Sur les traces de Georges Orwell

Sur les traces de George Orwell (Le Figaro)

George Orwell est à la mode, revendiqué par la droite comme par la gauche et pourtant inclassable. De la Birmanie coloniale à l’île écossaise de Jura où il écrit 1984, en passant par les taudis de Paris et de Londres ou la guerre d’Espagne, Le Figaro retrace la vie aventureuse de ce grand écrivain pour qui il faut vivre la réalité avant de pouvoir en parler.

Adrien Jaulmes


Sur les traces de George Orwell : quand l’auteur de 1984 était policier en Birmanie

SÉRIE (1/6) – En 1926, celui qui ne s’appelle pas encore George Orwell mais Eric Blair est officier dans la police coloniale à Katha. Une expérience qui le marquera à vie.

Le fleuve immense roule ses eaux chocolat le long des berges de la petite ville. Descendu vers le sud par des paquets d’herbes et des convois flottants de bois de teck, remonté vers le nord par de longs bateaux pétaradant qui saluent la rive de coups de klaxon, l’Irrawaddy reste, comme à l’époque du poème de Kipling Mandalay, la grande artère commerciale qui traverse la Birmanie. En bas du quai pentu, des femmes lavent leurs cheveux en même temps que leur linge et des garçonnets nagent entre les roseaux. Le soleil fait briller les toits pointus des pagodes où des bouddhas sourient, songeurs sous la garde des chinthes géants. Le long de la promenade passent des moines au crâne rasé en toges couleur jambon de Parme, des mâcheurs de noix de bétel au sourire ensanglanté de vampires et des jeunes filles en amazone derrière les vélomoteurs, des tourbillons de poudre jaune sur les joues pour protéger leur teint du soleil.

Le monde moderne n’a transformé Katha que superficiellement. Des guirlandes de néon clignotent autour des temples, des triporteurs ont remplacé les chars à buffles et des écrans de télévision éclairent du vert hypnotique des pelouses de football l’intérieur des cafés. Des banques et des magasins de téléphones portables ont ouvert et des paraboles satellites ont poussé sur les maisons de teck aux toits de tôle. Mais pour le reste, la petite ville du nord de la Birmanie est restée à peu près la même qu’au moment de l’arrivée en décembre 1926 d’un certain Eric Blair, le nouveau DSPO (District Superintendent Police Officer) de la police coloniale britannique. Katha est le dernier poste de celui qui ne s’appelle pas encore George Orwell.

Cinq années marquantes

S’il n’a pas vraiment choisi sa carrière, le jeune Eric Blair a des liens personnels avec les Indes, où il est né en 1903, dans la petite ville de Motihari, dans l’actuel État indien du Bihar. Son père est fonctionnaire subalterne dans la Section Opium du gouvernement colonial, invraisemblable organisme chargé du commerce officiel de la drogue à destination de la Chine ; sa grand-mère maternelle, Limouzin, vit à Moulmein, dans le golfe du Bengale. Élevé en Grande-Bretagne, comme beaucoup de rejetons de familles anglo-indiennes, il revient en Birmanie par nécessité plus que par inclination.

Les Indes d’Orwell ne sont pas celles de Kipling. Pas de nostalgie pour l’Est de Suez, ni de merveilleuses histoires

Après des études comme boursier à Eton, la plus élitiste des public schools anglaises, mais sans argent pour poursuivre ses études à l’université, le jeune Blair s’est engagé à 19 ans dans la police coloniale. Il sert dans des postes variés, à Moulmein et à Insein, aujourd’hui encore la plus grande prison birmane, avant d’arriver à Katha.

Ces cinq années marquent le jeune homme pour la vie ; elles le dégoûtent à jamais de l’impérialisme et le renforcent dans sa détermination à devenir écrivain. Elles inspirent aussi son premier roman, publié en 1934: Une histoire birmane, cruelle description du système colonial britannique. Les Indes d’Orwell ne sont pas celles de Kipling, à l’égard duquel il oscille entre admiration et agacement. Pas de nostalgie pour l’Est de Suez, ni de merveilleuses histoires comme celle de Peachy et Dravot de retour du Kafiristan, ou de Kim à cheval sur le canon de Lahore: les représentants de l’empire sont imbibés d’alcool, mesquins, ridicules et racistes. Le Club européen est sordide, le billard est couvert d’insectes morts, la chaleur insoutenable et le gin tonic tiède.

Les régimes changent

Une histoire birmane est un roman sans pitié. Le protagoniste, John Flory, employé d’une compagnie forestière, nourrit la même détestation qu’Orwell pour la société coloniale à laquelle il appartient. Marqué par une tache de vin qui le défigure, le pauvre Flory tombe amoureux d’Elizabeth, une pimbêche arrivée d’Angleterre à la recherche d’un mari. Seul ami blanc d’un médecin indien qui ne rêve que d’appartenir au Club européen, Flory est peu à peu mis à l’écart par la petite communauté coloniale, jusqu’à ce qu’un fonctionnaire birman fourbe et cruel ne précipite sa chute. L’action se déroule dans la ville imaginaire de Kyauktada (en birman, l’«échelle de pierre» ou le «débarcadère»), après que son éditeur lui a demandé de changer le nom de Katha par crainte de procès.

«On peut se promener dans Katha avec le livre à la main, tant Orwell a été fidèle à la topographie des lieux»

Nyo Ko Naing, artiste et designer

Car pour le reste, tout est pratiquement identique aux descriptions du roman. «On peut se promener dans Katha avec le livre à la main, tant Orwell a été fidèle à la topographie des lieux», dit Nyo Ko Naing. Dans la grande salle de son bar, le Zone Café, au centre de Katha, cet artiste et designer a affiché un portrait de l’écrivain, dont il est devenu un spécialiste. «Dans les années 1990, quand j’étais étudiant à Mandalay, je ne connaissais rien de lui ni de sa vie, dit-il. Seuls les étrangers lisaient Une histoire birmane : c’était à l’époque de la junte militaire, et le livre était interdit. Un jour, j’ai rencontré un Suisse qui m’a expliqué que l’intrigue se déroulait en fait à Katha et m’a posé beaucoup de questions auxquelles j’étais bien incapable de répondre. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser à Orwell et à son époque.»

Devenu historien amateur, exhumant de vieilles cartes et d’anciennes photos rongées par l’humidité, Nyo Ko Naing a patiemment recherché les lieux décrits par Orwell. Il découvre ainsi que la grande maison de brique rouge, abandonnée au milieu d’un grand jardin en friche et présentée aux visiteurs comme celle de l’écrivain (et encore ainsi répertoriée dans la grande mémoire d’Internet), était en fait celle du commissaire de district. «Celle où vivait Orwell est toujours celle du chef de la police locale: les régimes changent, les fonctionnaires demeurent!» La voiture de police est garée sous un auvent et la famille du major laisse gentiment visiter les lieux. Construite en teck sombre, ce bois imputrescible dont la Birmanie est le principal exportateur, posée sur des pilotis de ciment en protection contre les termites, la maison est un extraordinaire travail de menuiserie où tout est façonné et taillé à la perfection, jusqu’aux barreaux de la balustrade qui coulissent pour aérer les pièces.

Plus de gin tonic

Le court de tennis, où Flory joue avec Elizabeth, existe encore, ainsi que le bâtiment du club colonial. «Le lit du fleuve a juste un peu reculé», indique Nyo Ko Naing en montrant la fenêtre par laquelle Flory s’échappe pour aller chercher du secours pendant l’émeute des indigènes. On n’y sert plus de gin tonic: l’édifice est devenu le siège de la coopérative locale et la salle, occupée par des tables où des fermiers viennent demander des microcrédits. Non loin de la statue dorée du général Aung San, père de l’indépendance et de l’ancienne opposante Aung San Suu Kyi, au prix Nobel aujourd’hui controversé, se dresse toujours la petite église anglicane Saint-Paul, où Flory est publiquement humilié par sa maîtresse birmane, avec sa cloche aigrelette qui tinte en haut du clocher fait de quatre madriers.

