Tout empire périra

L’histoire et la théorie internationales sont souvent considérées comme des produits caractéristiques des cinquante dernières années. Elles ont progressé ensemble et obtenu des succès qui les ont fait reconnaître l’une et l’autre comme des disciplines fondamentales, mais elles n’ont jamais établi entre elles des relations stables et fructueuses. Aucune démonstration ne l’indique avec plus de force que celle de J.- B. Duroselle. (…) Il n’hésite pas pour ce faire à explorer le territoire des sciences biologiques et naturelles, à s’occuper d’anthropologie, à présenter une vision générale de l’homme. Cette théorie fondée sur l’histoire montre l’extraordinaire richesse des relations internationales, saisies au cours des époques les plus diverses, observées sous leurs côtés les plus variés. En même temps, il énumère les catégories, les hypothèses avec lesquelles le chercheur peut percevoir et reconstruire l’évolution sous sa forme générale et sous des faces plus particulières. Il s’agit de l’État, des classes dirigeantes ou des différents aspects de la vie sociale dans ses rapports avec l’étranger, des forces en jeu, des décisions et des caractères que peuvent prendre en politique internationale le calcul et le risque. Il faut y ajouter les notions de frontières ou d’étranger, de paix et de guerre, le rôle de l’information, des images, le poids réel des masses et des individus, l’activité exercée par les organisations internationales, l’essence et le destin des empires. Au terme de sa recherche où il dégage des régularités et des règles temporaires,

J.- B. Duroselle conclut sur cette constatation :

« II y a toujours eu des empires. Tous ces empires ont fini par mourir. Même l’Empire romain. Même les empires coloniaux. Même l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. L’idéologie et ses applications sociales concrètes n’ont pas réussi à briser les grandes régularités humaines »

 


Tout empire périra (Observatoire de l’Europe)

La mort des empires apparaît comme l’une des grandes régularités de l’histoire. Leur chute a pris des formes diverses. En 1981, Jean-Baptiste Duroselle, grand spécialiste de l’histoire des relations internationales, titrait ainsi ce qui reste l’un de ses plus fameux livres. Tout empire périt. Et c’est justice. Car l’empire, fruit de la volonté de puissance et de la conquête, porte en lui le gouvernement par la force, la contrainte des peuples, la soumission, voire la terreur. De ces constructions nées de la démesure, la destinée annoncée est l’effondrement.

L’empire ou l’excès de puissance

Aussi loin que nous remontions, nous trouvons des empires. Le temps, les lieux leur imposent des structures propres. Mais le phénomène est identique. La conquête insatiable, la soumission de peuples à la domination d’autres peuples, la force, l’élargissement, l’impérium.
De tous les empires de l’histoire, le plus complet, le plus achevé est l’Empire romain. Il a duré des siècles, et surtout il a, pendant de longues périodes, imposé la Pax romana à l’intérieur d’immenses frontières admirablement défendues. L’Empire soviétique, inattaquable, solide, complet, dominateur et cohérent s’est lui aussi effondré.

Les différentes formes d’empires :

  • L’empire éphémère du conquérant : Alexandre (-336 de l’Adriatique à l’Indus), Charlemagne (768 toute l’Europe occidentale), Khan (1206 toute la Mongolie, Sibérie du sud, Chine du Nord, Corée, partie de l’Inde, de la Perse, de la Russie méridionale), Tamerlan, Tatar de Samarkande (1360, Asie centrale, Perse, sud de la Russie, Inde, Syrie, Egypte, Asie mineure), Napoléon conquit et perdit en quinze ans, Méhémet Ali (1806, Pacha d’Egypte, vallée du Nil, Crète, Syrie, Cilicie, La Mecque et Médine), Le « Mahdi » Mohamed Admed (1884, Soudan etc), conquérants africains, Hitler qui a conquit l’Europe en six ans.
  • L’empire plus durable lié à des dynasties. Il faut que les hasards de l’hérédité produisent des successeurs à peu près dignes du fondateur. Assyriens, Mèdes, Perses, de 550 à 530 AVJC. L’empire arabe des Ommeyades dura un siècle de 661 (mort d’Ali) à 749. L’empire des Abbassides qui lui succède, plus prestigieux encore dure de 750 à 1258. L’empire bizantin, le plus durable de tous en apparence (1000 ans : de 395 à 1453) mais envahi par les Mongols, Turcs et Croisés occidentaux au XIIIème. L’empire ottoman de 1300 jusqu’à 1571 (Lépante) où il décline ; Les Almoravides (Sud marocain) et les Almohades (Mauritanie) ; En Europe les Habsbourg et surtout les Romanov base de l’empire tsariste puis soviétique.
  • Les empires maritimes ou coloniaux : Phéniciens, Grecs, Romains, Vikings, Arabes, Malais, puis Portuguais, Espagnols, Hollandais, Anglais, Français, Danois, Allemands, Italiens, Belges, Américains et Japonais sur le tard.
  • L’empire clandestin de l’impérialisme économique. Cette idée est récente. Elle date de l’auteur américain Conant en 1896, de Hobson (Imperialism, a study) en 1902 et surtout Lénine (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme) en 1916. Duroselle en critique le mot « impérialisme » pour désigner les manifestations de volonté de conquérir des terres afin d’investir des capitaux excédentaires. « Mais si l’on admet, comme l’histoire le montre sans cesse davantage, que l’investissement à l’étranger et la conquête territoriale sont deux phénomènes en général séparés… »

