La tragédie de l’euro

« La tragédie de l’euro » ou l’incroyable bulle cognitive dans laquelle l’Europe s’est enfermée : interview exclusive de Ashoka Mody, auteur du livre économique de l’année 2018 aux Etats-Unis (Atlantico)

Publié en juin 2018 aux Etats-Unis, « EuroTragedy : un drame en 9 actes » (disponible uniquement en anglais) vient d’être consacré Livre économique de l’année 2019 par l’association des éditeurs américains. En moins de 500 pages, Mody nous raconte notre histoire, celle de l’euro, et de l’aveuglement de nos dirigeants portés par une ambition politique dénuée de tout sens économique. Ashoka Mody n’est pas un économiste hétérodoxe, ancien du FMI et de la Banque Mondiale, proche du Prix Nobel George Akerlof -époux de Janet Yellen, ancienne présidente de la FED- Mody fait intervenir dans son livre une énorme quantifié de références, une succession d’avertissements provenant des plus éminents économistes de la planète, dont de nombreux Prix Nobel. Des avertissements qui n’ont jamais été pris en compte, rejetés par les certitudes franco-allemandes.

Alors que l’Europe et l’euro se présentent au monde comme l’émanation de la « raison », Mody détricote les règles qui en sont l’architecture, en démontrant comment cette pensée « super-orthodoxe » qui s’est greffée sur une construction déjà imparfaite, a produit de considérables dégâts sur les pays de la zone euro. Du mandat exclusif de stabilité des prix de la BCE, aux règles budgétaires -les fameux 3%- en passant par les « réformes structurelles », Mody nous raconte comment les européens ont bâti un monde parallèle, une « bulle cognitive » basée sur des règles dépourvues de toute raison économique. La capacité de déni des européens devient alors la ligne rouge de ce livre. Pourtant, à aucun moment, Mody ne recommande d’en finir avec l’euro. Il ne fait que constater, décrire, raconter, l’histoire intégrale de cette folie économique qui domine la question européenne, ou comment, comme il l’indique dans notre interview, l’euro a inversé les immenses bienfaits issus des origines des premiers pas de la construction européenne. EuroTragedy n’est pas encore traduit en Français, et comme Ashoka Mody nous l’a indiqué « J’ai voyagé dans toute l’Europe pour le livre, mais en France, personne ne semble vouloir écouter ».

Atlantico : Vous écrivez à propos de l’euro : « l’intention initiale – poursuivie par trois présidents français pendant un quart de siècle, a été d’utiliser l’union monétaire pour contrôler le pouvoir allemand. Le contraire est arrivé. » Pouvez-vous résumer cette histoire ?

Ashoka Mody : L’histoire commence en 1969 avec Georges Pompidou. Quelques mois auparavant, Charles de Gaulle avait refusé de dévaluer le Franc à un moment où il apparaissait pourtant clairement que cela était nécessaire. La dévaluation était devenue le stigmate de l’humiliation française. Ce choix fait par Charles de Gaulle a été soutenu par une majorité de Français parce qu’ils y voyaient une restauration de l’honneur du pays face à l’Allemagne. Mais objectivement, cela n’était pas tenable et la première action de Georges Pompidou, une fois élu, a été de dévaluer le Franc. Il a ensuite rapidement choisi de tenir cette réunion à la Haye ou il a proposé l’union monétaire. Les biographes de Georges Pompidou indiquent que l’union monétaire est alors devenue une priorité pour lui. Il a également été beaucoup influencé par Valéry Giscard d’Estaing qui était imprégné de cette idée – connue dans la littérature économique européenne comme « ancrage externe » – qu’il est nécessaire d’avoir une contrainte extérieure. Je ne crois pas que Giscard et Pompidou étaient sur la même ligne sur cette question, mais ils étaient en accord en ce qui concerne l’objectif d’une union monétaire.