Avec quelques amis, Nyo Ko Naing a fondé une société historique visant à préserver la mémoire de l’écrivain. Ils ont déblayé et nettoyé la maison du commissaire de district pour en faire un musée, dessinant les panneaux et peignant ses portraits. «Orwell est un auteur de renommée mondiale, dit Nyo Ko Naing, et Katha ne peut que bénéficier de cette notoriété.» Depuis, deux nouveaux hôtels ont ouvert leurs portes. L’un d’eux a appelé son restaurant le Kyauktada.

«Je comprenais que non seulement je devais fuir l’impérialisme, mais aussi toute forme de domination de l’homme par l’homme»

George Orwell

La Birmanie est le premier grand épisode formateur du futur George Orwell. Il découvre dans la touffeur de l’Asie les ressorts profonds du système colonial, dont il a été l’un des rouages, et qu’il décrit comme «le sale boulot de l’Empire». Après six mois à Katha, il demande un congé anticipé. De retour en Angleterre à l’été 1927, il annonce à sa famille qu’il démissionne de la police indienne. «Je comprenais que non seulement je devais fuir l’impérialisme, mais aussi toute forme de domination de l’homme par l’homme, écrit-il plus tard en parlant de son expérience birmane. Je voulais m’immerger, descendre parmi les opprimés, être l’un d’eux et de leur côté contre les tyrans.»

En Birmanie, la fin de l’administration coloniale au moment de l’indépendance n’a pas signifié celle de la tyrannie. En 1962, un coup d’État militaire instaure une dictature dont certains aspects rappellent d’autres ouvrages d’Orwell. «Pendant longtemps, la blague courait que la Birmanie n’avait pas seulement inspiré Une histoire birmane, mais aussi La Ferme des animaux et 1984», dit Thurein Win, qui vient d’achever la première traduction en birman des Essais d’Orwell. Deux de ses meilleurs textes sont inspirés de sa période coloniale: Une pendaison, réquisitoire contre la peine de mort, et Abattre un éléphant, dont la première phrase résume à elle seule son expérience birmane: «À Moulmein, en basse Birmanie, j’étais détesté par un nombre considérable de gens, la première fois de ma vie où je paraissais suffisamment important pour que cela puisse m’arriver.» Il fera en sorte de ne jamais revivre cette expérience.

Extrait: Une histoire birmane

«Dès lors, chaque année avait été pour lui plus solitaire et plus amère encore que la précédente. Ce qui, désormais, dominait ses pensées et empoisonnait toutes choses était la haine, toujours plus violente, de l’atmosphère d’impérialisme dans laquelle il baignait… il avait saisi la vérité au sujet des Anglais et de leur Empire. L’Empire des Indes est un despotisme – bien intentionné, à n’en pas douter, mais un despotisme qui a le vol pour finalité.»


Sur les traces de George Orwell : quand l’écrivain vivait dans la misère à Paris

SÉRIE (2/6) – En s’immergeant dans les milieux populaires de la capitale, Eric Blair devient écrivain et George Orwell commence sa carrière…

On cherchera en vain la rue du Coq-d’Or sur un plan de Paris. Cette adresse imaginaire est inspirée de la rue du Pot-de-Fer, dans le Ve arrondissement, où vit George Orwell en 1928. «C’était une rue très étroite, une sorte de gorge encaissée entre de hautes maisons aux façades lépreuses figées dans de bizarres attitudes penchées, comme si le temps s’était arrêté au moment précis où elles allaient s’abattre les unes sur les autres», écrit-il dans le livre qu’il tire de ses années parisiennes, Dans la dèche à Paris et à Londres.

Il loge à l’Hôtel des Trois Moineaux, «une sorte de taupinière sombre et délabrée, abritant, sur cinq étages, quarante chambres délimitées par des cloisons de bois […], minuscules et irrémédiablement vouées à la saleté, car tout le personnel se limitait à la patronne, Madame F., qui avait d’autres chats à fouetter que de donner un coup de balai». Pas de trace non plus aujourd’hui de ce charmant établissement. La rue du Pot-de-Fer est à présent une ruelle touristique aux façades immaculées et aux pavés impeccables, bordée par les terrasses d’une douzaine de cafés, bars à bière, restaurants français ou japonais. Au no 6, à la place de l’hôtel et du bistrot sordide aux tables maculées où Orwell boit du gros rouge avec des ouvriers, se trouve un bar à narguilé, le Planet-chicha.com, où des jeunes gens en tee-shirt fument en terrasse, penchés sur leurs téléphones portables.

Pour Orwell, Paris n’est pas une fête. Il vit chichement de ses quelques économies en donnant des cours d’anglais

En 1928, le quartier de la Contrescarpe est encore un quartier populaire, où s’entasse dans des meublés insalubres un petit peuple de «cordonniers, maçons, tailleurs de pierre, terrassiers, étudiants, prostituées, chiffonniers». George Orwell s’appelle encore Eric Blair. Il est rentré quelques mois plus tôt de Birmanie, après avoir démissionné de la police coloniale. Il veut devenir écrivain, au grand désarroi de sa famille. Paris est à l’époque la destination favorite des jeunes auteurs anglais et américains. Hemingway a vécu quelques années plus tôt dans le même quartier, rue du Cardinal-Lemoine, ainsi que James Joyce, qu’Orwell aperçoit un jour à une terrasse. Francis Scott Fitzgerald vit rue de Vaugirard. Henry Miller arrive deux ans plus tard.

Mais Orwell/Blair ne fréquente pas ces joyeux expatriés. Pour lui, Paris n’est pas une fête. Il vit chichement de ses quelques économies en donnant des cours d’anglais. Il écrit aussi ses premiers articles en français, dans des revues parisiennes, Le Progrès civique, et dans Monde, à l’époque une revue intello-chic communiste dirigée par Henri Barbusse, qu’il signe de son propre nom, E.A. Blair.

Plongeur dans un hôtel

Décidé à expérimenter lui-même les conditions de vie des pauvres, il a commencé à se déguiser en clochard. Vêtu de vieux vêtements sales, il a dormi dans des asiles de nuit en Angleterre. Mais à Paris, l’expérience sociologique devient soudain réalité lorsque son petit pécule est volé par un locataire malhonnête (ou bien par une grisette, selon certains biographes). Orwell se retrouve tout à coup dans le dénuement le plus complet. Il est d’abord contraint de mettre en gage ses vêtements. Puis, ses derniers francs dépensés, il doit quitter son hôtel et se retrouve à la rue. Il dort sur un banc, ramasse les mégots, jusqu’à ce que la faim le contraigne à trouver du travail, n’importe lequel.

Il est embauché comme plongeur dans les cuisines de l’«Hôtel X», un grand hôtel de la rue de Rivoli (qui pourrait avoir été, selon les sources, l’Hôtel Crillon ou bien l’Hôtel Lotti). Cet emploi non qualifié, aujourd’hui fréquemment occupé par des immigrants récents dans la plupart des restaurants parisiens, est un labeur éreintant. La description des arrière-cuisines de l’Hôtel X figure parmi les meilleurs passages du livre. Dans une chaleur étouffante s’activent frénétiquement cuisiniers, garçons, plongeurs. L’hygiène des lieux et des employés est assez approximative. «Dès qu’on s’aventurait dans les locaux de service, on était frappé par la saleté repoussante qui y régnait […], dans les cuisines, la saleté était encore plus criante.» C’est encore pire lorsqu’il est ensuite engagé dans un petit restaurant faussement traditionnel tenu par un escroc, L’Auberge de Jehan Cottard. Les cuisines sont d’une saleté encore plus repoussante. La poubelle déborde et le sol est couvert de déchets alimentaires. Orwell a touché le fond. «Le plongeur est l’un des esclaves du monde moderne, écrit-il. Le travail qu’il effectue est servile et sans art… On ne le paye que juste ce qu’il faut pour le maintenir en vie. Ses seuls congés, il les connaît quand on le fiche à la porte.»

