seul secteur privé, il est plus bas d’encore 10 %). Au cours de ces 25 années, l’émigration vers l’ouest a concerné un peu moins de 3,8 millions de personnes sur une population de départ de 16 millions de personnes, alors que seulement 1,8 million d’Allemands de l’ouest ont fait le chemin inverse.

Les conséquences de cette situation sont un écroulement de la natalité, un vieillissement de la population et un dépeuplement des villes. Il ne s’agit pas là d’opinions, mais de faits. Et c’est aussi un fait que l’ancien territoire de la RDA depuis la chute du mur de Berlin a connu un des taux de croissance les plus bas parmi les anciens pays du bloc de l’est. Si l’on ajoute à cela que la contribution de ces territoires au PIB total allemand est inférieur à celui de la RDA (moins de 11 % en 2011 contre 11,6 % en 1989), il paraît évident que l’on ne peut imputer la responsabilité de cette situation à ce qu’il y avait avant ou au seul régime d’Honecker. La RDA faisait partie du bloc socialiste, comme la Pologne, qui était alors beaucoup plus arriérée et qui, ensuite, a connu des taux de croissance bien plus élevés. On peut faire la même constatation pour la République tchèque et la Slovaquie, et d’autres encore. L’ex-RDA reste un Mezzogiorno au centre de l’Europe.

Comment expliquez-vous cette situation ?

Elle s’explique en grande partie par la façon dont a été conduite l’unification de l’Allemagne, en particulier l’union monétaire voulue par Helmut Kohl, qui a ouvert la voie à l’union politique réalisée le 3 octobre 1990, mais qui a désertifié industriellement l’Allemagne de l’Est.

Pourquoi ? Quelles ont été les conséquences pour l’ex-RDA et pour l’Europe des choix monétaires du gouvernement Kohl ?

L’union monétaire des deux Allemagnes, entrée en vigueur le 1er juillet 1990, a été réalisée au mépris des avis négatifs émis par les experts économiques du gouvernement d’Allemagne de l’ouest et même du président de la Bundesbank. Ces derniers mirent en garde contre une union monétaire faite à la hâte, sans prévoir aucune période de transition. De plus, elle a été réalisée avec des taux de change totalement irréalistes. Le taux d’un mark de l’ouest pour un mark de l’est était absolument insensé si l’on prend en compte le fait que les rapports commerciaux entre les deux Allemagne en 1989 étaient établis sur un taux (accepté évidemment par les deux parties) d’un mark de l’ouest pour 4,44 marks de l’est.

Ce taux de change a signifié une chose très simple : une réévaluation des prix des biens produits à l’est de 350 %. Le même gouverneur de la Bundesbank, Karl Otto Pöhl, a déclaré plus tard que, de cette façon, l’économie de l’Allemagne de l’Est « fut soumise à un remède de cheval auquel aucune économie ne peut survivre ». Et de fait, les industries de l’Allemagne orientale perdirent, littéralement en un jour, trois types de marchés : celui de l’ouest, celui de l’intérieur de l’ex-RDA et celui de la Russie et des pays de l’est. Alors que, dans le même temps, les industries de l’Ouest se virent ouvrir les portes d’un marché de 16 millions de consommateurs. Ce sont ces mêmes industriels de l’ouest qui ont parlé du « boom de la réunification » pour l’ouest. Mais, pendant ce temps, les « blühende Landschaften », les « paysages en fleurs » promis par Helmut Kohl à l’est ne sont jamais venus. Les Länder de l’est ne sont absolument pas, 25 ans après, en mesure de s’autosuffire, mais ils doivent encore dépendre des transferts massifs du gouvernement fédéral, qui, en grande partie, finance la consommation.

Et pour l’Europe, quelles ont été les suites de cette unification ?

Pour l’Europe, les conséquences de l’unification allemande (monétaire, puis politique) ont été en particulier l’accélération de la construction européenne voulue par Mitterrand pour « contenir » la puissance d’une Allemagne qui avait acquis à nouveau une centralité géopolitique en Europe. L’Union monétaire européenne elle-même était une partie de ce dessein. Ses résultats ont cependant été opposés à ceux que l’on espérait alors : la Banque centrale européenne est devenue une sorte de Bundesbank continentale et l’orthodoxie néolibérale allemande a fini par s’imposer à toute l’Europe.