Dès le départ, les Allemands étaient réticents à l’idée de dire « non » aux Français, pour des raisons historiques que nous pouvons tous comprendre. La position allemande était alors de dire qu’il s’agissait d’une bonne idée, mais que cela était prématuré. Plus de préparation, plus de convergence, plus d’unité politique étaient alors considérées comme nécessaires. A ce moment, les objectifs paraissaient inatteignables, et il apparaissait que ce projet d’union monétaire allait mourir de lui-même. Puis, Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing ont essayé de faire revivre l’union monétaire, le président français ayant indiqué dans ses mémoires qu’il s’agissait de son idée. Et ceci toujours pour la même raison : à chaque fois que les Français se trouvaient dans une situation de devoir dévaluer, ils développaient un complexe d’infériorité. Pourtant, il est totalement erroné de considérer une dévaluation comme un déshonneur national, cela relève de la psychologie. Si Pompidou puis Giscard croyaient en cette idée de monnaie unique, l’histoire et l’expérience démontraient déjà que toutes formes de taux de change fixes étaient une mauvaise idée. Le Serpent monétaire européen a été rapidement obsolète, le mécanisme européen de taux de change européen (ERM) a explosé. Malgré cela, le projet est resté ancré dans la psyché européenne, et était toujours considéré comme une bonne idée.

Puis, ce fut au tour de François Mitterrand de soutenir l’union monétaire dans une vision explicitement tournée vers une volonté d’équilibrer le statut économique français avec celui de l’Allemagne. C’est une idée curieuse de penser que des taux de change permettent d’équilibrer le statut économique des pays. Il est possible d’en conclure que François Mitterrand, tout comme ses principaux conseillers – comme Jacques Delors- ne comprenaient pas l’économie. Penser que la situation d’un pays va s’améliorer par la vertu d’y ajouter une monnaie unique est absurde, et cette idée reposait sur des extrapolations économiques non garanties.

Le référendum français de septembre 1992 a été particulièrement important dans ce processus pour plusieurs raisons. La première est de comprendre que sociologiquement et économiquement, les personnes qui ont voté NON correspondent aux Gilets jaunes d’aujourd’hui. Ce moment a donc révélé qu’il existait déjà une profonde fracture en France, même si celle-ci ne s’est pas toujours reflétée dans les élections. Les politiques français ont pensé trouver dans l’euro une solution à leurs problèmes économiques, alors qu’il s’agissait avant tout de problèmes domestiques : manque de croissance, inégalités, fragmentation sociale. Mais l’idée selon laquelle l’euro allait résoudre ces problèmes n’a rien en commun, ni avec la théorie, ni avec la pratique économique. Le deuxième message de ce référendum, est que ceux qui ont voté NON avaient peur de voir l’Allemagne devenir le pays dominant de l’Union monétaire. Et la logique de ce raisonnement est facile à comprendre : puisque l’Allemagne est le pays le plus puissant sur le plan économique, l’Allemagne aura l’influence la plus forte sur la zone euro. Ce qui est remarquable, et je crois beaucoup à la sagesse des peuples, c’est que dès septembre 1992, les Français ont articulé cette vision que l’Allemagne deviendrait le pays dominant. Helmut Kohl a fait partie de cette machine publicitaire qui a essayé de faire croire que cela n’arriverait pas, et le fait que cela puisse devenir une réelle possibilité a toujours été écarté.

Ainsi, et alors que les politiques français avaient pour objectif de lutter contre une supériorité économique allemande, et malgré la clairvoyance des Français qui s’inquiétaient que cette domination puisse réapparaître sous une différente forme, l’euro a produit l’inverse du résultat recherché. Et en certains aspects, cette domination est apparue sous une forme encore plus désagréable, parce que maintenant, les allemands ne seraient plus seulement économiquement supérieurs, ils auront en plus la possibilité d’imposer des réformes économiques allemandes à l’Europe et à la France. Cela est exactement ce qu’il s’est passé au cours de ces 20 dernières années, avec des ministres des finances allemands qui ont, implicitement ou explicitement, essayé de dire à la France quelles étaient les politiques économiques qu’ils devaient mettre en œuvre. Une union monétaire ne change pas les équilibres de pouvoir entre nations, ces équilibres réapparaissent sous une autre forme.

