Nouvelles morales, nouvelles censures

Il faut s’en alarmer : la culture est aujourd’hui attaquée dans tous ses territoires. Arts plastiques, littérature, cinéma, musique… Au nom des bonnes mœurs, de la lutte contre le racisme ou la souffrance animale et autres nobles causes, des ligues de vertu du troisième millénaire et des citoyens ordinaires manifestent, agissent auprès des élus, pétitionnent sur les réseaux sociaux, toujours pétris des meilleures intentions.

Gallimard

Sous des prétextes apparemment légitimes, le principe de liberté d’expression, avec ses limites communément admises (racisme, antisémitisme…), subit d’incessants coups de boutoir. Il existe pourtant des solutions médianes, permettant de concilier le devoir de mémoire, le respect de l’égalité entre les citoyens, le droit des minorités, avec l’amour de l’art et de la liberté. La clé est sans doute dans la pédagogie, le développement d’appareils critiques repensés.

Il est urgent d’analyser ce que cherche à imposer cette nouvelle morale en forme de censure, de dire par qui elle est pensée et activée, d’où elle vient, quels intérêts elle sert, de montrer ses limites et ses paradoxes. Nous devons préserver la culture de ces revendications qui fusent à la vitesse d’un tweet.

Cet essai n’est ni un livre de droit, ni un pamphlet, ni un cours de morale. C’est un précis concret, pratique, illustré d’exemples, objectif autant que possible, destiné à tous ceux qui veulent comprendre ce mouvement, afin de les outiller intellectuellement pour défendre la liberté d’expression et la culture menacées.


 

Frédéric Taddeï reçoit Emmanuel Pierrat, avocat et écrivain, Eva Doumbia, metteure en scène et autrice, Denis Ramond, docteur et enseignant en sciences politiques ainsi que Clément Armato, porte-parole de l’UNI.


 

Y a-t-il une censure « morale » ? (France Culture)

La bienséance met-elle en péril la liberté d’expression ? Peut-on juger l’oeuvre comme son auteur ? Toute censure est-elle morale ? On en parle avec Emmanuel Pierrat, avocat au Barreau de Paris.

 

Depuis quelques années, les attaques se multiplient à l’encontre d’œuvres réalisées hier, revues et corrigées aujourd’hui, à l’aune des critères du moment, au nom de valeurs supérieurs comme les bonnes mœurs, la protection de l’enfance, le droit des minorités ou encore la souffrance animale.

Il y a un phénomène nouveau qui consiste à juger une œuvre à l’aune, non pas de ce qu’elle est, mais en fonction de son auteur.
(Emmanuel Pierrat)

Une nouvelle morale qui ne s’interdit pas de censurer et dont notre invité interroge aujourd’hui les fondements dans Nouvelles morales, nouvelles censures (Gallimard, 2018).

La liberté d’expression, acquis fondamental de la révolution de 1789.  […] C’est parce que nous jouissons de cette liberté extraordinaire que  nous devons être particulièrement exigeants.
(Emmanuel Pierrat)

En parallèle, il publie Le Grand livre de la censure (Plon, 2018) et Dernières volontés (La Martinière, 2018), une histoire des plus incroyables testaments et successions. Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris et Conservateur du Musée du Barreau de Paris.

L’Etat prend de moins en moins position, il est très perdu dans ses repères.
(Emmanuel Pierrat)

 


Les coups de ciseaux du politiquement correct, selon Emmanuel Pierrat (Le Monde)

L’avocat recense, dans son livre « Nouvelles morales, nouvelles censures », les coups portés à la liberté d’expression en France.

Le livre. Sommes-nous en train de glisser de façon indolore vers une société où la liberté d’expression ne serait plus un principe cardinal ? A lire l’avocat Emmanuel Pierrat, on prend conscience que ce péril n’est pas théorique. Ce spécialiste du droit de la culture et des affaires de censure recense les multiples coups que nous portons à la liberté de création artistique, à celles d’éditer ou d’exposer une œuvre.

Ce n’est pas sous le joug de gouvernements autoritaires mais au nom de la morale qu’émerge une insidieuse « censure privatisée ». Parfois au nom de buts louables, comme la lutte contre le racisme ou contre les violences faites aux femmes, on parvient à interdire, bannir, censurer ou même réécrire l’histoire.

Sans revenir sur les arguments juridiques débattus autour de la publication des pamphlets antisémites de Céline ou de la réédition de Mein Kampf de Hitler, M. Pierrat s’inquiète pour « la mémoire d’une société qui ne saura rien des errements de son passé ». Fallait-il déboulonner les statues de Lénine après la chute du mur de Berlin ? La mairie de San Francisco a-t-elle eu raison de retirer en 2018 une statue représentant un Amérindien à moitié nu aux pieds de deux missionnaires catholiques ?

Censurer l’expression du racisme, une erreur

Censurer l’expression du racisme des générations précédentes n’aide pas à le combattre aujourd’hui. Au contraire ! « Nous n’aurons plus les moyens intellectuels de savoir ce qui a été peint, lu, admiré ou conspué. Le public du futur sera anesthésié », prévient l’avocat. Mais invoquer les traditions n’autorise pas tout. L’auteur dénonce la perpétuation d’une manifestation raciste comme la « Nuit des Noirs » au carnaval de Dunkerque, pendant laquelle des Blancs se noircissent le visage.

La censure bien-pensante ne s’applique pas qu’au passé. Au Teatro del Maggio de Florence, la scène finale de l’opéra Carmen a été modifiée au début de 2018 au motif qu’il est inconcevable qu’on applaudisse le meurtre d’une femme. Le métier de M. Pierrat a changé. « Je dois ainsi réécrire les livres des autres, corriger les scénarios et modifier les livrets d’opéra. » Il s’agit autant de « préjuger » une œuvre pour éviter qu’elle ne tombe sous le coup des lois que d’éviter « l’opprobre, la fatwa, le boycott via les réseaux sociaux et les pétitions clés en mains proposées par Change.org ».

Le paradoxe des nouveaux censeurs est que leur indignation est parfois de bonne foi. Mais elle s’exprime à l’égard de caricatures parues dans des journaux qu’ils ne liront jamais, de passages de livres dont ils ne sont pas lecteurs, de pièces de théâtre où ils ne vont pas, etc. Internet leur en a montré une parcelle. Les dégâts de la censure sont grands… et vains. « Superficielle, la censure ne masque que les problèmes là où l’éducation s’évertue à les endiguer en profondeur, dès la racine. »

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