L’unification monétaire allemande peut-elle être considérée comme un modèle de la création de l’euro ?

Je ne dirais pas que c’est un modèle, si on signifie qu’il s’agit d’une répétition ponctuelle et intentionnelle de toutes les caractéristiques de l’union monétaire. Ainsi, dans le cas de l’euro, il n’y a pas une réévaluation anormale des autres monnaies par rapport au mark dans la fixation du taux de change. On peut cependant souligner qu’une réévaluation a bien eu lieu et, par exemple, dans le cas de l’Italie, le président de la Bundesbank, Hans Tietmeyer – qui faisait partie de l’équipe de négociateurs de l’union monétaire allemande – négocia le taux de change avec beaucoup d’obstination.

Il existe cependant un parallèle possible ?

Oui, car l’essentiel est ailleurs. Aujourd’hui, beaucoup d’économies européennes souffrent des mêmes maux que celle de l’Allemagne de l’Est après l’introduction du mark de l’ouest : chute du PIB, désindustrialisation, taux de chômage élevé, déficit de la balance commerciale, émigration. Ce n’est pas un hasard. La monnaie unique a accentué la spécialisation productive en Europe, en renforçant le principal producteur de produits manufacturiers au détriment des pays ayant une productivité du travail plus faible. Ce processus a été aggravé par une politique mercantile allemande agressive – une politique économique qui mise tout sur les exportations, au point de sacrifier la demande intérieure.

Cette politique a été rendue possible par deux mouvements : les relations de sous-traitance avec les pays à bas salaires de l’est européen qui ne font pas partie de la zone euro et la réforme du marché du travail menée par Gerhard Schröder. Grâce à « l’Agenda 2010 », la dynamique salariale allemande s’est maintenue bien en dessous de l’inflation et même de l’augmentation de la productivité du travail. Cette productivité a, entre 2000 et 2012, augmenté de 14 %, mais les salaires réels ont diminué de 1 %. En France, dans le même temps, la productivité a progressé de 12 %, mais une grande partie de cette hausse a été transférée aux salaires.

La monnaie unique empêche une récupération de la compétitivité par le réajustement des taux de change et l’adoption d’une politique mercantile dans un tel contexte a créé des déséquilibres croissants des balances commerciales à l’intérieur de la zone euro. Ceci a conduit à une désindustrialisation progressive dans les pays de la périphérie, mais aussi en France, qui, en revanche, a permis à l’Allemagne, de renforcer grâce aux exportations la composante industrielle de son PIB.

Cette désindustrialisation est commune avec celle de la RDA ?

Cette désindustrialisation de la périphérie contient, à la longue, des logiques explosives, et rend nécessaires des transferts du centre vers la périphérie. Si je veux que la zone euro appauvrie et désindustrialisée continue à acheter mes marchandises, je dois financer ses consommations. C’est ce qui s’est passé avec la RDA. Mais c’est justement cette partie du modèle que l’Allemagne se refuse à copier. Elle préfère maximiser ses avantages à court terme.

Il est clair qu’une union monétaire qui alimente de tels déséquilibres en son sein ne peut résister à long terme. On ne peut davantage penser qu’elle puisse fonctionner par la pure et simple exportation du modèle de « l’Agenda 2010 » dans les autres pays. Pour deux raisons. La première est que toute politique mercantile fondée sur la déflation salariale suppose nécessairement que les autres ne suivent pas la même politique. Autrement, le seul résultat sera une course à la baisse des revenus et ce sera un appauvrissement généralisé. La deuxième raison est que la diminution des salaires dans les pays en crise affaiblit la demande et frappe les entreprises qui travaillent sur le marché intérieur, avec, comme résultat, de détruire la capacité productive et d’aggraver la crise. On l’a vu en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie et aussi en France.

Dans le nouveau mémorandum grec, il existe un « fond de privatisation » qui semble inspirée par la Treuhand allemande. Le parallèle vous semble pertinent ?

