Secrets d’État : les grands dossiers du Ministère de l’Intérieur

Secrets d’État – Les grands dossiers du Ministère de l’Intérieur (1870-1945)

C’est sous le nom de « fonds Panthéon » que sont regroupés, dans les archives du ministère de l’Intérieur, plus de 228 boîtes d’archives sur toutes les grandes affaires et tous les personnages importants, de la Commune à la Libération, ayant porté atteinte à la Sûreté de l’état.

Cet ouvrage, dirigé par Bruno Fuligni, rassemble plus de 600 documents inédits qui permettent de redécouvrir, sous un nouveau jour, les événements historiques de l’époque : du scandale de Panama à l’affaire Stavisky, en passant par la surveillance d’un jeune anarchiste nommé Mussolini…


A l’occasion des « Rendez-vous de l’Histoire » de Blois 2014, rencontre avec Bruno Fuligni autour de son ouvrage « Secrets d’Etat, les grands dossiers du ministère de l’Intérieur, 1870-1945 » aux éditions l’Iconoclaste.


Bruno Fuligni : « Secrets d’Etat », les archives secrètes du Ministère de l’Intérieur (France Inter)

Ecrivain, historien, maître de conférence à Science- Po, Bruno Fuligni a publié dix-huit livres sur l’histoire politique et policière française. Son dernier ouvrage, « Secrets d’État : les grands dossiers du ministère de l’Intérieur, 1870-1945 » , vient de paraître en Octobre aux éditions l’Iconoclaste .

A travers ce livre extrêmement bien illustré, l’auteur nous fait découvrir les archives secrètes du ministère de l’Intérieur . Il a eu accès aux dossiers les plus secrets et sensibles de la IIIème République , conservés dans un fond d’archive spécial, le Fonds Panthéon . Un fonds tellement confidentiel que les autorités allemandes n’avaient pas réussi à mettre la main dessus pendant l’Occupation. Il contient des fiches sur des journalistes, syndicalistes et hommes politiques français et étrangers , comme celle de Benito Mussolini, fiché non pas comme futur dictateur, mais comme anarchiste …


Les dossiers secrets du ministère de l’Intérieur (Le Point)

Dans « Secrets d’État. Les dossiers du ministère de l’Intérieur » (éditions L’Iconoclaste), Bruno Fuligni plonge dans les archives de la Place Beauvau. Fascinant.

F7, jusque-là, n’était pour nous qu’une touche de notre ordinateur. L’historien Bruno Fuligni nous apprend que c’est aussi le code donné à un dépôt secret des Archives nationales : le fonds Panthéon. Le nom suggère le contenu : des dossiers sensibles sur les grands de ce monde, les VIP de la politique ou des affaires, tenus par le ministère de l’Intérieur. De 1871 à 1945, la Place Beauvau compila discrètement 228 boîtes noires, rangées sur 34 mètres de linéaire, avant que la DST ne prenne le relais après-guerre.

Commençons par la fin. Dans le dossier du général Giraud, une fiche renvoie à un « Charles de Gaulle » rangé dans un coffre. Fuligni, qui n’en est pas à sa première archive – on lui doit une immersion dans les entrailles de la police et de ses services secrets – fronce les sourcils. Quel est ce coffre ? Les Archives le lui ouvrent. Il y trouve seize pièces postérieures à 1940 qui courent alors que le général est aux affaires en 1944, puis en 1958. Parmi elles, son inculpation en 1940 pour désobéissance, trahison et désertion, encore en vigueur le 5 mai 1945. À cette date, on demande enfin de mettre le holà aux recherches sur le… chef du gouvernement provisoire de la République, qui ne peut être sous le coup d’une arrestation. L’administration est prudente. Ou très lente. Mais Fuligni constate la disparition de neuf pièces. Embarrassantes pour le général ? Ou pour la police qui n’avait pas ménagé sa peine contre De Gaulle ? Mystère des archives disparues.

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Un attentat ? Un scandale ? Un dossier !