«Ce qui est remarquable chez lui, c’est qu’il a la grande honnêteté de s’interroger sur sa méthode ; il admet d’ailleurs qu’on ne résout pas les problèmes sociaux en fraternisant avec les clochards»

Florence Aubenas, journaliste

Son séjour parisien s’achève à la fin de l’année 1929 quand on lui propose de garder en Angleterre un enfant handicapé mental. Mais à son retour à Londres, le poste promis n’existe plus. Le voici de nouveau à la rue. Il dort dans des hospices publics ou privés, dont il décrit par le détail la crasse, l’horrible promiscuité avec des corps sales. Avec des compagnons d’infortune, il arpente la ville, ses chaussures trouées comme le vagabond de Charlie Chaplin. Forcé d’assister aux offices religieux d’organisations charitables pour obtenir un repas gratuit, Orwell fait l’expérience de la rancœur que suscite cette assistance. «L’homme à qui l’on fait la charité nourrit quasi invariablement une haine féroce à l’égard de son bienfaiteur, écrit-il. Je tiens à souligner deux ou trois choses que m’a définitivement enseignées mon expérience de la pauvreté. Jamais plus je ne considérerai tous les vagabonds comme des vauriens et des ivrognes, jamais plus je ne m’attendrai à ce qu’un mendiant me témoigne sa gratitude lorsque je lui aurai glissé une pièce, jamais plus je ne m’étonnerai que les chômeurs manquent d’énergie.»

En immersion

Dans la dèche est resté l’un des exemples les plus fameux de la technique de l’immersion, consistant pour un journaliste à partager les mêmes conditions de vie que les sujets de son enquête. Orwell n’est pas le premier à recourir à ce procédé. Henry Mayhew, journaliste britannique de l’époque victorienne, a publié une série de reportages restée célèbre sur les travailleurs et les pauvres de Londres. Aux États-Unis, une jeune reporter intrépide, Nellie Bly, se fait enfermer en 1887 dans un asile psychiatrique pour écrire un livre. Au début du XXe siècle, Jack London se déguise en vagabond dans l’East End de Londres, expérience dont il tire Le Peuple de l’abîme.

La méthode a continué à faire des émules. Dans les années 1980, le journaliste allemand Günter Wallraf se fait passer pour un ouvrier turc afin de rendre compte à la première personne des conditions de vie des immigrés (Tête de Turc).

Mais Orwell va au-delà de la simple enquête de terrain. Il tire de chaque expérience des réflexions personnelles qui ajoutent à la force du récit. «Il est impossible de ne pas penser à lui quand on entreprend ce genre de reportage», dit Florence Aubenas, qui a passé plusieurs mois comme femme de ménage à nettoyer des ferries pour écrire Le Quai de Ouistreham, paru en 2010. «Ce qui est remarquable chez lui, c’est qu’il a la grande honnêteté de s’interroger sur sa méthode ; il admet d’ailleurs qu’on ne résout pas les problèmes sociaux en fraternisant avec les clochards. C’est sans doute la plus grande leçon: on ne défend pas les gens malgré eux.»

Par égard pour sa famille, Blair veut publier l’ouvrage sous pseudonyme. Il en propose plusieurs : Kenneth Miles, Lewis Allways, George Orwell. C’est ce dernier nom, tiré de celui d’une petite rivière du Suffolk, qui est retenu par Gollancz

Ben Judah, journaliste britannique, auteur d’une longue enquête-reportage sur Londres, This Is London, dans laquelle il côtoie les nouveaux pauvres et les immigrés venus du monde entier, fait des éloges plus circonspects. «On ne peut pas ne pas être inspiré par Orwell, reconnaît-il. Mais j’ai essayé de ne pas refaire ce qu’il fait. Je me suis notamment efforcé de faire parler les gens au lieu de parler à leur place, et de ne pas porter de jugement ou de tirer de conclusions, ce qu’il fait systématiquement.»

S’ajoute chez Orwell une tentative presque masochiste pour dépasser ses propres préjugés et briser la barrière de classe sociale, sans toujours y parvenir. Dans l’un de ses récits, il tente de se faire arrêter pour ivrognerie, avant qu’un policier, repérant en lui l’ancien élève d’Eton, lui dise gentiment de rentrer chez lui.

Au début des années 1930, Orwell finit par retourner vivre auprès de sa famille pour se lancer dans l’écriture. Intitulé Journal d’un plongeur, le manuscrit est d’abord refusé par le dramaturge T.S. Eliot, qui critique le manque de structure entre les parties parisiennes et londoniennes. Il finit par intéresser l’éditeur de gauche Victor Gollancz. Par égard pour sa famille, Blair-Orwell veut publier l’ouvrage sous pseudonyme. Il en propose plusieurs: Kenneth Miles, Lewis Allways, George Orwell. C’est ce dernier nom, tiré de celui d’une petite rivière du Suffolk, qui est retenu par Gollancz. «Ainsi naquit George Orwell, écrit son biographe, Bernard Crick, et heureusement pas Lewis Allways.» Le titre sera finalement Dans la dèche à Paris et à Londres. À sa parution, le livre remporte un petit succès d’estime. Eric Blair est devenu écrivain. La carrière de George Orwell commence.


Sur les traces de George Orwell : un intellectuel chez les ouvriers de Wigan

SÉRIE (3/6) – C’est dans cette petite ville ouvrière de la région de Manchester que George Orwell pose plume et valises en 1936. Cette rencontre avec l’injustice sociale et la misère fut pour lui une révélation bouleversante.

Les cheminées ont cessé de cracher leur fumée et les mines de charbon ont fermé. Entre les murs de brique rouge des usines désaffectées et des entrepôts à l’abandon, au bord du canal qui relie Liverpool à Leeds, deux rails recourbés sertis dans les pavés sont tout ce qui reste du quai de Wigan. L’installation, qui servait à renverser les wagonnets de houille dans les péniches, a été rendue célèbre par l’enquête que mène Orwell dans cette petite ville ouvrière de la région de Manchester en 1936.

Le titre du livre The Road to Wigan Pier (en français, Le Quai de Wigan), fait référence à une plaisanterie de music-hall en vogue à l’époque, comparant l’embarcadère à la promenade d’une station balnéaire: Wigan étant considérée comme une des plus pauvres et des plus sinistres villes ouvrières anglaises, l’expression déclenchait les rires.

Orwell arrive à Wigan en février 1936, au milieu de l’hiver et de la crise économique. Son éditeur, Victor Gollancz, lui a commandé un ouvrage sur les conditions de vie de la classe ouvrière pour sa nouvelle collection, «Le club du livre de gauche». Il lui a avancé la somme, à l’époque importante, de 500 livres sterling.

Un livre controversé

Orwell mène son enquête pendant deux mois. S’il se rend aussi dans d’autres villes de la région de Manchester, Barnsley et Sheffield, c’est à Wigan qu’il passe le plus de temps. Il cherche à habiter chez des ouvriers. Muni de lettres de recommandation de militants socialistes, il loge d’abord dans une première famille, avant de prendre pension au-dessus d’un magasin de tripes, au 22, Darlington Street. La description des lieux qui ouvre le
livre donne le ton. L’appartement est immonde. La propriétaire, Mme Brookers est une horrible grabataire, et son mari, «incroyablement sale», laisse des traces de doigts sur le beurre. Les repas sont «invariablement dégoûtants». «Le jour où il y eut un pot de chambre plein sous la table du petit déjeuner, je décidais de partir», écrit Orwell.