Il est absolument pertinent. La Treuhandanstalt, l’institution qui a privatisé entièrement l’économie de l’Allemagne de l’Est, a été explicitement proposée à la Grèce comme un modèle à suivre depuis 2011 par Jean-Claude Juncker, qui était alors président de l’Eurogroupe et est aujourd’hui président de la Commission européenne. « Je saluerais avec plaisir le fait que nos amis grecs créent une agence de privatisation indépendante, sur le modèle de la Treuhandanstalt allemande, dans laquelle des experts étrangers auraient aussi une place », a-t-il alors affirmé.

L’adoption de ce modèle a été définitivement établie dans le dernier « plan de sauvetage » de la Grèce signé par le gouvernement Tsipras. Et ceci est paradoxal : la Treuhand détruisit une richesse de l’ordre de 900 milliards de marks de l’ouest (environ 450 milliards d’euros, NDLR) et fut tâchée de scandales d’escroqueries et de corruptions. Il y a même eu une commission d’enquête parlementaire sur elle. Il s’agit d’une institution qui, avec le mot d’ordre: « la privatisation est le meilleur assainissement », opéra de fait une liquidation des actifs industriels de la RDA, déjà dévalorisés par l’union monétaire. Les conséquences pour la Grèce seront les mêmes : une liquidation du patrimoine d’infrastructures et des industries d’Etat.


V. Giacchè : «Vingt-sept ans après, l’Allemagne de l’Est ne s’est pas remise de son annexion par l’Ouest» (L’Arène nue)

Vladimiro Giacchè est un économiste italien, actuellement président du Centre de recherche européenne de Rome. Fin connaisseur de l’Europe et de l’Allemagne, il est l’auteur d’un ouvrage original et riche sur la réunification allemande, Le second Anschluss – l’annexion de la RDA (édition Delga, 2015). Alors que l’Allemagne vient de voter dans le cadre d’élections législatives dont les résultats fragilisent Angela Merkel et quelques jour après le vingt-septième anniversaire de l’unité du pays, il a bien voulu répondre aux questions de L’arène nue. 

[Cet entretien a été traduit de l’italien par une fine équipe composée de Luca Di Gregorio, Gilles Tournier et Paul Moesch : un grand merci.]

Les résultats des élections législatives en Allemagne ont révélé de profondes divergences entre l’Ouest et l’Est du pays. Dans l’ex-RDA, le parti AfD fait 21,5 %, et est arrivé second. Die Linke y a réalisé ses meilleurs score (16 % contre 9 % au niveau national). J’imagine que vous n’en être guère surpris. Comment l’expliquez-vous ?

Aucune surprise, en effet. C’est la conséquence d’un pays qui reste toujours divisé vingt-sept ans après son unification, en même temps que d’un accroissement des inégalités sociales ces dernières années. Un citoyen qui vit en Allemagne de l’Est a deux fois plus de chances d’être chômeur que s’il vivait à l’Ouest. Et lorsqu’il travaille, il perçoit un salaire inférieur de 25 % à ce que perçoit un travailleur de l’Ouest.

Cela n’a pas grand chose à voir avec l’incapacité supposée des Allemands de l’Est à travailler (car oui, cet argument a parfois été avancé). C’est au contraire lié aux modalités de l’unification allemande. C’est lié au fait qu’à la nécessité de réaliser rapidement l’unité politique, qu’à la nécessité idéologique de supprimer complètement la RDA, ont été sacrifiées des exigences économiques élémentaires, en particulier celle de sauvegarder autant que possible l’industrie et les emplois des citoyens de l’Est. On a pratiqué la politique de la tabula rasa, en établissant le taux de change à un contre un entre le mark de l’Ouest et le mark de l’Est. Ce faisant, on a mis l’industrie de la RDA hors-jeu. Par ailleurs, l’ensemble du patrimoine industriel de l’ex-RDA a été confié à une société fiduciaire, la Treuhandanstalt, qui l’a liquidé, créant instantanément des millions de chômeurs. Il est beaucoup plus facile de fermer une industrie que de la reconstruire. Mais depuis, on s’est hélas rendu compte que lorsqu’on désindustrialise un pays (la désindustrialisation de la RDA n’a aucun autre exemple en Europe en période de paix) les conséquences peuvent durer des décennies, sinon des siècles. Le «Financial Times Deutschland» du 18 juin 2008 affirmait d’ailleurs que pour aligner complètement les revenus des deux parties de l’Allemagne, il faudrait 320 ans…