Splendeur aussi des grands de ce monde réduits à l’état de fiches… Lénine, qui séjourne à Paris entre 1908 et 1912, ne peut donner un coup de vélo sans qu’on le sache à l’Intérieur, où l’on vient tout juste, grâce au poste frontalier d’Annemasse, d’établir le lien d’identité entre « le sieur Wladimir Oulianoff et le sieur Lénine ». C’est le même poste, très actif, qui signale à Paris les agissements en Suisse d’un anarchiste nommé Mussolini à peine âgé de 20 ans. L’Italien ne pénètre pas sur le territoire français, à la différence de Trotsky, dont la Place Beauvau a gardé la lettre de supplique adressée à un député ami, Guernut : l’adversaire de Staline lui demande, en 1933, de plaider sa cause pour qu’il obtienne l’asile politique chez nous.

La Place Beauvau avait même un petit côté Voici. Marie Curie et le physicien Paul Langevin entretiendraient des amours adultères dénoncées par les xénophobes ? Dossier ! Le principe est simple : dès qu’il y a scandale ou attentat, le ministère ouvre un dossier. Panama, où Clemenceau est inquiété. Le meurtre des présidents Carnot et Doumer. Le siège de Fort Chabrol, où l’antisémite Jules Guérin tient tête 38 jours à la police. Les agissements en 1917 de Georges Cochon, patron du Syndicat des locataires, ancêtre du Droit au logement. On était aussi curieux de voir ce que l’Intérieur conservait sur deux grandes affaires qui marquèrent la République : Landru et Stavisky. Pour la première, on retrouve les investigations menées aux postes-frontière. La police croit encore à la version de Landru qui avance que ces femmes sont parties à l’étranger. Pour la seconde, on dispose du rapport du docteur Jamin de Chamonix qui a examiné le cadavre de Stavisky prétendument suicidé : « À ce moment, des traces de poudre au niveau de la tempe droite m’ont fait conclure au suicide. » Or, on voit que cette phrase a été ajoutée après coup à l’encre noire sur un document rédigé en bleu. CQFD ?

Archives, histoire, poussière

Quand on entend le mot « archives », on songe « histoire », « poussière ». Mais quelques cas récents nous laissent penser que nos politiques n’ont pas à rougir de leurs prédécesseurs. Le député-maire de Saint-Jean-de-Maurienne Henri Falcoz, sous-secrétaire d’État au Travail, a ainsi favorisé en 1930 la construction à Marrakech d’un quartier réservé aux prostituées, avec émoluments à la clé. La situation devient cocasse quand arrivent des plaintes des casinos concernant Louis-Lucien Klotz, ancien ministre des Finances (durant six ans) et de l’Intérieur qui créa la Direction du budget ! On lui doit à Versailles, en 1919, la fameuse phrase : l’Allemagne paiera ! Qui allait payer ses dettes s’élevant à plusieurs millions ? Dans quelques décennies sans doute, on publiera les archives de la DCRI sur nos parlementaires et ministres. Si du moins elles sont toujours aussi bien tenues.

 


Les secrets du «fonds Panthéon», archives les plus sensibles du ministère de l’Intérieur (Le Figaro)

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – L’historien Bruno Fuligni a exploré le «fonds Panthéon», qui regroupe les dossiers les plus sensibles du ministère de l’Intérieur sous la IIIe République. Ces documents révèlent l’importance des renseignements policiers de l’époque, et éclairent de nombreuses pages de l’histoire.

FIGAROVOX.- Vous avez, dans ce livre, rassemblé des documents issus du «fonds Panthéon» des archives du ministère de l’Intérieur. Que renferme ce fonds tenu longtemps secret, et contenu dans un coffre-fort?

Bruno FULIGNI.- Il y avait avant-guerre, au ministère de l’Intérieur, un énorme coffre-fort que les policiers surnommaient «le Panthéon» parce qu’il contenait les dossiers des hautes personnalités. Son contenu est maintenant aux Archives nationales, où il est devenu «le fonds Panthéon»: ce sont environ cinq cents dossiers, rangés dans deux cent vingt-huit boîtes noires représentant trente-quatre mètres linéaires. Ce fonds est librement consultable aujourd’hui, c’est pourquoi j’ai voulu l’examiner intégralement, pour en publier les pièces les plus révélatrices.