« Réformes structurelles », « stabilité des prix », « mettre de l’ordre dans ses affaires budgétaires ». Vous décrivez une situation que vous nommez « bulle cognitive » qui ferait désormais partie de la culture et de l’identité européenne, mais qui se serait construite sur une folie économique. A quel point cette folie économique est-elle éloignée de la réalité ?

Le point crucial, c’est que François Mitterrand et Jacques Delors ont souhaité l’euro, ce que Helmut Kohl a accepté. Mais en des termes allemands. Jacques Delors avait pourtant réalisé, à la fin des négociations relatives au traité de Maastricht, que l’euro qui se profilait divergeait de l’euro qu’il avait imaginé. Il a utilisé le terme de « super-orthodoxie » pour qualifier ce que serait le cadre politico-économique de la monnaie unique. Mais il était allé si loin dans ce projet – dont il rêvait – que lorsqu’il a réalisé que cela serait un euro qui provoquerait des problèmes économiques et politiques, il n’a pas été capable de se retirer. Les deux points sur lesquels l’Allemagne a insisté ont été les règles budgétaires et le mandat de stabilité des prix de la Banque centrale européenne.

Quelles sont les principales erreurs de conception de la monnaie unique qui forment cette « bulle cognitive » ?

La principale erreur est en réalité très basique. Il n’y vraiment aucun mystère ici, et de nombreux auteurs avaient averti de cette situation dès 1969. Une politique monétaire appliquée à plusieurs pays provoquera toujours une situation qui ne correspond aux intérêts d’aucun pays. La politique monétaire sera trop restrictive pour les pays les plus fragiles et elle sera trop souple pour les pays les plus forts. C’est une évidence inhérente à la monnaie unique. Pour faire face à cela, il pourrait y avoir des mécanismes de compensation. La version initiale était qu’il fallait parvenir à une importante mobilité des travailleurs, et à une union fiscale. Il y a eu un long débat dans les années 70 sur la taille que devrait avoir une telle union fiscale, et la conclusion était qu’il fallait mettre en place un budget correspondant au moins à 5 – 7% du PIB. Ce qui signifie que chaque pays devrait contribuer à hauteur de 5-7% de son PIB à une union fiscale qui serait utilisée dans les périodes de récession ou de crise. Mais dès le début des négociations, il a été parfaitement clair que les allemands – ils l’ont toujours dit – ne participeraient pas au sauvetage des autres pays.

Dans son discours au Bundestag en avril 1998, Helmut Kohl a dit à deux reprises que l’Allemagne ne paierait pas les factures des autres pays. Depuis les années 70 jusqu’à aujourd’hui, il y a une vision allemande constante et uniforme dans tout le spectre politique, mais également dans la population et dans le monde économique allemand : l’Allemagne ne paiera pas les factures des autres pays. Et cela est le principal défaut. Parce qu’une union fiscale n’est pas possible sans une union politique.

Pourtant, les Allemands disent vouloir une union politique, mais cela signifierait que le parlement européen serait supérieur au Bundestag. Et toute autre chose que cela n’est pas une union politique. Dans une union politique, le Bundestag aurait la même relation au parlement européen qu’un Lander avec le Bundestag aujourd’hui. Alors il s’agirait d’une union politique. Quand Helmut Kohl dit vouloir une union politique tout en disant que l’Allemagne ne paiera pas les factures des autres pays, c’est un oxymore. La contradiction se joue à deux niveaux. Au niveau économique, ou une union monétaire nécessite une union fiscale, mais aussi au niveau politique. Cette duplicité dans le langage est devenue endémique à la construction de l’euro, elle est devenue partie intégrante de la culture de l’euro.