Le plus ridicule est que l’unification de l’Allemagne nous est  présentée aujourd’hui comme une réussite opposable, par exemple, au destin du Mezzogiorno italien. La vérité, c’est que de tous les pays ex-socialistes d’Europe orientale, les territoires de l’Allemagne de l’Est sont ceux qui, en valeur absolue, ont connu le moins de croissance ces 27 dernières années. Il est dès lors normal que les citoyens qui vivent dans ces territoires se sentent abandonnés par la politique, et qu’ils expriment leur protestation par le vote. D’autant que comme on le sait, le pourcentage de pauvres (et de travailleurs pauvres – les working poors) en Allemagne a augmenté partout ces dernières années, et pas seulement à l’Est. C’est aussi le résultat du fameux « Agenda 2010 » de Schröder que Macron, à ce qu’il semble, veut aujourd’hui reproduire en France.

Dans votre livre, « Le second Anschluss » vous expliquez qu’au moment de la réunification, l’ex-RDA a été « criminalisée », que ses élites ont été écartées. Outre les problèmes économiques générés par une unification brutale, tout cela n’a-t-il pas généré également un traumatisme identitaire ?

Oui, c’est un autre aspect considérable et peu connu de cette affaire. L’élite, non seulement politique mais aussi scientifique et culturelle de l’ex-RDA, a été complètement évincée. Aujourd’hui encore, rares sont les professeurs des universités enseignant à l’Est qui ne proviennent pas de l’Ouest. Dans la magistrature et dans l’armée, la proportion des « Ossies » est quasi nulle. Tous les instituts et les académies de l’Est ont été liquidés en un temps record. Certains, tel le juriste et éditorialiste Arnulf Baring, sont même allés jusqu’à écrire des citoyens de l’Est qu’ils avaient été « mentalement altérés » par le « régime collectiviste », et qu’ils étaient donc devenus malgré eux un « élément freinant d’un point de vue systémique».

Ces pratiques et ces propos ont évidemment contribué à engendrer dans une large frange de la population d’ex-Allemagne de l’Est, la sensation d’avoir été colonisée, et de voir mise en cause sa propre identité. Il est d’ailleurs intéressant d’observer que la population de l’Est ne partage guère l’idée – majoritaire dans le monde politique et dans les médias mainstream – selon lequel tout ce qui existait en RDA, méritait d’être éliminé. Un sondage commandé par le gouvernement à l’institut de recherche EMNID pour le vingtième anniversaire de la chute du Mur a en effet montré que 49% des habitants de l’ex-RDA approuvaient l’affirmation suivante : « la RDA avait plus d’aspects positifs que d’aspects négatifs. Il y avait des problèmes, mais on vivait bien ». Pour les « Ossies », la diabolisation de la RDA a donc largement été perçue comme une mise en cause de leur histoire personnelle et de leur identité.

Vous expliquez que l’unification allemande s’est faite par la monnaie, et que c’était une si mauvaise idée que le patron de la Bundesbank de l’époque, Karl-Otto Pöhl, était contre. Le même fut ensuite un farouche opposant à la mise en place de l’euro. Existe-t-il des similitudes entre l’unification monétaire des deux Allemagnes et la création de la monnaie unique européenne ? 

Le témoignage de Karl-Otto Pöhl est très intéressant. Il était en effet opposé, en 1990, à l’unification monétaire immédiate. Celle-ci a cependant été réalisée, de surcroît au taux de 1 Deutschemark contre 1 Ostmark, alors que le taux de change réel dans les relations économiques entre les deux Allemagne était jusque-là de 1 pour 4,44. Du coup, le prix des marchandises produites en RDA s’est trouvé réévalué du jour au lendemain de 350 % ! Deux ans plus tard, Pöhl pouvait affirmer devant une commission d’enquête parlementaire que dans ces conditions « les entreprises de RDA perdraient toute compétitivité », et conclure en disant qu’on avait administré à l’Est « un remède de cheval qu’aucune économie ne pourrait supporter. » À l’époque de cette commission d’enquête, Pöhl n’était plus président de la Bundesbank. Il s’était en effet retiré en 1991, peu de temps après une audition au Parlement européen durant laquelle il avait déjà présenté l’unification monétaire allemande comme « un désastre », et déconseillé à ses auditeurs de ne pas renouveler l’erreur à l’échelon européen. Comme on le sait, il n’a pas été écouté.