Ses descriptions de la ville sont aussi sinistres. «Tout autour s’étendait le paysage lunaire des terrils, et vers le nord, entre les montagnes de scories, vous pouviez voir les cheminées des usines cracher leurs panaches de fumée. Le chemin de halage était un mélange de cendres et de boue gelée, sillonné par les empreintes d’innombrables sabots…» Grand amateur de répétitions, il utilise fréquemment les adjectifs «horrible», «affreux», «épouvantable», «répugnant», «hideux». C’est aussi l’un des premiers exemples de son style d’écriture, utilisant un langage parlé, direct, et prenant à témoin le lecteur pour lui faire part de ses propres impressions.

Mais Orwell ne fait pas de misérabilisme. Il mène une enquête poussée, visitant les maisons, compulsant des statistiques à la bibliothèque municipale, calculant les heures de travail et les salaires. Il descend aussi au fond de plusieurs mines de charbon, courbé en deux à cause de sa grande taille. Il compare la peau marbrée de particules de charbon des mineurs à du roquefort, mais il dit aussi son admiration pour eux et décrit la dureté de leur travail.

Virulente critique de la bien-pensance de gauche

L’ouvrage est prenant, mais il reste aussi l’un des plus controversés de toute l’œuvre d’Orwell. Le premier mécontent est son éditeur, Victor Gollancz. Si la première partie du livre décrit bien les conditions de vie des mineurs et de leurs familles, la seconde moitié de l’ouvrage, beaucoup plus personnelle, ne correspond pas du tout à ce que Gollancz attendait. Orwell s’y livre à une critique virulente des intellectuels de gauche, qui prétendent aimer et défendre la classe ouvrière tout en nourrissant un profond mépris pour plus pauvre qu’eux. Le socialisme, écrit-il aussi dans une tirade cinglante, «attire comme un aimant les buveurs de jus de fruits, les nudistes, les porteurs de sandales, les détraqués sexuels, les Quakers, les adeptes de la médecine naturelle, les pacifistes et les féministes». Après avoir ajouté une préface qui met en garde contre cette deuxième partie, Gollancz la supprimera dans les éditions ultérieures.

Le livre ne plaît pas non plus beaucoup aux habitants de Wigan. «Orwell a été profondément injuste, et l’image de la ville en souffre encore», dit Tomas Walsh, un historien local. Né en 1954 dans le quartier de Scholes, où vit Orwell pendant son séjour, Tom Walsh a grandi entouré par des gens qui se souviennent d’avoir croisé l’écrivain. «À l’époque, son nom était un anathème. Orwell était un snob qui venait voir les ouvriers comme des singes en cage. Nous étions pauvres, c’est vrai, mais les maisons étaient impeccables. Au lieu de décrire cette réalité, Orwell a systématiquement cherché les pires exemples. Il a changé de logement peu de temps après son arrivée pour aller vivre au-dessus de la triperie, parce que le premier appartement n’était pas assez sale et ne correspondait pas à l’idée qu’il avait de son livre.»

 «Je pense qu’on lit Orwell un peu trop comme un reporter, alors qu’il cherchait à écrire un livre politique»

Louise Fazackerley, poète

Dans Darlington Street, la triperie où logeait Orwell n’existe plus, et la plupart des corons ont été remplacés par des immeubles modernes. Mais si la misère a disparu, la pauvreté fait encore partie du paysage. À Scholes, Sunshine House est une association qui vient en aide aux habitants du quartier. Une épicerie vend des produits alimentaires de base et un réfectoire sert des déjeuners à prix modiques. On peut aussi suivre divers ateliers, allant du remplissage de documents administratifs à l’écriture créative. Louise Fazackerley, poète, a fait récemment travailler son atelier d’écriture sur Orwell. «Je pense qu’on le lit un peu trop comme un reporter, alors qu’il cherchait à écrire un livre politique, dit-elle. Il cherchait à susciter des changements sociaux, il ne pouvait pas vraiment dire que ça n’allait pas si mal, il fallait qu’il décrive le pire.»

Orwell a rendu le nom de Wigan célèbre dans le monde anglophone, tout en l’associant à une image de désolation et de saleté qui dure jusqu’à nos jours. La ville actuelle est pourtant loin d’être aussi sordide que sa réputation. Comme dans le reste de la région, les mines de charbon ont fermé depuis bien longtemps, et les terrils ont été recouverts par des bois ; beaucoup d’usines et de bâtiments industriels ont été transformés en bureaux, et le chemin de halage le long du canal sert de piste cyclable.

«Sa visite ne dura que quelques semaines, mais cette rencontre avec l’injustice sociale et la misère fut pour lui une révélation bouleversante et définitive. “Le Quai de Wigan” fut son chemin de Damas»

Simon Leys

Même Orwell n’est plus aussi controversé. En face du quai de Wigan, le pub The Orwell a fermé voici quelques années et le portrait de l’écrivain sur la façade commence à perdre ses couleurs. Mais dans le centre-ville, un autre établissement, The Moon Under Water, a été baptisé d’après le nom imaginaire donné par Orwell à son pub idéal: «Une atmosphère chaleureuse, de la bière et à manger, et pas de musique.» Appartenant à la chaîne Wetherspoon, le pub reproduit le portrait de l’écrivain sur les cartes du menu. «Orwell a rendu la ville célèbre et c’est plutôt un avantage, dit David Molyneux, chef de l’exécutif du conseil municipal. Et puis, Le Quai de Wiganest un livre de son époque: le temps a passé depuis.»

En 2017, Alex Gregory, un habitant de Wigan, a l’idée d’écrire des chansons inspirées du livre de George Orwell. Ses textes plaisent à Richard Blair, fils adoptif de l’écrivain, venu visiter la ville. «J’ai décidé d’en écrire d’autres, et c’est devenu une comédie musicale, dit Alex Gregory. Je n’ai pas suivi exactement le livre d’Orwell ; à la place, j’ai inventé une intrigue dans laquelle il tombe amoureux d’une jeune fille de Wigan.» Financée par une souscription populaire, et soutenue par la municipalité, la comédie, intitulée Beyond Wigan Pier (Au-delà du quai de Wigan), est montée avec des habitants de la ville dans les rôles principaux ainsi que dans les chœurs et l’orchestre. La première représentation, en avril 2018, a lieu à The Edge, la nouvelle salle de spectacle située non loin du fameux quai. Après ce premier succès, Alex Gregory travaille à l’écriture d’une deuxième partie, avec l’espoir de voir le spectacle monté prochainement à Londres.

À sa parution, Le Quai de Wigan remporte un petit succès, le premier que connaît Orwell. Mais surtout, les deux mois passés dans l’Angleterre industrielle sont pour lui une nouvelle révélation. Après avoir vu en Birmanie les ressorts de l’impérialisme, il découvre à Wigan la réalité de la condition ouvrière. N’ayant sans doute jamais lu Marx ni aucun théoricien politique, Orwell tire de cette expérience personnelle sa propre vision du socialisme. «Sa visite ne dura que quelques semaines, mais cette rencontre avec l’injustice sociale et la misère fut pour lui une révélation bouleversante et définitive, écrit Simon Leys dans Orwell ou l’Horreur de la politique. Le Quai de Wigan fut son chemin de Damas.» C’est aussi pendant ce bref séjour dans le nord de l’Angleterre qu’il entrevoit la menace du fascisme, après avoir assisté à un rassemblement du parti fasciste anglais d’Oswald Mosley. Avant la fin de l’année, à peine la rédaction de son livre terminée, il part pour l’Espagne combattre ce nouvel adversaire.