Vous avez construit votre livre sur une base chronologique prenant en compte l’ensemble des avertissements déployés, depuis les origines, en provenance d’économistes de renom et de certains Prix Nobel d’économie. Comment expliquez-vous que ces avertissements aient été ignoré par les dirigeants européens ?

Parfois, nous créons une fiction qui devient une réalité dans nos esprits et qui devient une motivation qui nous fait avancer. Je rends Helmut Kohl responsable de cette situation. Il est à l’origine de l’idée que ces difficultés politiques et économiques pourraient être surmontées. Dans ce même discours d’avril 1998, Helmut Kohl a dit que la monnaie unique serait le véhicule de la liberté, de la démocratie, de la paix, et de la prospérité. Ces mots sont très importants parce qu’ils se sont inscrits dans la psychologie européenne. Concernant la prospérité, et comme je l’ai indiqué dans une critique du discours d’anniversaire de l’euro de Mario Draghi, l’évidence économique est désormais parfaitement claire : il n’y a pas de bénéfice économique à la monnaie unique alors qu’elle fait peser des risques économiques réels sur ses membres. Concernant la paix…comment croire qu’une monnaie unique créé la paix ? Comme l’a indiqué Nicholas Kaldor dès 1971, une monnaie unique créé de la divergence économique, et cette divergence approfondit les divisions politiques. En 1998, Martin Feldstein est allé plus loin en disant que les européens s’opposeraient dans le futur en raison de la monnaie unique. Quel que soit le résultat, et j’espère que cela ne sera pas un résultat malheureux, l’euro n’a rien avoir avec la paix. Lorsque le Pakistan était unifié avec le Pakistan Oriental avec une monnaie unique, cela s’est terminé par une guerre civile et une division des pays, entre Pakistan et Bangladesh.

Une monnaie unique n’a pas plus à voir avec la démocratie, parce qu’en réalité, c’est une subversion de la démocratie. Aujourd’hui, on peut voir que lorsque le parlement grec présente une loi de finances, elle doit être acceptée par ses créditeurs, ce qui veut dire, implicitement ou explicitement, que le Bundestag doit approuver le budget grec. Nous avons cette situation incroyable ou les dirigeants européens continuent d’utiliser cyniquement le mot de « démocratie » alors qu’ils savent que le système est structurellement non démocratique. Par nature, ce système ne pourra jamais être démocratique à moins que les pays membres renoncent à leurs parlements nationaux.

Je crois dans le projet européen, dans ce projet de paix – et que la période entre 1945 et 1970, celle du traité de Rome est un accomplissement magnifique. C’est un projet de sagesse. Mais tout ce qui est intervenu après cette période – en excluant le développement du marché unique dans lequel je crois – c’est-à-dire toute la structure de l’euro, déconstruit en réalité la réussite européenne des 25 années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. Mais nous assistons à un retard cognitif qui voudrait que l’euro soit la continuation de la réussite du traité de Rome, ce qui n’est simplement pas vrai.

Une nouvelle fois, l’économie de la zone euro subit un ralentissement en ce début d’année 2019. Comment percevez vous la situation ? Les erreurs du passé sont-elles prises en compte ?

Il faut comprendre les causes du ralentissement. La croissance européenne est très dépendante de la croissance du commerce mondial. Les exportations sont une part très importante de l’économie européenne, principalement en Allemagne. Mais tous les pays européens dépendent du commerce mondial, soit directement -comme l’Allemagne, soit indirectement par la transmission du momentum allemand sur le reste de l’Europe. Ainsi, quand le commerce mondial croît rapidement, la zone euro se comporte bien – comme cela a été le cas en 2017 – et quand le commerce mondial ralentit, les pays européens ralentissent. Ce qui est important dans la période actuelle est que le commerce mondial est lui-même fonction -à un point énorme – de la croissance chinoise, parce que la Chine domine le commerce mondial. Ainsi, lorsque la Chine a stimulé son économie en 2017, le commerce mondial a progressé tout comme la croissance européenne. Et, en 2018, lorsque la Chine a retiré son soutien à l’économie, la Chine, le commerce mondial, et l’Europe ont ralenti.

