« Il faut que tout change pour que rien ne change »

« Si nous [les aristocrates] ne sommes pas là nous non plus, ils [les garibaldiens] vont nous arranger la république. Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. » – Tancredi Falconeri

Don Fabrizio, prince de Salina : « Comme c’est, au fond : rien qu’une lente substitution de classes. »

« Nous vivons dans une réalité mobile à laquelle nous cherchons à nous adapter. »

Giuseppe Tomasi di LampedusaLe Guépard (1958)

Le Guépard de Luchino Visconti (1963), avec Alain Delon (Tancredi Falconeri) et Burt Lancaster (Don Fabrizio)

Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa – Note de lecture de Monsieur Edoardo Costadura (2008)

Le Guépard est un roman écrit par un aristocrate, qui parle de la haute noblesse (d’après Francesco Orlando, le seul roman « écrit de l’intérieur »), qui évoque une époque révolue, éloignée dans le temps (les premiers temps de l’indépendance italienne, le Risorgimento) et un pays, la Sicile, qui apparaît comme à la périphérie de l’Europe. C’est l’œuvre unique ou presque de son auteur, qui connaît de surcroît une publication tardive. Tous ces éléments font que sa réception, dans un premier temps, fut peu sereine (deux refus éditoriaux avant la « découverte » de Giorgio Bassani). […]

Le Guépard apparaît un peu comme des confessions, avec une arrivée dans l’Histoire, incarnée ici non par Napoléon, mais par Garibaldi. L’Histoire est un moteur romanesque. […] (le roman) raconte de l’intérieur la décadence de la haute noblesse.

[…] L’Histoire, le Risorgimento (i.e. résurgence, synonyme de renaissance), sert à désigner le processus de libération, d’unification de l’Italie, très longtemps divisée et soumise à une domination étrangère. La Sicile en est le cas le plus éclatant, occupée successivement (cf. discours de Don Fabrizio à Chevalley) par les Grecs, les Romains, les Arabes, les Normands, les Angevins, les Bourbons.

Au XIXe siècle, à partir de 1860, grâce à l’initiative des Républicains manzziniens (Garibaldi) et à la politique de Cavour (ministre du roi de Sardaigne), s’opère l’unification lente de l’Italie. D’abord par la guerre dans le Nord, contre les Habsbourg, avec l’aide de Napoléon III, puis par la guerre dans le Sud, grâce aux Mille (les Chemises rouges à Marsala en 1860). La lutte s’achève en 1870, avec la prise de Rome et l’installation de Victor- Emmanuel II au palais du Quirinal en 1871.

Tout le roman est enclos dans l’incipit en latin : « nunc et in hora mortis nostrae. » (« Maintenant et à l’heure de notre mort » ou «Maintenant qui est aussi l’heure de notre mort »).

Le personnage de Don Fabrizio, prince de Salina

[…] Don Fabrizio ressemble beaucoup aux personnages typiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui n’arrivent pas à s’adapter à la vie bourgeoise ordinaire ; le prince est « inapte » à la vie, comme l’Oblomov, de Goncharov, ou chez Svevo, le héros de Senilità.

Don Fabrizio est dans la même position que Chateaubriand vis-à-vis de l’Histoire (« Je me suis rencontré entre les deux siècles […] nageant avec espérance vers une rive inconnue ») ; Chateaubriand n’a jamais atteint l’autre rive, il est resté dans le fleuve (« ce 16 novembre 1841 »). De même, Don Fabrizio est au milieu du gué, et il y reste ; il n’y a pas de révolution en Sicile, qui se trouve à cheval entre le temps ancien et le temps moderne  « J’appartiens à une génération malheureuse, à cheval entre les temps anciens et les nouveaux, et qui se trouve mal à l’aise dans les deux. » […] Chateaubriand et Don Fabrizio sont les derniers témoins de la mémoire féodale. »

« Nous fûmes les Guépards, les Lions ; ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals, les hyènes ». De la même façon, Chateaubriand évoquait les nouvelles créatures à la chute de Napoléon, il songeait sans doute à Thiers : ils « ne semblent pas capables de vie. Ils trouvent respirable un air qu’on ne saurait respirer ».

[…] L’opposition entre Ancien Régime (régenté par la noblesse) et Nouveau Régime fait irruption en 1860. Comment une famille de la grande noblesse réagit-elle aux changements ? Résiste-t-elle ? Succombe-t-elle ?

[…] (Le personnage) de Tancredi est le catalyseur du changement. […] Il prononce, la fameuse phrase, celle qui fait entrer le mot « gattopardesque » dans le dictionnaire italien : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change », formule qui agit comme un déclic pour Don Fabrizio, qui comprend cependant avec retard (« En descendant l’escalier, il comprit »). Cette phrase lui servira de critère pour la lecture politique des changements dont il reste le spectateur. […] « J’ai très bien compris : vous ne voulez pas nous détruire, nous, vos « pères » ; vous voulez seulement prendre notre place. Avec douceur, avec les formes, en mettant peut-être même quelques milliers de ducats dans nos poches. […] au fond : rien qu’une lente substitution de classes ».

Don Fabrizio est donc comme illuminé par la phrase initiale. Or, qu’est-ce qui change vraiment ? En effet, tout change… mais tout reste-t-il tel que c’était ? […] ce qui change, c’est d’abord le rapport économique. Le pouvoir à Donnafugata passe entre les mains de Sedàra, aussi riche et plus puissant que Don Fabrizio […] mais le changement se fait aussi dans Don Fabrizio lui-même […] pour la première fois, il doit agir en fonction des autres, il doit changer sous la pression des autres .

[…] Donc rien ne reste identique… Don Fabrizio en est en partie conscient dans l’entretien avec le Jésuite Pirrone : […] « Nous ne sommes pas aveugles, mon cher Père. Nous ne sommes que des hommes. Nous vivons dans une réalité mobile à laquelle nous cherchons à nous adapter comme les algues se courbent sous la poussée de la mer. L’immortalité a été promise à la Sainte Église ; à nous, en tant que classe sociale, non. Pour nous, un palliatif qui promet de durer cent ans équivaut à l’éternité. Nous pourrons tout au plus nous faire du souci pour nos enfants, peut-être pour nos petits-enfants ; mais au-delà de ce que nous pouvons espérer caresser avec ces mains-ci, nous n’avons pas d’obligations ; et moi, je ne peux pas me préoccuper de ce que seront mes descendants éventuels en 1960 ».

[…] En fait, le roman dément, nie la phrase de Tancredi : les Salina vont disparaître.  […]Le Guépard est un roman très pessimiste, sombre, qui ne laisse aucun fil d’espoir, il est désespéré, sans nostalgie cependant.

[…] Lampedusa donne une vision anti-héroïque du Risorgimento. Pendant la guerre de Résistance contre le fascisme, c’était une valeur fondamentale, et le roman est donc perçu comme une attaque contre la Résistance, un des fondements de l’identité démocratique italienne.

[…] Le roman est une réflexion sur le tournant de 1860 en Sicile / en Italie. Un autre tournant intervient après le fascisme, avec des affrontements idéologiques très violents entre droite et gauche. Donc Le Guépard est perçu comme un livre réactionnaire, ce qu’il n’est pas, malgré l’évidente sympathie de Lampedusa (et du lecteur) pour Don Fabrizio.


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