Extrait du Quai de Wigan:

«Derrière l’une de ces maisons, une femme était agenouillée sur les pierres et essayait d’enfoncer un bâton dans une canalisation qui menait à l’évier de la maison, et qui je suppose devait être bouchée… Elle avait un visage rond et pâle et ce visage avait, dans la seconde où je l’entrevis, l’expression la plus triste et la plus désespérée que j’aie jamais vue. (…)

Car ce que je vis sur son visage n’était pas l’ignorance de la souffrance propre à l’animal. Elle savait suffisamment bien ce qui lui arrivait – comprenait aussi parfaitement que moi quelle terrible destinée c’était d’être agenouillée dans le froid piquant sur les pierres inégales d’une arrière-cour de taudis à enfoncer un bâton dans une canalisation bouchée.»


Sur les traces de George Orwell : quand l’écrivain combattait le fascisme en Catalogne

SÉRIE (4/6) – En 1936, l’écrivain débarque à Barcelone en pleine guerre d’Espagne. De cette expérience, il tirera une profonde méfiance pour la gauche radicale.

Au lieu des enseignes des multinationales de prêt-à-porter et de restauration rapide qui couvrent aujourd’hui le centre de Barcelone, ce sont les drapeaux rouges et noirs qui couvrent la ville à la fin de l’année 1936. Depuis le coup d’État de Franco du 18 juillet, tenu en échec par le soulèvement des organisations marxistes et anarchistes, la capitale catalane est celle de la révolution. Sur les Ramblas, la grande artère qui descend vers la mer, au lieu des touristes en pantacourt traînant leurs valises à roulettes, des foules en bleu de travail et foulards rouges déambulent fusil à l’épaule en reprenant les chants révolutionnaires des haut-parleurs.

Cette atmosphère fiévreuse remplit d’enthousiasme un grand Anglais dégingandé qui débarque du train à la gare de France le lendemain de Noël 1936. «Tout cela était étrange et entraînant. Il y avait beaucoup d’éléments là-dedans que je ne comprenais pas, et d’une certaine façon que je n’aimais pas, mais je reconnus immédiatement un état de choses qui valait la peine d’être défendu», écrit George Orwell. Avec son accent d’ancien élève de public school, il surprend un peu les camarades britanniques issus de la classe ouvrière auquel il présente ses lettres d’introduction. On lui propose de faire le tour du front. Mais Orwell n’est pas venu voir la guerre, ni s’y montrer, pratique déjà en vogue à l’époque chez de nombreux écrivains et intellectuels. «Je suis venu en Espagne me battre contre le fascisme», leur dit-il.

Henry Miller le dissuade de faire une «bêtise pareille»

George Orwell n’est pas encore une célébrité mondiale, mais ses premiers livres lui ont valu une petite notoriété dans les milieux de gauche anglais. Le coup d’État de Franco et la guerre civile qui éclate le poussent à l’action. Empruntant de l’argent à droite et à gauche, il part pour l’Espagne à la fin de 1936. En chemin, il s’arrête pour déjeuner à Paris avec Henry Miller, qui tente de le dissuader de faire une «bêtise pareille». Miller lui donne quand même sa veste en velours, qu’Orwell va porter pendant son séjour en Espagne.

Lorsqu’il arrive à Barcelone, la profusion de drapeaux rouges et les foules de prolétaires abusent quelque peu Orwell. La révolution populaire de l’été est en voie de s’achever, et les communistes prosoviétiques sont en train de dominer le camp républicain, profitant de l’importance de l’aide militaire de l’URSS de Staline. Orwell souhaite s’engager dans les Brigades internationales, mais les communistes se méfient déjà de ce penseur un peu trop indépendant ; le parti en Angleterre lui refuse son soutien. Il rejoint alors les rangs du Poum (Parti ouvrier d’unification marxiste), petite organisation fondée par Andreu Nin, ancien membre du Komintern, mais qui s’oppose au Parti communiste et à Staline. Après quelques jours d’instruction sommaire dans d’anciennes écuries rebaptisées «caserne Lénine» (où Orwell est photographié sans le savoir par le grand reporter catalan Agusti Centelles, voir photo ci-dessus), les recrues sont envoyées sur le front d’Aragon, avec de vieux fusils et une quinzaine de cartouches chacune.

«Dans une guerre de tranchées, cinq choses sont essentielles. Du bois de chauffage, de la nourriture, du tabac, des bougies, et l’ennemi»

George Orwell

Sur la route de Saragosse, à environ 250 km à l’ouest de Barcelone, la plaine est barrée par une petite chaîne de collines rocheuses, la sierra de Alcubierre. Dans la dernière montée avant la crête, un panneau indique la Ruta Orwell. Au bout d’une piste caillouteuse, dans un décor désolé de western spaghetti, les tranchées et les postes de tir d’une position républicaine de la guerre ont été reconstruites sur un petit mamelon. «Nous avons retrouvé un certain nombre de ces tranchées, explique Victor Pardo, journaliste et historien, à l’origine de la reconstruction. Le front d’Aragon était important parce qu’il protégeait Barcelone, même si ce n’était pas l’endroit le plus actif de la guerre. Les républicains voulaient prendre la ville d’Huesca, mais ils n’y sont jamais arrivés.»

En plein hiver, les conditions de vie sont en revanche rudes. «Dans une guerre de tranchées, cinq choses sont essentielles, écrit Orwell. Du bois de chauffage, de la nourriture, du tabac, des bougies, et l’ennemi. Pendant l’hiver sur le front de Saragosse, ces choses étaient les plus importantes, dans cet ordre-là.» Les odeurs d’excréments et les rats ajoutent à l’inconfort.

«Ce n’est pas une guerre, c’est un opéra-comique»

Orwell est nommé caporal, ou cabo, et commande une escouade d’une douzaine d’hommes. Dans cette armée révolutionnaire, la discipline est individuelle, il doit convaincre ses subordonnés du bien-fondé de chacun de ses ordres. On se tire un peu dessus, mais la guerre est surtout une longue attente. George Kopp, le commandant du détachement d’Orwell, ironise: «Ce n’est pas une guerre, c’est un opéra-comique, avec un mort de temps à autre.» Les miliciens du Poum sont équipés de vieux fusils prompts à s’enrayer et de cartouches défectueuses. «Heureusement, l’ennemi n’était pas très entreprenant, raconte aussi Orwell. Il y avait des nuits où il me semblait que notre position aurait pu être prise par une vingtaine de louvettes armées de raquettes de badminton.»

Plus que les privations et les dangers du front, l’expérience qui marque le plus durablement Orwell se déroule pendant sa première permission. De retour à Barcelone, il est le témoin de l’un des épisodes les plus complexes de la guerre d’Espagne, les Journées de mai 1937, qui voient des combats de rue éclater entre les organisations révolutionnaires et anarchistes et les autorités républicaines appuyées par les communistes prosoviétiques. Sur les Ramblas, Orwell passe trois jours sur le toit du Théâtre Poliorama, fusil à la main, pour défendre la Casa Lenin, le quartier-général du Poum, aujourd’hui un hôtel de la chaîne Citadines. «Il ne sera jamais possible d’avoir une idée complètement précise et objective de ces combats, parce qu’aucun compte rendu n’existe. Les historiens ne disposeront que d’une masse d’accusation et de propagande», écrira Orwell.

Pourchassé, il dort dans les églises

Dix jours plus tard, de retour sur le front, Orwell est grièvement blessé par une balle qui lui traverse la gorge. Il réchappe miraculeusement de sa blessure, qui n’a touché aucun organe vital, ainsi qu’aux infections qui déciment les blessés dans les hôpitaux républicains. Après sa convalescence, décidé à quitter le Poum pour s’engager dans les Brigades internationales, il retourne sur le front pour chercher son ordre de démobilisation. À son retour à Barcelone, sa femme, Eileen, l’accueille avec un grand sourire dans le hall de l’Hôtel Continental. En l’embrassant, elle lui chuchote: «Pars! Ne reste pas ici!» Pendant son absence, le Poum a été déclaré hors la loi. Les locaux du parti à Barcelone ont été investis par la police et ses membres jetés en prison. George Kopp lui-même a été arrêté. Andreu Nin a disparu dans les prisons espagnoles du NKVD soviétique, d’où il ne reviendra jamais.