Le ralentissement du commerce produit un ralentissement de la croissance, mais il y a une force de décélération économique de long terme qui est inhérente à la structure économique européenne. On voit que l’économie française est ressortie très fragilisée de la crise de 2008. Je pense que la période de croissance connue avant la crise a été en quelque sorte une illusion. Nous voyons actuellement un ralentissement rapide en Allemagne qui est aussi le résultat des défis auquel est confronté le secteur industriel du pays. L’industrie pharmaceutique n’est plus le leader qu’elle a été mais surtout, et cela est très important, le secteur automobile traverse un changement de régime aussi bien en raison des évolutions de la régulation sur les standards d’émissions de Co2, le bannissement potentiel des véhicules diesel, mais aussi sur la question de la transition vers le moteur électrique. Il est clair que les Allemands se font distancer sur ces questions. Cette question est importante parce que les constructeurs automobiles sont confrontés à un changement de long terme mais également de court terme avec le ralentissement chinois. Nous sommes à un moment ou l’Europe est potentiellement sur une ligne de déclin économique en comparaison des nations asiatiques, et ou les Etats-Unis résistent notamment en raison de leur capacité d’innovation technologique, malgré leurs problèmes économiques et sociaux. C’est donc un moment ou l’Europe a besoin aussi bien d’un soutien économique de court terme que d’un important investissement pour son futur.

Olaf Scholz, ministre allemand des finances, vient de dire qu’il serait impensable de stimuler l’économie européenne aujourd’hui. C’est le genre de réaction d’une personne qui ne veut pas reconnaître que même si l’Allemagne a été une grande puissance, cela n’est plus le cas. Il est enfermé dans un cadre de pensée devenu obsolète, mais il n’est pas cabale de le reconnaître.

Votre livre a été commenté par le site américain Foreign Affairs en indiquant qu’en pointant correctement les problèmes de l’euro, et l’incapacité des dirigeants à prendre en considération les avertissements qui leur ont été adressés, vous aviez omis de pointer les intérêts particuliers qui ont soutenu l’euro, les riches, les banquiers, les exportateurs etc… Quelle est votre réponse à cela ?

Andrew Moravcsik, qui a écrit cette critique, était mon collègue à Princeton. Nous sommes d’accord sur tout, excepté sur ce point. Je suis à Cologne actuellement et le même argument m’est opposé, mais l’euro n’a pas été le fruit d’une rationalité économique. L’argument dit que les exportateurs allemands ont été les lobbys de l’euro parce qu’ils ont pensé que cette monnaie serait plus faible que le Deutsche Mark, ce qui les aiderait. Selon ma lecture de l’histoire, de 1988 à 1992 lorsque le traité de Maastricht a été signé, les entreprises allemandes étaient parfaitement claires : elles ne voulaient pas de la monnaie unique. Elles étaient conscientes qu’une monnaie faible pouvait soutenir leurs exportations mais elles ont aussi compris qu’une monnaie unique rendait possible l’idée que l’Allemagne soutienne fiscalement les autres pays avec lesquels elle partagerait la monnaie unique. Le calcul était donc de considérer que la monnaie pouvait aider, mais les entreprises ne voulaient pas se trouver dans une position ou les ressources fiscales allemandes seraient transférées à d’autres pays. Je fais référence à cette période dans le livre, en citant les textes de l’association des industries allemandes, j’ai également rencontré des responsables politiques de cette période, et je n’ai trouvé aucune preuve de ce fait. J’ai cherché cette preuve, mais je ne l’ai pas trouvée. Je pense que cette décision dépend en réalité énormément de Helmut Kohl. Sans lui, je pense que la zone euro n’existerait pas.