Mais quelles sont les ressemblances entre les deux unions monétaires ? 

La plus importante tient au fait qu’une monnaie n’est pas simplement une monnaie, mais intègre des rapport juridiques et sociaux. Dans le cas du Deutschemark, il s’agissait de rapports sociaux capitalistes ( ceux de la prétendue « économie sociale de marché » allemande ). Dans le cas de l’euro, il s’agit du néolibéralisme qui inspire le traité de Maastricht et qui se caractérise par l’indépendance de la Banque Centrale par rapport aux gouvernements (ce qui signifie la dépendance de nombreux gouvernements par rapport à cette Banque centrale), dont l’objet unique est la stabilité des prix ( et pas l’emploi ).

En découle une compétition entre les États est fondée sur le dumping social et fiscal, où celui qui joue le jeu le premier est gagnant. Évidemment, dans le contexte d’une monnaie unique, au sein de laquelle il est par définition impossible d’ajuster les différences de compétitivité par le taux de change, la victoire qui n’admet aucune contestation. L’Allemagne a joué ce jeu avec l’Agenda 2010 de Schröder et une forte réduction des impôts sur les entreprises. Résultat : une énorme croissance de sa balance commerciale, tandis que les autre États de la zone euro étaient en déficit. Du coup dans de nombreux autres pays européens et de la même façon quoi qu’avec une intensité moindre, on a pu observer, après 2008 des phénomènes semblables à ceux qui s’étaient manifestés en Allemagne de l’Est après la réunification : chute du PIB, désindustrialisation, augmentation du chômage, déficit de la balance commerciale, augmentation de la dette publique, émigration.

Les ressemblances, comme on peut voir, ne sont donc pas négligeables. Mais il y a également des différences, positives ou négatives. Dans l’eurozone, on n’a jamais vu se mettre en place la parité déraisonnable des monnaies comme ça avait été le cas entre le DM et l’Ostmark. En revanche, il n’y a pas eu non plus les transferts de fonds massifs qu’a effectués la RFA au profit de la RDA. L’opposition têtue de l’Allemagne à ce type de transferts démontre que la classe dirigeante de ce pays n’a pas retenu la leçon de l’unification d’un point de vue économique. Cette leçon est la suivante : si tu désindustrialises ton voisin, et si tu veux qu’il continue à acheter tes produits, tu dois financer sa consommation. L’Allemagne espère obtenir le beurre et l’argent du beurre, ce qui ne fait que rendre explosives les contradictions au sein de l’Eurogroupe.

On a évoqué plus haut la Treuhand, l’outil créé pour privatiser à toute vitesse en Allemagne de l’Est. N’était-elle pas une sorte d’ancêtre de la « Troïka » qui a si durement sévi dans les pays d’Europe du Sud ?

Si, bien sûr ! La réactivation d’une Treuhand pour la Grèce fait partie du train de mesures acceptées par Alexis Tsipras durant l’été 2015. Il s’agit en substance d’exproprier une partie du patrimoine public grec (dans le cas de l’Allemagne de l’Est, il s’agissait de la totalité), et de le confier à une société fiduciaire placée sous le contrôle des créanciers. En octobre 2016, j’ai participé à un congrès à Berlin durant lequel a été mise en évidence la continuité entre les privatisations opérées par la Treuhandanstalt et les mesures imposées par la « Troïka » et l’Eurogroupe à la Grèce. Il est incroyable que ce modèle ait été de nouveau choisi vu le désastre qu’il a provoqué en ex-RDA, c’est à dire la destruction de richesses pour un montant de 900 milliards de DM de l’époque, et l’anéantissement de l’industrie de l’Est. C’est là qu’on voit à quel point il peut être funeste de d’ignorer les leçons de l’histoire.

Aujourd’hui, vous qui avez écrit tour à tour sur l’Europe et sur l’Allemagne, comment voyez-vous l’avenir de ce pays, et celui de notre continent ?