La presse de gauche parle de complot fasciste et présente le Poum comme une cinquième colonne franquiste. Proscrit, Orwell est contraint de se cacher. Pendant la nuit, il dort dans les ruines des églises. Pendant la journée, Eileen et lui jouent au couple d’étrangers, jusqu’à ce qu’ils parviennent à prendre un train vers la France.

Traqué par le camp dans lequel il était venu se battre, accusé de trahison par ses anciens camarades, Orwell prend conscience de la nature profondément perverse du communisme et du danger totalitaire

Traqué par le camp dans lequel il était venu se battre, accusé de trahison par ses anciens camarades, Orwell prend conscience de la nature profondément perverse du communisme et du danger totalitaire, aussi redoutable que le fascisme. Il découvre aussi les travers de la gauche, qui préfère occulter la vérité lorsqu’elle ne va pas dans le sens de l’idéologie et qui, derrière son amour affiché pour la liberté, adore pratiquer l’excommunication, la mise à l’index et la proscription. «Plus encore que la guerre, ce sont surtout les Journées de mai qui ont marqué Orwell. Il a été transformé politiquement et littérairement par cette expérience, qui influence le reste de son œuvre», explique Miquel Berga, professeur de littérature anglaise à l’université Pompeu Fabra de Barcelone.

Cette expérience inspirera largement 1984

De retour en Angleterre, sans ses carnets, saisis par le NKVD (et sans doute encore dans les archives de la Loubianka à Moscou), Orwell rédige de mémoire son Hommage à la Catalogne. Le livre est refusé par son éditeur, Victor Gollancz, parce qu’il risque de nuire à la cause républicaine. Il ne paraît qu’en 1938, tiré à 1500 exemplaires, jamais épuisés de son vivant. Des années plus tard, l’épisode espagnol inspirera aussi largement1984. George Kopp, qui survit miraculeusement à la torture et à sa détention, sert de modèle au personnage d’O’Brien, alors que le traître Emmanuel Goldstein, que la population est appelée à conspuer pendant les «minutes de la haine» organisées par le régime d’Océania, emprunte beaucoup à Andreu Nin.

À Barcelone, Orwell reste un personnage ambigu. «La gauche antifranquiste structurée autour du Parti communiste n’a jamais beaucoup apprécié Orwell dit Miquel Berga, et même de nos jours, certains professeurs d’université évitent de citer son nom.» En 1987, la municipalité décide de donner son nom à une place du Quartier gothique. «Par une certaine ironie, c’est à cet endroit même où a été installée quelques semaines plus tard la première caméra de surveillance de la ville», dit Miquel Berga.

Extrait d’Hommage à la Catalogne:

«L’expérience d’être touché par une balle est très intéressante et je pense qu’elle vaut d’être décrite en détail. J’étais à l’angle de la tranchée, à cinq heures du matin… c’est très difficile de décrire ce que j’ai ressenti, même si je m’en souviens avec la plus grande clarté. En gros, c’était la sensation de se trouver au centre d’une explosion. Il y eut comme un bang très fort et un éclair aveuglant tout autour de moi, et j’ai ressenti un choc violent – pas de la douleur, juste un choc brutal, comme une décharge électrique … L’instant suivant, mes genoux se dérobaient et je tombais, ma tête heurtant violemment le sol, mais, à mon soulagement, sans me faire mal.»


Sur les traces de George Orwell : Jura, aux sources du chef-d’oeuvre 1984

SÉRIE (5/6) – C’est dans une ferme isolée de cette petite île écossaise que l’écrivain a vécu dans des conditions spartiates à la fin de sa vie, y écrivant son plus grand livre.

De la cuisine, les visiteurs entendent le cliquetis frénétique d’une machine à écrire. À l’étage, assis à une petite table devant la fenêtre, fumant cigarette sur cigarette malgré ses poumons malades, George Orwell travaille à la rédaction de son nouveau livre. «Un roman sur l’avenir», dit-il à son éditeur. Le titre provisoire est Le Dernier Homme en Europe. Il s’est installé pour l’écrire au bout du continent, dans l’île écossaise de Jura. Depuis l’été 1946, il vit à Barnhill, une ferme isolée dans le nord de l’île, à une dizaine de kilomètres de la plus proche habitation. À l’abri d’un vallon, entourée de prairies et de fougères géantes où des cerfs pointent la tête, la maison blanche fait face à la mer. De l’autre côté des eaux sombres du détroit se découpe la côte de l’Écosse.

Pour la première fois de sa carrière, Orwell vient de connaître le succès, avec La Ferme des animaux, paru l’année précédente. Il est devenu un auteur connu et il commence même à gagner de l’argent. Mais c’est à peu près la seule bonne nouvelle dans sa vie. Orwell est affaibli par des bronchites à répétition qui seront bientôt diagnostiquées comme les symptômes d’une tuberculose avancée. Sa femme, Eileen, vient de mourir pendant une opération chirurgicale, et il se retrouve seul pour élever Richard, leur fils adoptif, âgé de 2 ans.

Isolé au bout du monde

Jura lui permet d’échapper aux sollicitations des journaux auxquels il collabore, ainsi qu’au smog londonien qui affecte ses poumons. Sa sœur Avril vient l’y rejoindre, pour l’aider à s’occuper du garçonnet. Un jeune vétéran de la guerre, Bill Dunn, l’épaule pour les travaux de la ferme. L’endroit est particulièrement reculé. Jura n’est pas d’accès aisé. Il faut d’abord rejoindre l’île voisine d’Islay, d’où l’on prend un ferry pour Craighouse, la principale bourgade de Jura ; de là, il reste encore une quarantaine de kilomètres pour arriver à Barnhill, dont les dix derniers par un chemin à peine carrossable.

Damaris et Jamie Fletcher, descendants de la famille qui louait la maison à George Orwell, séjournent régulièrement à Barnhill. Ils apprécient cet isolement, qui oblige cependant à une certaine maîtrise de la logistique. La maison n’a pratiquement pas changé depuis l’époque d’Orwell. Une eau orangée au fort goût de tourbe coule de l’antique robinetterie dans la baignoire en faïence ébréchée. L’électricité ne s’allume que lorsque l’on fait tourner le groupe électrogène, dont il faut apporter le carburant par bateau ou auto. Le seul chauffage est fourni par les tuyaux qui passent dans la cuisinière à charbon. «Je préfère prévenir les visiteurs, certains sont parfois un peu déconcertés par les conditions de vie», dit Damaris. Jamie, qui a grandi sur Jura, était trop petit pour se rappeler Orwell, mais il a gardé le souvenir de sa sœur Avril. «Elle me faisait un peu peur, elle lui ressemblait physiquement.»

«On passait la plupart du temps dans la cuisine, le seul endroit où il faisait un peu chaud, à condition de ne pas s’éloigner de plus de quelques centimètres du poêle»

Richard Blair, le fils de George Orwell

Une fois par an, les Fletcher reçoivent la visite de l’Orwell Society, association de passionnés de l’écrivain. Jamie Fletcher les accueille au débarcadère, dans une petite baie où de longues algues ondulent dans les eaux grises. Au ras de la surface, un phoque curieux observe l’accostage derrière sa moustache.

Le président de l’association est Richard Blair, le fils d’Orwell. Son bras droit est Quentin Kopp, le fils de Georges Kopp, le commandant d’unité d’Orwell pendant la guerre d’Espagne. Richard Blair fait visiter la maison, racontant ses souvenirs d’enfance. «On passait la plupart du temps dans la cuisine, le seul endroit où il faisait un peu chaud, dit-il, à condition de ne pas s’éloigner de plus de quelques centimètres du poêle.» Puis, assis sur une chaise dans l’herbe, il lit une lettre dans laquelle Orwell décrit les deux jours de trajets nécessaires pour se rendre de Londres jusqu’à Barnhill. Quentin Kopp, lui, veut mettre fin à une légende tenace selon laquelle son père aurait vendu à Orwell une camionnette en panne. «C’est une invention, ce camion fonctionnait parfaitement», explique-t-il à qui veut l’entendre.