Il s’agit des dossiers qui ont pu passer sur le bureau de ministre de l’Intérieur, de 1870 à 1945: des archives si précieuses qu’elles furent dissimulées aux Allemands durant l’Occupation. Leur contenu est assez diversifié – lettres, rapports, photographies, coupures de presse – mais la majorité des documents ont été produits par l’ancienne Sûreté générale, devenue Sûreté nationale en 1934.

À travers les archives de la place Beauvau, on découvre selon vous «la permanence d’une police politique, vigilante et active»?

En effet: si quelques dossiers portent sur des criminels de droit commun, comme Landru, l’écrasante majorité concernent des parlementaires, ministres, hommes d’affaires ou artistes. Quiconque émerge un tant soit peu dans la société fait l’objet d’un dossier.

Surtout, la plupart de ces documents ont un caractère pour ainsi dire préventif: avant même qu’éclate une affaire, la police dispose d’éléments biographiques sur ceux qui comptent dans les sphères du pouvoir. Il s’agit d’un véritable travail de renseignement intérieur, opéré grâce à l’infiltration des mouvements politiques subversifs et à la présence d’informateurs dans les imprimeries, salles de rédaction des journaux, lieux de pouvoir et lieux de plaisir…

Souvent, les policiers ont un temps d’avance sur l’Histoire.

Souvent, les policiers ont un temps d’avance sur l’Histoire: c’est ainsi qu’une courte note du 23 janvier 1934 annonce que les anciens combattants, d’habitude respectueux de l’ordre, veulent «descendre dans la rue en redresseurs de torts et en justiciers» au moment de l’affaire Stavisky. Ce texte est rédigé deux semaines avant l’émeute du 6 février 1934.

«L’accès aux dossiers confidentiels, indice de la puissance du ministre de l’Intérieur, constitue aussi une fragilité» écrivez-vous. Pourquoi cette fragilité?

Le ministre de l’Intérieur est un personnage en vue, craint mais aussi jalousé, contesté: on le critique si l’ordre n’est plus assuré, mais plus encore s’il a la main trop lourde. Certaines années – en 1913, 1932 et 1936 – la France usa quatre ministres de l’Intérieur successifs, et même cinq en 1876 et en 1934. Ministres en exercice ou anciens ministres se retrouvèrent eux-mêmes au centre d’affaires politico-judiciaires, comme Louis Malvy, poursuivi pour trahison en 1917, ou Roger Salengro, tellement calomnié qu’il se suicida en 1936. Sous l’Occupation, deux anciens ministres de l’Intérieur furent assassinés par des Français: Georges Mandel par la Milice et Marx Dormoy dans un attentat fomenté par d’ex-cagoulards.

On apprend sous votre plume, par exemple, que la «police des chemins de fer» était en réalité un puissant service de renseignement intérieur?

Oui, c’est même le premier du genre en France. Créée en 1857, la police des chemins de fer visait d’abord à prévenir les migrations intérieures trop massives, à un moment où on craignait que des villages entiers prennent le train vers les métropoles industrielles. Assez vite, cette police en civil observe les déplacements de personnalités françaises et étrangères: postée dans les gares, mais aussi les ports et les villes-frontières, elle constitue un réseau capable de signaler qui voyage, avec qui et vers quelle destination.

Il s’agit en outre d’une époque où les gens se parlaient dans les trains: les conversations pouvaient faire l’objet de rapports, pour mesurer l’état d’esprit de l’opinion.

On y rencontre Gambetta, Briand, Combes… et même Mussolini: apprend-on grâce à ces archives des éléments que l’histoire ignorait au sujet de ces grands hommes?

Pour les premiers, les dossiers montrent quel degré de haine leur politique a suscité chez leurs opposants. Gambetta est molesté à coup de canne par un bonapartiste à la gare Saint-Lazare, Combes est insulté et menacé dans la rue comme au cours de ses déplacements officiels, Briand est la cible préférée des royalistes de l’Action française au point qu’on redoute son enlèvement par les jeunes Camelots du roy… La police est là dans une logique de sécurité des hautes personnalités.

Les bolcheviks sont repérés très tôt par la police française.