Je ne suis pas très optimiste. L’Allemagne semble prisonnière de sa politique mercantiliste et incapable de modifier son approche. Chez les autres grands pays européens – à commencer par la France – demeure l’illusion de pouvoir la suivre sur son terrain. Il me semble que ni les classes dirigeantes allemandes ni celles européennes ne soient conscientes des immenses dégâts causés par l’idée de faire de l’union monétaire l’alpha et l’oméga de l’union politique du continent.

La plus grande promesse de la monnaie unique, celle de promouvoir la convergence entre les économies, a été trahie (et il ne pouvait en aller autrement, à la lumière du contenu du Traité de Maastricht). C’est le contraire qui s’est produit. La conséquence est une instabilité structurelle de la zone euro, mais également une dégradation des relations entre pays d’Europe, un «blame game» («jeu des reproches») continu et réciproque et la fin de toute volonté de solidarité européenne. On l’a parfaitement vu hier au sujet de la Grèce, on le voit encore aujourd’hui au sujet de la crise migratoire.

Voilà pour les dégâts. Quant aux risques, ils ne sont pas moindres. Le risque majeur est celui de l’explosion non coordonnée de la zone monétaire. La chose la plus raisonnable à faire serait de désamorcer cette bombe, et de le faire tous ensemble, en réfléchissant à la manière d’éliminer l’euro de la façon la moins douloureuse possible. Je constate qu’au contraire, on continue à divaguer sur un surcroît d’intégration européenne. Cette attitude est digne de ceux qui pensent que pour résoudre les problèmes d’un immeuble construit sur de mauvaises fondations il faut ajouter un nouvel étage. En général, dans ces cas-là, les choses ne se terminent pas bien.


Allemagnes : le second Anschluss (Blog de Bertrand Renouvin)

L’union très rapide entre la République fédérale allemande et la République démocratique allemande après la chute du Mur de Berlin est toujours présentée comme un événement naturel et positif pour l’ensemble des Allemands. Vladimiro Giacché montre qu’il n’en est rien.

Il n’y a pas de fatalité. Un événement historique ouvre toujours plusieurs perspectives et tel fut le cas lorsque, le 9 novembre 1989, les gardes-frontières est-allemands ouvrirent les barrières sous la pression de la foule. On dit que la chute du Mur est l’acte premier de la « réunification » mais ce mot n’est pas adéquat car la réunion des deux Allemagnes pouvait se faire autrement.

Nous avions oublié l’appel Pour notre pays : publié le 28 novembre et revêtu de 1 200 000 signatures, ce texte lu à la radio par l’écrivain Christa Wolf affirme la nécessité de préserver l’indépendance de la République démocratique allemande pour « développer une alternative socialiste à la RFA » face aux conditions dictées par l’Ouest qui amèneraient « une braderie de nos valeurs matérielles et morales » et « tôt ou tard l’incorporation de la RDA à la RFA ».

Le chancelier Kohl semble aller dans ce sens. Le 28 novembre, il propose au Bundestag d’établir un programme en vue d’une confédération de deux Etats, placée hors des blocs militaires. Ce programme est approuvé par Gorbatchev le 30 janvier 1990 mais le processus se transforme et s’accélère : le 7 février, le dirigeant soviétique accepte l’entrée de l’Allemagne unifiée dans l’OTAN et, le même jour, Helmut Kohl lance le projet d’union monétaire. En peu de temps, les Allemands de l’Est constateront que toutes les craintes exprimées dans l’appel Pour notre pays étaient justifiées. En s’appuyant sur des documents allemands, Vladimiro Giacché (1) démontre que la « réunification » fut en réalité une annexion (anschluss) dont les Allemands de l’Est et l’Union européenne supportent encore les conséquences.

