Carnets d’un vaincu

 

Dans sa préface aux Maximes et Réflexions, La Rochefoucauld note en 1665 : « Le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d’abord dans l’esprit qu’il n’y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier et qu’il en est seul excepté, bien qu’elles paraissent générales [.]. »

 

Nul ne saurait formuler meilleure introduction aux aphorismes que réunit cette édition, aphorismes d’un penseur colombien, mort en 1994 à Bogota, dont l’oeuvre est restée presque inconnue à ce jour. C’est dans les années cinquante que paraissent ses premières publications, dans lesquelles il conçoit un « mélange réactionnaire », déjà sous forme d’aphorismes, ne croyant pas que des systèmes plus ou moins clos, tels que les connaît la philosophie occidentale, peuvent rendre compte de la complexité du monde.

 

Toute la question est de savoir si une pensée « réactionnaire » peut contribuer au débat intellectuel d’aujourd’hui. L’extrême susceptibilité du discours officiel, le refus instinctif et inconscient de tout ce qui n’est pas politiquement correct appelle peut-être à un contre-mouvement d’idées. À moins qu’on ose penser que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

Nicolás Gómez Dávila – Sucesivos escolios a un texto implícito (1992) – Carnets d’un vaincu (2009)


Morceaux choisis :

« La sécularisation d’une société consiste en la perte du sens de la dépendance »

« Il suffit de nier la divinité du Christ pour placer le christianisme à la source de toutes les erreurs modernes. »

« L’art pour l’art, la science pour la science, l’éthique pour l’éthique, la religion pour la religion. Toute attitude autre finit par falsifier. »

« Ce qui est notoire dans toute entreprise moderne c’est le décalage entre l’immensité, la complexité de l’appareil technique et l’insignifiance du produit final. »

« La machine moderne est chaque jour plus complexe et l’homme moderne chaque jour plus élémentaire. »

« De celui dont nous disons qu’il est un “homme de son temps”, nous ne faisons que remarquer qu’il coïncide avec la majorité des imbéciles du moment. »

« Lorsque le tyran n’est autre que la loi anonyme, le moderne se croit libre. »

« La dignité de l’homme ne se situe pas dans sa liberté, elle se situe dans le genre de restrictions à sa volonté qu’il accepte librement. »

« Aujourd’hui, le peuple ne se sent libre que lorsqu’il se sent autorisé à ne rien respecter. »

« Le libéralisme s’avère défavorable à la liberté car il ignore les restrictions que la liberté doit s’imposer afin de ne pas se détruire elle-même. »

« La quantité à elle seule suffit pour éveiller l’admiration du moderne. »

« Là où disparaissent jusqu’aux vestiges de liens féodaux, la croissante solitude sociale de l’individu et sa croissante détresse ont tôt fait de le fondre en masse totalitaire. »

« C’est dans la réitération des lieux communs anciens que réside la tâche proprement civilisatrice. »

« Le moderne connaît chaque jour davantage le monde et moins l’homme. »

« Seul l’homme intelligent et le sot savent être sédentaires. La médiocrité est inquiète et voyage. »

« La société a gagné en vulgarité ce qu’elle a perdu en pittoresque. »

« La société moderne ne surpasse guère les sociétés passées que pour deux choses : la vulgarité et la technique. »

« Les textes réactionnaires paraissent obsolètes aux contemporains et d’une surprenante actualité à la postérité. »

« Le réactionnaire n’est pas conseiller du possible mais confesseur du nécessaire. »

« Être réactionnaire c’est avoir compris que nous ne devons pas renoncer à une vérité simplement parce qu’elle n’a aucune chance de triompher. »

« Tandis que les contemporains ne lisent avec enthousiasme que l’optimiste, la postérité relit avec admiration le pessimiste. »

« C’est de la vérité d’une idée dont nous devons nous réjouir, non de son triomphe. Car aucun triomphe ne dure. »

« La démocratie ignore la différence entre vérités et erreurs ; elle ne distingue qu’opinions populaires et opinions impopulaires. »

« Le moderne appelle « changement » le fait de cheminer plus rapidement sur le même chemin et dans la même direction. Le monde, au cours des trois cents dernières années, n’a guère changé que dans ce sens. La simple proposition d’un véritable changement scandalise et atterre le moderne. »

« Avouons franchement à notre adversaire que nous ne partageons pas ses idées car nous les comprenons et que lui ne partage pas les nôtres car il ne les comprend pas. »

« Tradition, propagande, hasard ou conseil choisissent nos lectures. Nous ne choisissons que ce que nous relisons. »

« La médiocrité d’un livre requiert parfois des années avant de devenir manifeste. »

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