S’agissant de Mussolini, le dossier est plus original puisque l’individu est repéré dès 1903, à une époque où, âgé de dix-neuf ans, c’est un socialiste révolutionnaire grenouillant dans les milieux d’extrême gauche réfugiés en Suisse… Le dossier permet de suivre son évolution vers un socialisme national et belliciste, d’ailleurs financé par la France quand il s’agit d’obtenir l’entrée en guerre de l’Italie contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie: c’est à la genèse du fascisme qu’on assiste, fiche après fiche, passant du drapeau noir aux chemises noires.

De même, les bolcheviks sont repérés très tôt: Lénine, réfugié en France, a sa fiche dès 1905 et, en 1908, la police sait qu’Oulianov et Lénine ne font qu’un.

Les dossiers contiennent enfin des documents originaux exceptionnels, comme la lettre en français par laquelle Trotsky demande l’asile politique en France, en 1933, ou bien l’attestation du médecin qui constate la mort de Stavisky, en janvier 1934: elle est calligraphiée à l’encre bleue, mais la phrase évoquant un suicide a été ajoutée après coup à l’encre noire, d’une écriture tremblante, comme si cette explication avait été obtenue sous la pression.

Il existe aussi un dossier «De Gaulle» qui ne figure pas dans l’inventaire: une petite fiche cartonnée dans le dossier de son rival le général Giraud m’a appris qu’il existait «au coffre», c’est-à-dire qu’il était conservé à part et en sécurité. J’ai obtenu une dérogation pour le consulter, mais les pièces peut-être les plus intéressantes ont été escamotées par André Pélabon, le directeur de la Sûreté, le 5 mai 1945, comme l’indique le bordereau de consultation. Voulait-il préserver de Gaulle, ou bien ces documents étaient-ils accablants pour la police? Ancien du BCRA, les services secrets de la France libre, Pélabon, deviendra directeur de cabinet de Pierre Mendès France en 1954.

On pensait, en ouvrant votre livre, y trouver de l’histoire politique: en fait, on se retrouve embarqué dans une longue succession d’histoires de mœurs, depuis les relations adultérines de Marie Curie jusqu’aux dettes de Louis-Lucien Klotz…

Disons que la police est à l’affût des fréquentations et des faiblesses des personnalités qu’elle surveille. En outre, dans cette France de la IIIe République caractérisée par une presse d’opinion très libre et des éditorialistes pamphlétaires, la frontière entre vie publique et vie privée est floue, dès lors qu’un scandale donne matière à polémique. Marie Curie est veuve quand on apprend sa liaison avec Paul Langevin, mais celui-ci est marié, père de quatre enfants et de cinq ans plus jeune que sa maîtresse: cela suffit à la presse conservatrice, qui trouve là l’occasion de régler de vieux comptes avec ces intellectuels dreyfusards dont elle dénonce les mœurs dissolues.

Le dossier Déat témoigne d’une étonnante passivité.

Quant à Klotz, poursuivi pour dettes de jeu en 1928, il s’agit d’un ancien ministre de l’Intérieur et surtout ministre des Finances, créateur de la direction du Budget, signataire du Traité de Versailles! Sa chute n’en est que plus retentissante et ravit les milieux antiparlementaires.

Il existait même des journaux de chantage, comme La Lanterne de Paris et de Montmartre des frères Ucciani, deux proxénètes corses sachant écrire, bien renseignés sur tout ce qui se passait dans les maisons closes: les personnalités mises en cause pouvaient acheter l’intégralité du tirage avant diffusion. Jamais organe de presse n’a été si rentable! Un dossier lui est consacré, contenant de rarissimes exemplaires ayant échappé au pilon, sans doute parce qu’ils ont été prélevés à l’imprimerie.

La police française n’est pas du tout moraliste et ne prétend par réformer les mœurs. En revanche, elle n’aime pas le scandale et, s’il doit avoir lieu, préfère en être informée à l’avance.

Vous montrez également que ces archives sont au moins aussi éloquentes par les éléments qu’elles ne contiennent pas! Ainsi soupçonnez-vous l’Intérieur de ne pas avoir déployé beaucoup d’énergie pour se renseigner au sujet de certains collaborationnistes, comme Déat…

Il est vrai que le dossier Déat témoigne d’une étonnante passivité, puisque c’est par la presse qu’on apprend la mort de l’ancien collaborateur dans le monastère italien où il s’était réfugié: aucune enquête sérieuse ne semble avoir été menée.