Naufragés dans le Corryvreckan

À la grande joie des visiteurs, Jamie Fletcher exhume d’une remise les morceaux rouillés d’un très ancien vélomoteur. Était-ce celui sur lequel les habitants de Jura voyaient circuler la longue silhouette d’Orwell sur les chemins de l’île, une serpette dans une sacoche pour dégager les ronces, mais le plus souvent arrêté au bord du chemin, en train d’essayer de faire redémarrer l’engin?

Puis, théières vidées et cake aux fruits englouti, la Société Orwell rembarque pour la dernière étape du pèlerinage orwellien: le Corryvreckan, un puissant tourbillon qui se forme dans la passe entre Jura et l’île voisine de Scarba. Le tourbillon est l’un des plus grands de l’hémisphère Nord, presque aussi dangereux que le Maelstrom norvégien.

«Si l’on doit partir en mer dans un petit bateau, mieux vaut ne pas choisir Orwell comme barreur mais en cas de naufrage ou de quelque catastrophe, on ne saurait rêver de meilleure compagnie»

Simon Leys

Le 19 août 1947, au retour d’un pique-nique en barque sur la côte occidentale de l’île avec son fils Richard, 3 ans, et ses neveux Henry et Lucy Dakin, Orwell se trompe dans les horaires des marées. Le courant violent entraîne leur bateau vers le tourbillon. Le petit moteur hors-bord est arraché par les vagues et Orwell perd le contrôle de l’embarcation. Aux avirons, le jeune Henry Dakin parvient in extremis à gagner Eilean Mór, un îlot désert du détroit.

À l’accostage, la barque chavire dans le ressac et Orwell doit plonger pour sauver le petit Richard coincé sous le canot. Une fois à terre, il organise leur survie ; il explore l’îlot, découvre une source et allume un feu pour faire sécher leurs vêtements. Les naufragés sont secourus quelques heures plus tard par un pêcheur de crabes. «Si l’on doit partir en mer dans un petit bateau, mieux vaut ne pas choisir Orwell comme barreur», fait remarquer Simon Leys dans un article sur «Orwellintime», «mais en cas de naufrage ou de quelque catastrophe, on ne saurait rêver de meilleure compagnie».

Les instructions nautiques déconseillent toujours de s’approcher du Corryvreckan, «sauf avec une bonne connaissance de ces eaux, et seulement par temps calme». Depuis le port de Creagh Haven, sur la côte, Duncan Philip, personnage tout droit sorti de L’Île noire, y emmène de temps à autre des visiteurs. À l’approche du tourbillon, la vedette de Duncan est secouée dans tous les sens, comme entraînée par un torrent qui s’écoule en pleine mer. Par-dessus le plat-bord, on voit l’écume se mettre à tourner dans un cercle de plus en plus rapide, creusant une dépression à la surface de l’eau. Duncan ne s’en extrait que grâce à son puissant moteur. «Vous voyez ce que ça peut faire à une barque comme celle d’Orwell», dit-il.

«Confort spartiate»

Cette mésaventure mise à part, Orwell est plutôt heureux à Barnhill. Les conditions spartiates correspondent à son idée un peu masochiste du confort, et il est attiré par l’idée de vivre en quasi-autarcie. Il cultive un potager, chasse le lapin, pêche, écrit. Mais, même si ses amis le décrivent comme le seul intellectuel capable de changer un fusible, Orwell est un fermier plus enthousiaste qu’efficace. Les limaces mangent les laitues, son poney refuse de se laisser atteler, et la ferme est de toute façon trop éloignée de tout marché pour être exploitable.

Son journal, qu’il tient méticuleusement, est presque celui de Robinson. Il ne s’intéresse guère à la marche du monde ; aucune mention du début de la guerre froide ou de la moitié de l’Europe qui passe sous le joug soviétique. Il donne en revanche un compte rendu méticuleux de sa vie à Barnhill, notant le temps qu’il fait, les dégâts causés par les lapins, l’état de ses plantations et les résultats de sa pêche.

Après un séjour de quelques mois dans un sanatorium, Orwell revient à Barnhill à l’été 1948, où il parvient à achever son manuscrit. Il lui trouve un nouveau titre en inversant les deux derniers chiffres de l’année 1948. «1984» est son dernier livre

Mais l’essentiel de son temps est consacré à l’écriture de son roman. Le temps presse, car il sent ses forces décliner. Après un séjour de quelques mois dans un sanatorium, Orwell revient à Barnhill à l’été 1948, où il parvient à achever son manuscrit. Il lui trouve un nouveau titre en inversant les deux derniers chiffres de l’année 1948. 1984 est son dernier livre. Affaibli par la maladie, crachant du sang, Orwell quitte Jura pour ne jamais revenir.

Il meurt le 21 janvier 1950 d’une hémorragie pulmonaire à l’University Hospital de Londres. Il est devenu sur son lit de mort un écrivain mondialement célèbre. 1984 est un succès immédiat. 400.000 exemplaires sont vendus la première année et les traductions se multiplient. Cette dystopie glaçante décrit une Angleterre pauvre et sinistre, gouvernée par un parti unique au chef mystérieux, Big Brother, où de terrifiantes institutions, la Police de la Pensée et le ministère de la Vérité, contrôlent jusque dans leurs sentiments les plus intimes les habitants réduits à l’état de troupeau. Son héros, Winston Smith, est le dernier à tenter de résister, avant de succomber à son tour. Soixante-dix ans plus tard, la description de cet enfer urbain et mécanisé en guerre permanente, où la technologie et l’idéologie contrôlent des individus coupés de leur passé, abrutis par des écrans qui les espionnent et dont le langage a perdu jusqu’à son sens, est une fable qui n’a rien perdu de sa force.

Extrait de 1984:

«À la seconde minute, la Haine tourna au délire. Les gens sautillaient sur place et criaient de toutes leurs forces pour s’efforcer de couvrir le bêlement exaspérant qui venait de l’écran… La fille brune qui était derrière Winston hurlait: Porc! Porc! Porc!… Dans un moment de lucidité, Winston se vit criant avec les autres et frappant violemment du talon contre les barreaux de sa chaise. Ce qu’il y avait d’horrible dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu’on fût obligé d’y jouer un rôle, mais que l’on ne pouvait, au contraire, éviter de s’y joindre.»


Sur les traces de George Orwell : un monde plus que jamais orwellien

SÉRIE (6/6) – Soixante-huit ans après sa mort, Orwell est un des rares écrivains dont le nom soit passé dans le langage commun. Sa pensée est aussi revendiquée par des courants que tout oppose.

Orwell est parmi nous. Tout ou presque est de nos jours qualifié d’orwellien: la surveillance vidéo des grandes villes, les guerres sans fin des États-Unis, la dérive dictatoriale de la Turquie d’Erdogan. Le puissant site de vente en ligne Amazon (fréquemment accusé d’exercer une surveillance orwellienne sur ses clients), enregistre régulièrement des pics de vente de 1984, la célèbre dystopie d’Orwell: en 2013, lors des révélations d’Edward Snowden sur la surveillance généralisée (très orwellienne) d’Internet par les services secrets américains, ou bien début 2017 au moment de l’intronisation de Donald Trump (dont le rapport à la vérité est dénoncé comme orwellien par ses adversaires).