50 ans après les débuts du processus, et 20 ans après sa mise en place, comment qualifierez vous le résultat de l’euro, et qu’anticipez-vous de son futur ?

Les dirigeants européens ont fait quelques progrès, ils ont construit des lignes de défense de l’euro pendant la crise, l’architecture a été renforcée. Mais si vous regardez le revers de la médaille, vous constatez que la force économique européenne est en déclin, qu’il y aura de nouvelles crises, et que l’euro restera longtemps politiquement dysfonctionnel, et ce, avec des profondes faiblesses économiques. Chaque crise fera naître de nouveaux défis pour lesquels l’Europe sera de moins en moins préparée. Je crois par exemple que la Banque centrale européenne a déjà atteint les limites politiques de son action, et qu’une des raisons pour lesquelles Mario Draghi a choisi d’arrêter la politique d’assouplissement quantitatif est qu’il n’y a pas d’appétit politique pour ces mesures dans un grand nombre de pays. Et même s’il dit aujourd’hui qu’il pourrait remettre en place un assouplissement quantitatif, il repoussera l’échéance, et même s’il le fait, la crédibilité manquera parce tout le monde saura que la BCE ne sera pas en mesure de le maintenir pendant très longtemps. La BCE pourrait potentiellement agir, mais elle a perdu sa crédibilité en niant systématiquement les problèmes et en repoussant les mesures nécessaires à prendre. Le mécanisme européen de stabilité (ESM) est une innovation importante, mais repose beaucoup sur la notation de crédit allemand. Si une crise intervient en Italie, cette note pourrait être affectée. Et si le déclin économique continue, notamment en Allemagne, je pense que cela affectera la capacité des européens à faire face. Je ne dis pas aujourd’hui que l’euro va s’effondrer, mais je dis qu’il y va y avoir un processus continuel d’affaiblissement des défenses de l’euro au cours des 10 ou 20 prochaines années. Il est également possible qu’une crise italienne devienne si importante que la capacité européenne d’y faire face ne sera simplement plus là. Oui, des efforts ont été faits, mais les déceptions économiques et politiques sous-jacentes vont continuer d’éroder les capacités de répondre aux prochaines crises. Je pense qu’à un moment, une résolution bien plus dramatique devra arriver.


Bruxelles contre l’Europe (Le Devoir)

Faut-il y voir un nouvel exemple du déclin de l’Europe ? Mercredi, la commissaire à la Concurrence, Margrethe Vestager, a annoncé qu’elle imposerait son veto à la fusion des entreprises Alstom et Siemens. Selon Bruxelles, la fusion des géants français et allemand du chemin de fer, pourtant souhaitée par les deux pays, enfreint les règles de la concurrence européenne. C’est ainsi que Bruxelles vient d’immoler sur l’autel du sacro-saint marché libre la possibilité de créer un géant européen du chemin de fer, et cela, alors même que le mastodonte chinois CRRC est déjà numéro un mondial.

Pourtant, faites le test. Demandez à n’importe qui de nommer la plus grande réalisation de l’Europe depuis 50 ans et il y a fort à parier que surgira le nom d’Airbus. Mais ce qui était possible dans l’Europe de de Gaulle et de Willy Brandt pour contrer l’Américain Boeing ne l’est plus aujourd’hui. Avec pour résultat que l’Europe ne compte pratiquement aucun géant dans des domaines aussi importants que le nucléaire, la téléphonie, l’Internet et le numérique.

De là à conclure qu’en passant du Marché commun à la monnaie unique, le continent a fabriqué son propre déclin, il n’y a qu’un pas. C’est la thèse que défend brillamment le livre de l’économiste Ashoka Mody intitulé Eurotragedy (Oxford University Press). Ancien du FMI et de la Banque mondiale, Mody ne flirte ni avec le Rassemblement national, en France, ni avec Syriza, en Grèce. Son livre a d’ailleurs remporté le prestigieux prix du Livre économique de l’année décerné par l’Association des éditeurs américains.