À partir de 1944 il est vrai, le fonds Panthéon se tarit, parce qu’un autre service de renseignement intérieur émerge: la Direction de la Surveillance du Territoire (DST) fondée par Roger Wybot, fusionnée avec les RG en 2008 au sein de la DCRI, devenue DGSI en 2014. De nombreux dossiers capitaux pour l’histoire des IVe et Ve Républiques dorment dans les archives du renseignement intérieur français, mais celles-ci ne sont pas encore accessibles: beaucoup de dossiers sont toujours conservés en interne, comme de la documentation active, même s’ils ont plusieurs décennies. J’espère pouvoir ouvrir ces cartons un jour.


Entretien avec Bruno Fuligni et Jean-Baptiste Bourrat (Fondation La Poste)

Secrets d’État. Les grands dossiers du ministère de l’intérieur /1870-1945 est le septième ouvrage que les Éditions de L’Iconoclaste publient dans la collection « Mémoires ». Quelques mots sur cette collection qui comprend des titres comme Mémoires de la France, Dans les secrets de la Police ou Dans les archives inédites des Services Secrets ?

Jean-Baptiste Bourrat – Cette collection est née il y a 15 ans quand Sophie de Sivry a créé les Éditions de L’Iconoclaste. Son idée était de mettre en valeur les documents d’archives en les traitant comme des œuvres d’art et en demandant à de grands historiens de raconter ce que nous disent ces archives. Ce travail ambitieux demandait de se replonger dans les cartons d’archives et il n’a jamais fallu moins d’un an de recherche pour bâtir la sélection des archives – très souvent inédites – qui figurent dans chaque livre. Une proportion importante de documents sont des lettres, des télégrammes, des notes et de la correspondance. Ils racontent de manière vivante l’Histoire au moment même où elle s’écrit. C’est cette richesse que nous voulons mettre en valeur dans cette collection. Le premier titre présentait les trésors des archives du ministère des Affaires étrangères, ont suivi les photographies des grandes expéditions d’exploration de la fin du XIXe siècle, les archives de la Marine et plus récemment les trois ouvrages de Bruno Fuligni qui se complètent admirablement bien (les archives de la Police, les archives des Services de renseignement et le dernier, les archives du ministère de l’Intérieur).

Pour ce dernier ouvrage, comment avez-vous fait votre choix parmi les nombreux documents ?

Bruno Fuligni – Ce livre est le résultat d’une longue et patiente recherche, portant sur les 228 boîtes du fonds Panthéon des Archives nationales, qui représentent 34 mètres linéaires d’archives. Ce sont au total des milliers de documents qu’il a fallu consulter et la plupart portaient sur des affaires majeures. Autant dire que le choix a été difficile. J’ai d’abord constitué une centaine de dossiers saillants, parmi lesquels Jean-Baptiste Bourrat et moi avons sélectionné ceux qui pouvaient être illustrés. Outre les documents reproduits dans le livre, toutefois, de nombreux autres ont fait l’objet d’une transcription que le lecteur trouvera en annexe.

Vous écrivez, Bruno Fuligni, que l’accès aux dossiers confidentiels est pour le ministre de l’Intérieur, l’indice de sa puissance, mais qu’il « constitue aussi sa fragilité. »…

B. F. Ce ministre reçoit de nombreux rapports, parfois très poussés et très indiscrets, ce qui constitue indiscutablement un pouvoir exorbitant. Mais son rôle consiste aussi à interpréter et à exploiter correctement ces renseignements, pour agir de manière judicieuse. S’il néglige un avertissement clairvoyant, ou au contraire s’il a la main trop lourde, c’est lui qui est aux premières loges et c’est lui qui devra répondre de ses décisions. Au cours de la difficile année 1934, la République française a usé cinq ministres de l’Intérieur…

Est-ce que la notion de « secret d’État » existe depuis toujours ?