Le gouvernement ouest-allemand a donné de la « réunification » une image romanesque de retrouvailles et s’est crédité d’une formidable générosité à l’égard des malheureuses victimes de l’Est. C’est faux. L’union monétaire allemande n’a pas été décidée en réponse, magnanime, au flux des émigrés de l’Est : c’est au contraire l’entrée en vigueur de l’union monétaire qui intensifie le flux migratoire. La « réunification » n’a pas été réalisée en urgence pour sauver la RDA de la banqueroute : son endettement était supportable, il n’y avait aucun risque d’insolvabilité et, malgré de lourds handicaps, son appareil productif permettait d’assurer 50% du revenu national par les exportations. Les économistes est-allemands qui demandaient une phase d’adaptation de trois à quatre ans ne furent pas écoutés : la « réunification » fut une opération politique menée par Bonn avec le concours des partis politiques ouest-allemands qui s’implantèrent à l’Est et remportèrent les élections du 18 mars 1990. Le nouveau parlement vota le 18 mai le Traité sur l’union monétaire, économique et sociale et adopta un taux de change ravageur : 1 mark de l’Est pour 1 mark de l’Ouest. « De but en blanc, écrit Vladimiro Giacché, les entreprises de la RDA perdirent toute possibilité d’être compétitives avec celles de l’Ouest et leurs produits sortirent immédiatement du marché. »

Certes, les consommateurs purent désormais acheter des produits occidentaux mais ils furent victimes de la forte hausse des prix. Quant à la croissance du chômage, elle fut proportionnelle à la chute de la production industrielle : alors que celle-ci se réduisait de moitié, on comptait plus de 1,7 millions de chômeurs au 30 septembre 1990. C’est sur cette catastrophe initiale que fut organisé le pillage de l’ancienne RDA. Alors que la Treuhandanstalt avait été créée par le dernier gouvernement est-allemand pour accueillir les sociétés d’Etat et distribuer à tous les citoyens de la RDA des certificats de propriété, une nouvelle loi votée en 1990 autorisait une privatisation générale. Celle-ci eut lieu au bénéfice des sociétés ouest-allemandes qui occupèrent et dépouillèrent le pays conquis au mépris des règles légales. La Treuhand fut une officine de pillage et d’escroqueries tellement systématiques qu’on estime qu’elle a détruit la valeur de 900 milliards de marks et au moins 2 millions et demi d’emplois. C’est ce que l’on ose appelle l’économie sociale de marché !

Vladimiro Giacché explique comment le calcul des dettes est-allemandes, la procédure de restitutions des propriétés confisquées, la liquidation de l’ensemble des élites est-allemandes – pas seulement des coupables de crimes avérés, d’ailleurs frappés plus durement que les criminels nazis – et la destruction du système scolaire ont littéralement liquidé l’Allemagne de l’Est. Aujourd’hui encore, les anciens länder de l’Est souffrent d’une industrialisation plus faible et d’un chômage plus fort qu’à l’Ouest, sur fond d’émigration, de vieillissement de la population et de dénatalité. Ce retard dans le développement a créé un « mezzogiorno » allemand qui vit grâce aux transferts réalisés à son profit par l’Etat fédéral afin de soutenir la demande des consommateurs est-allemands.

Il faut lire de très près l’histoire du second Anschluss car les principes et les méthodes utilisées au cours de cette opération politique sont appliqués depuis 2010 en Grèce : contrainte monétaire, destruction de l’industrie, pillage et asservissement de type colonialiste. Il n’est pas étonnant que Jean-Claude Juncker ait proposé dès 2011 le modèle de la Treuhand pour la Grèce !  Une différence cependant : il n’y a pas de transferts budgétaires vers la Grèce permettant que ses citoyens préservent un niveau normal de consommation. Une hiérarchie est à maintenir entre les peuples colonisés… Alles in ordnung ?


La réunification de l’Allemagne, un des plus beaux succès de l’Europe issue de la chute du mur de Berlin ? La réalité est bien différente. 25 ans après, la distance entre les deux parties de l’Allemagne continue à s’accentuer, malgré les transferts d’argent public du gouvernement fédéral et de l’Europe – Ekouter.net

Fort d’une recherche scrupuleuse et des témoignages des principaux acteurs, Vladimiro Giacché montre comment la réunification a signifié la complète désindustrialisation de l’Allemagne de l’Est, la perte de millions de postes de travail, et une émigration vers l’ouest qui dépeuple des villes entières.
Le patrimoine économique du pays le plus prospère du bloc de l’Est a ainsi été dilapidé, spolié, saccagé, au prétexte d’une intégration à l’idéologie libérale dominante.
Après les ravages que cette même politique aveugle cause aux pays du Sud de l’Europe et au notre également, force est de constater que l’histoire de cette union qui divise parle également à notre présent.

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