Dans ces 600 pages, l’économiste de Princeton raconte une tragédie qui, depuis vingt ans, mène l’Europe de déboires en déboires. Selon lui, non seulement la monnaie unique fut une erreur magistrale, mais depuis, l’Europe s’est enfermée dans une véritable « bulle cognitive » qui ne fait qu’aggraver son erreur et la rend sourde à ce que disent les peuples et la réalité économique.

Les esprits les plus éclairés avaient pourtant tiré la sonnette d’alarme. Trente ans avant la crise grecque, Nicholas Kaldor, de l’Université de Cambridge, avait mis en garde les Européens contre un projet qui, en obligeant les pays les plus riches à soutenir les plus pauvres, diviserait profondément les vieilles nations européennes. Car il a toujours été clair que jamais l’Allemagne n’accepterait la moindre forme de péréquation, une condition pourtant indissociable de toute union monétaire.

Bien avant la monnaie unique, le « serpent monétaire européen » et le Mécanisme européen des taux de change avaient montré l’impossibilité d’imposer une discipline monétaire commune à des pays aussi différents, explique Mody. Mais l’idéologie ne s’embarrasse ni du réel ni des peuples et de leur histoire. Les résultats ne se feront pas attendre. Sitôt les taux de change devenus fixes, la France verra ses excédents commerciaux fondre au soleil. Avec le recul, on voit que Paris a été pris à son propre jeu, dit Mody, lui qui croyait harnacher ainsi l’étalon allemand. Non seulement l’économie allemande a-t-elle continué à dominer l’Europe, mais l’euro permet aujourd’hui à Berlin de dicter ses réformes économiques à la France.

Parodiant Aristote, l’économiste se demande comment « des hommes et des femmes éminemment bons et justes » ont pu déclencher une telle tragédie « non par vice et dépravation », mais par « erreur et faiblesse ». Selon lui, l’euro fut d’abord et avant tout un choix idéologique défiant toutes les lois de l’économie et de la géopolitique. Dans un monde de taux flottants, les pays européens se privaient de cette souveraineté monétaire qui agit comme un « pare-chocs ». Les dévaluations permettent aux plus faibles de reprendre leur souffle, contrairement à ce que croyaient Pompidou et Giscard d’Estaing, qui y voyaient un objet de honte.

En entrevue sur le site Atlantico, l’économiste note que les électeurs qui avaient voté en France contre le traité de Maastricht (1992) ressemblent étrangement à ces gilets jaunes qui ont récemment occupé les ronds-points. C’est de cette époque que date, dit-il, le début de la rébellion d’une partie de la population contre l’Europe. « Au lieu d’entendre la voix du peuple et de colmater la fracture, les responsables européens ont décidé de l’ignorer. »

Ashoka Mody n’est pas antieuropéen. Au contraire, il rêve même d’une « nouvelle république des lettres » fondée sur la diversité des peuples européens. Selon lui, l’idéologie du « toujours plus d’Europe » est en train de déconstruire l’extraordinaire réussite économique qui avait caractérisé le Marché commun. Le refus de fusionner Alstom et Siemens en fournit aujourd’hui la preuve par l’absurde. Même le « couple franco-allemand » s’en trouve ébranlé.

Soit Bruxelles accepte de redonner leur souveraineté aux États membres, dit l’économiste, soit l’euro continuera à agir comme « une force de décélération économique ». Dans ce cas, l’optimisme n’est guère de mise. Chaque nouvelle crise « surviendra dans un contexte de vulnérabilité financière et économique encore plus grand ». Or, la prochaine pourrait bien « déchirer durablement le délicat tissu européen ».