B. F. Elle existe depuis qu’il y a des États ! La politique a nécessairement sa part d’ombre : la surveillance de l’ennemi extérieur et des opposants intérieurs, l’élimination des rivaux, les opérations discrètes voire clandestines font intégralement partie de l’exercice du pouvoir, depuis toujours. Dans les deux derniers siècles toutefois, de véritables administrations sont chargées de ces activités, de sorte qu’il en subsiste des traces écrites, beaucoup plus abondantes qu’on pourrait le croire a priori. Ce sont des matériaux très précieux pour l’historien et aussi, quelquefois, des documents émouvants : c’est pourquoi ce livre les donne à voir.

On s’aperçoit à la lecture de cet ouvrage que les dossiers présentés sont de nature très différente. Y a-t-il une hiérarchie des secrets ?

B. F. Il y a du moins une hiérarchie dans la police. Quand un document est brûlant, il remonte vite les échelons pour arriver sur le bureau du ministre de l’Intérieur. C’est ainsi que les informations glanées à Annemasse sur Lénine et les bolcheviks exilés en Suisse serviront à constituer un bon dossier à Paris, dès 1904. De même, pour le jeune Mussolini, dès 1903. Et quand un directeur de casino vient porter plainte au commissariat contre l’ancien ministre des Finances Klotz, qui fait des chèques sans provision, la place Beauvau est immédiatement alertée. Il y a aussi des correspondances avec le ministère des Affaires étrangères et les polices d’autres pays. Ce sont ces échanges d’information qui rendent ces dossiers très riches et matériellement très diversifiés : lettres, rapports, fiches, photos, croquis, tout ce qui apporte des renseignements est centralisé et conservé.

Certaines affaires, et notamment lorsqu’elles sont d’ordre politique, montrent que le pouvoir est parfois soupçonné de s’être autorisé à tuer… Ces affaires ne sont alors jamais élucidées…

B. F. On ne trouve aucun « permis de tuer » dans ces archives, mais il est vrai que des affaires très troubles, comme la fin de Stavisky ou la mort mystérieuse du conseiller Prince, ont laissé courir des rumeurs insistantes… Sous l’Occupation, les auteurs d’attentats font l’objet d’une enquête légale, mais il y a eu en marge des arrestations illégales, des actes de torture, qu’on devine seulement à travers les dossiers.

Secrets d’État présente des documents qui s’étendent de 1870 à 1945 issus du fonds Panthéon. Ce fonds « emblématique », conservé à présent aux Archives nationales, et accessible, a eu un sort particulier…

B. F. L’appellation même de « fonds Panthéon » provient des policiers, qui conservaient à part, dans un coffre, ces dossiers très sensibles. Ils ont été cachés aux Allemands sous l’Occupation, contrairement au reste du fichier central qui est tombé aux mains des nazis avant que l’Armée rouge ne s’en empare en 1945 et ne le transfère à Moscou. (Six cent mille dossiers du fichier central, notamment, seront restitués à la France en 1994). Enfin, cet ensemble exceptionnel qu’est le « fonds Panthéon » a été versé aux Archives nationales en 1981.

La sensibilité d’une information évolue en fonction du temps et des circonstances…

B. F. Bien sûr. Il aurait été impensable et même dangereux de publier ces dossiers quand ils étaient actifs. Le temps apaise les tensions, tout en nous donnant le recul nécessaire pour interpréter les documents. En revanche, il arrive que la consultation des archives fasse renaître le souvenir d’affaires complètement oubliées. J’ai essayé d’alterner grandes affaires et dossiers pittoresques, pour donner une idée juste des multiples personnalités suivies par l’ancienne Sûreté : des parlementaires, des diplomates, des espions, des courtisanes, des industriels, des financiers, des artistes… Et pour tous ces grands noms de notre histoire, ce qui préoccupe la police dans un contexte donné n’est pas forcément ce qui nous intéresse aujourd’hui.

Bruno Fuligni, vous parlez de « mort lente » à propos du fonds Panthéon et vous mentionnez le fait que des affaires courent encore après la Libération…

B. F. Certains dossiers sont encore nourris dans les années 1950, mais on sent que c’est par exception et les documents n’ont plus le même intérêt. Cela s’explique par la réorganisation du ministère de l’Intérieur après la guerre. En particulier, la création de la DST, en 1944, change la donne, puisque ce service est tout particulièrement chargé du contre-espionnage et de la contre-subversion. Il y a encore bien des secrets à découvrir, mais le « fonds Panthéon » a livré les siens.

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