La mort des empires

La mort des empires apparaît comme l’une des grandes régularités de l’histoire. Leur chute a pris des formes diverses :

  • L’empire détruit par la violence (d’un autre empire, d’une coalition)
  • La désagrégation par le nationalisme, principale cause de chute pour les empires coloniaux
  • La désagrégation interne. Violence et nationalisme, sont souvent indissociables de crises internes. « Comment tenir indéfiniment sous la même tutelle, sous la même autorité, des membres épars, résultats de conquêtes difficiles et compliquées. ».

L’Empire romain, le plus majestueux de tous – avec peut-être l’Empire chinois – a couvert l’Europe, le Moyen Orient et l’Afrique du Nord de villes, de routes, de monuments analogues. Il a duré. Et pourtant il a péri. (…) Pour simplifier de façon schématique, on peut rattacher ce déclin à ce que l’on appellerait volontiers « immigration-invasion ». Les légions romaines le long des divers « limes » sont de plus en plus au contact des « Barbares ». Ceux-ci sont enrôlés de plus en plus dans les légions. Ils s’installent, amènent leurs familles. Une pénétration en tache d’huile se produit ainsi. On se sent de moins en moins légionnaire romain, de plus en plus homme de l’armée du Rhin, de l’armée d’Afrique, de l’armée d’Asie… A cette pénétration pacifique s’ajoutent les irruptions violentes.
« Ce phénomène d’immigration-invasion lié peut-être à une différence de potentiel démographique, lié aussi à une ruée des pauvres vers des pays supposés riches, est un phénomène de tous les temps, et pourrait bien s’appliquer à l’Europe du XXème siècle. »
Pour l’URSS, la crise nationaliste généralisée n’a été rendue possible que par un déclin économique de première grandeur.


L’histoire serait-elle vouée à n’être qu’un éternel recommencement ? Cette fameuse question mérite particulièrement d’être posée concernant la naissance et la chute des empires. Depuis l’Antiquité, et sur tous les continents, certaines contrées, par le fer, l’or et l’esprit, se hissent au rang de puissance prépondérante et dominent une large partie du monde.

Or, selon l’adage de Jean-Baptiste Duroselle,  » tout empire périra  » pour des raisons multiples, même si un noyau dur d’explications peut être avancé : crises de croissance, notamment en matière d’assimilation des populations conquises, paupérisation économique, épuisement du modèle militaire ; enfin et naturellement, apparition et renforcement de rivaux intérieurs et extérieurs.

Sous la direction de Patrice Gueniffey et Thierry Lentz, des historiens de renom racontent et analysent le déclin et la chute des grands empires qui ont fait le monde. Ils nous entraînent dans le sillage d’Alexandre le Grand jusqu’au soft power de Washington, en passant par le modèle romain et son héritier byzantin, les empires des steppes, l’Empire ottoman, le binôme latino-continental espagnol, précédant le siècle idéologique (1917-1991) qui voit tour à tour s’effondrer l’empire des Habsbourg, le III e Reich, le Japon militariste, puis, après la guerre froide, le communisme soviétique, héritier de l’impérialisme séculaire des Romanov. Brisés par les deux guerres mondiales, la faillite des totalitarismes et le déclin de l’Europe qui avait dominé le monde depuis le XVI esiècle, les empires ont pu sembler, alors que l’on célébrait la fin de l’histoire, condamnés au bûcher des vanités.

Seulement, si les empires trépassent, l’impérialisme ne meurt jamais, comme le prouvent les étonnantes métamorphoses de la Chine, l’éternel retour de la Russie, sans occulter le poids toujours majeur des Etats-Unis. Au final, une grande leçon d’histoire, inédite et essentielle, pour connaître le monde d’hier et comprendre celui d’aujourd’hui.

 

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