Christian Rioux


La tragédie de l’euro (Books)

En 2016, le Nobel d’économie Joseph Stiglitz publiait L’Euro, comment la monnaie unique menace l’Europe (Les Liens qui libèrent). Deux ans plus tard, il commentait en ces termes l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement eurosceptique en Italie : « Ce n’est pas étonnant. Car c’est la répétition attendue du début d’un scénario déjà vu. Dans la longue histoire d’une monnaie commune mal conçue, la puissance dominante, l’Allemagne, bloque les réformes nécessaires et appelle à des mesures qui ne font qu’exacerber les problèmes. »

Pour illustrer la croissance étique que connaît l’Europe depuis l’introduction de l’euro en 1999, il observait qu’en 2000 la taille de l’économie américaine ne dépassait que de 13 % celle de la zone euro ; elle la dépassait de 26 % en 2016. « Si un pays a de mauvais résultats économiques, c’est de sa faute ; mais s’il n’est pas seul dans son cas, la responsabilité en incombe au système », ajoutait-il. Le problème est que « l’euro semble avoir été conçu pour échouer » : alors qu’il devait « apporter la prospérité à tous les pays membres, ce qui devait renforcer leur solidarité et faire avancer le projet d’intégration européenne », il s’est produit exactement le contraire, « car il a freiné la croissance et semé la discorde ».

Le livre de l’économiste d’origine indienne Ashoka Mody, Euro Tragedy, était en cours d’impression au moment de la formation du gouvernement en Italie. Mais Mody prévoyait déjà que ce pays serait « la ligne de fracture » de l’euro. La menace de voir Rome quitter la monnaie unique s’est accentuée depuis, l’Italie étant entrée en récession.

Mody était directeur adjoint du département Europe au Fonds monétaire international (FMI) lors des crises grecque et irlandaise en 2010. Son verdict est impitoyable à plus d’un titre. Ce n’est pas seulement que l’euro a été mal conçu, écrit-il, c’est que tout au long de son histoire, politiques et technocrates ont joué la politique du pire au nom d’un raisonnement mi-naïf mi-cynique selon lequel les crises, inévitables, ne pourraient que faire du bien à l’Europe, qui « en sortirait plus forte, plus dynamique ».

C’est bien sûr le contraire qui s’est produit. Mody raconte en détail une histoire biaisée dès le départ, puisque la décision de créer l’euro a été une concession faite par l’Allemagne de Helmut Kohl, qui n’en voulait pas, en échange de l’acceptation par la France de Mitterrand de la réunification allemande. « C’est une histoire d’avertissements ignorés, de pensée moutonnière, de tromperies et de dénis, de précipitation incon­sidérée et de prudence exagérée, de mythe, de pensée magique, d’illusionnisme technocratique et, enfin, de revanche impitoyable du réel », écrit Andrew Stuttaford dans la National Review.

Patrick Honohan, qui fut le gouverneur de la Banque centrale d’Irlande de 2009 à 2015, juge le récit de Mody tout à fait convaincant : une succession de « déclarations intempestives et incohérentes faites par les responsables politiques et d’autres » tant du côté des pays créanciers que des pays débiteurs de la zone euro, écrit-il dans The Irish Times. « Pacte de stabilité et de croissance » est le « titre orwellien » donné en 1997 à « un ensemble de règles budgétaires mal pensées et beaucoup trop mécaniques, qui risquaient fort de déstabiliser les économies et de ralentir la croissance ».

Par ailleurs, « Mody a raison de dire que toutes les parties concernées auraient dû réaliser dès 2000 que la Grèce n’était pas prête et ne remplissait pas les critères pour entrer dans la zone euro ».

L’économiste indien incrimine un homme en particulier : Wolfgang Schäuble, qui fut sans nul doute le plus influent des ministres des Finances de l’Eurogroupe de 2009 à 2017. Mody lui reproche toute une série d’erreurs, la principale, écrit Honohan, étant d’avoir insisté en 2010 pour que la Grèce rembourse sa dette, ce qu’elle n’avait pas les moyens de faire.

L’avenir ? Que l’euro soit réservé aux pays du nord de l’Europe… ou que l’Allemagne revienne à son deutschemark.

Olivier Postel-Vinay


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