La Russie de Vladimir Poutine fait presque ouvertement un usage orwellien des réseaux sociaux, falsifiant les faits et diffusant des fausses nouvelles aussi vraisemblables que les vraies, au point de donner le tournis aux électeurs américains ou européens. La Chine, en plus de son système de notation sociale (merveilleusement orwellien), a récemment interdit de faire référence à La Ferme des animauxet à 1984, titres de romans d’Orwell utilisés par les internautes pour critiquer la fin de la limitation des mandats du président Xi Jinping. Et l’on pourrait continuer ainsi sur plusieurs pages.

En 2003, le journal américain The New York Times avait calculé que l’adjectif «orwellien» était presque aussi fréquemment utilisé que «machiavélique»

Orwell est avec Kafka l’un des rares écrivains du XXe siècle dont le nom soit passé dans le langage courant, comme Balzac au XIXe. En 2003, pour le centenaire de sa naissance, le journal américain The New York Times avait calculé que l’adjectif «orwellien» était presque aussi fréquemment utilisé que «machiavélique», alors que le penseur italien de la Renaissance bénéficie pourtant de cinq siècles d’ancienneté.

Particularité supplémentaire (et très orwellienne), le terme peut prendre deux significations quasiment opposées: appliqué à une situation ou à un système politique, «orwellien» désigne une tyrannie absurde et écrasante, la peur et le conformisme, en référence au monde futur qu’il décrit dans 1984. En revanche, appliqué à un texte ou à un penseur, «orwellien» évoque une pensée libre et courageuse, opposée à la langue de bois et au conformisme intellectuel.

«Je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat»

Simon Leys

En France, le comité Les Orwelliens, créé par notre consœur Natacha Polony, a fait d’Orwell une figure de ralliement pour la défense du bon sens contre la pensée unique qui domine souvent les débats actuels et mettre en garde contre la déshumanisation du monde contemporain. La promotion 2015-2016 de l’École nationale d’administration a pris le nom de George Orwell pour défendre la liberté d’expression après les attentats de Paris. En Grande-Bretagne, le prix Orwell récompense chaque année un journaliste ayant transformé «l’écriture politique en art». Fondée en 2012, la Orwell Society, présidée par Richard Blair, le fils de l’écrivain, organise des événements destinés à diffuser l’œuvre d’Orwell dans le public. En novembre 2017, une statue de George Orwell a été inaugurée devant l’entrée du bâtiment de la BBC à Londres (à l’endroit où les employés ont l’habitude de fumer une cigarette, ce qui n’aurait pas déplu à Orwell, lui-même gros fumeur).

La pensée d’Orwell est plus influente que jamais. «Ce mort continue à nous parler avec plus de force et de clarté que la plupart des commentateurs et des politiciens dont nous pouvons lire la prose dans le journal de ce matin», remarquait Simon Leys, auteur lumineux et inclassable (et donc très orwellien), dans un essai paru en 1984, Orwell ou l’Horreur de la politique. «Je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat», écrit Leys.

Il a inspiré des courants de pensée totalement opposés

Les nombreux et dérangeants parallèles entre notre époque et le monde effrayant de 1984 lui ont aussi donné une actualité nouvelle. Les guerres semi-permanentes menées avec des automates volants, la surveillance constante et envahissante des écrans et des appareils connectés que nous promenons dans nos poches, les vagues de haine collective qui se déchaînent via les réseaux sociaux, le mensonge érigé en vérité, le passé réécrit au gré des nouvelles idéologies à la mode, évoquent directement l’œuvre d’Orwell.

D’autres parties de son œuvre, comme les Essais, ont aussi été redécouvertes. Paradoxalement (et de façon assez orwellienne), cette partie de son œuvre inspire aujourd’hui des courants de pensée radicalement opposés, qui revendiquent chacun de leur côté la figure de George Orwell. Politiquement, l’écrivain a toujours été difficile à classer. Socialiste, sa dénonciation de l’impérialisme et du capitalisme plaisent à la gauche ; farouche anticommuniste, sa défense du bon sens populaire, son patriotisme et sa méfiance à l’égard des intellectuels de gauche, séduit la droite. Plus récemment, sa critique du machinisme, de la surveillance technologique généralisée et de la déshumanisation du monde, en a fait le héros des tenants de la décroissance et de l’écologie intégrale.

«La récupération de droite n’est pas récente : dans les années 1950, la CIA avait financé la production de bandes dessinées et de dessins animés inspirés de La Ferme des animaux»

Kevin Boucaud-Victoire

«La récupération de droite n’est pas récente: dans les années 1950, la CIA avait financé la production de bandes dessinées et de dessins animés inspirés de La Ferme des animaux», explique Kevin Boucaud-Victoire, auteur d’Orwell, écrivain des gens ordinaires. «Mais après avoir été longtemps cantonné à l’antitotalitarisme, il a été depuis été redécouvert comme le défenseur d’un socialisme démocratique, opposé au marxisme discrédité, mais aussi comme un critique du productivisme.»

Dans son essai Orwell, anarchiste tory, paru en 1995, Jean-Claude Michéa, philosophe de gauche anticapitaliste, invoquait le singulier mélange de conservatisme et de socialisme d’Orwell dans une critique cinglante de l’idéologie libertaire de la gauche de Mai 1968. Celle-ci serait devenue selon lui l’alliée objective du capitalisme libéral débridé, servant à justifier «la destruction de la nature par la société, celle de la société par l’économie, et celle de l’économie par les différentes maffias (sic) qui aspirent à en contrôler le développement».

«La récupération d’Orwell ne devrait être entreprise par aucun camp. Et encore moins par les conservateurs. George Orwell était conservateur dans beaucoup de domaines, mais pas en politique»

Christopher Hitchens

L’une des idées qui traverse l’œuvre d’Orwell est l’importance de la décence ordinaire, «common decency». Pour lui, la liberté, au lieu d’être une idéologie abstraite, ne peut exister que dans un contexte social donné. Cette défense de la culture populaire contre le culte de la table rase et du progrès a inspiré les mouvements décroissants et écologiques conservateurs. «L’adoption déculpabilisée d’un certain degré de conservatisme critique définit désormais toute critique radicale de la modernité capitaliste et des formes de vie synthétiques qu’elle prétend nous imposer», écrit Michéa. «Tel était en tout cas le message d’Orwell. À nous de rendre à son idée d’un “anarchisme tory” la place philosophique qui lui revient dans les différents combats de la nouvelle résistance.»

Ces relectures d’Orwell ont évidemment suscité des réactions. En mai dernier, un article de L’Obs se demandait (sans apporter de réponse très claire) comment un auteur pourtant catalogué comme socialiste, avait pu être récupéré par des intellectuels de droite ou assimilés, allant de Natacha Polony à Éric Zemmour, et son concept de «Sens commun», servir de nom à un mouvement défendant les valeurs familiales contre les dérives d’un libéralisme sociétal sans limites. «Il est indéniable qu’Orwell partageait beaucoup de valeurs conservatrices, pour ne pas dire de préjugés», écrivait en 2002 l’essayiste anglo-américain Christopher Hitchens dans Why Orwell Matters (Pourquoi Orwell est important). «Mais la récupération d’Orwell ne devrait pourtant être entreprise par aucun camp. Et encore moins par les conservateurs. George Orwell était conservateur dans beaucoup de domaines, mais pas en politique.»

«Il écrivait ce qu’il voyait»

«Le culte d’Orwell a contribué à faire oublier ses faiblesses», dit le reporter britannique Ben Judah, auteur d’un article polémique Pourquoi j’en ai eu assez de George Orwell. «Une grande partie de ses prophéties sont complètement farfelues, comme lorsqu’il annonce après la guerre une révolution socialiste en Angleterre. Ses préjugés à l’encontre des Juifs appartiennent à l’une des traditions les plus déplaisantes de la gauche britannique, aujourd’hui incarnée par Jeremy Corbyn. Son obsession du pouvoir illimité de l’État n’a guère plus de valeur dans un monde où les problèmes sont souvent posés par l’affaiblissement actuel des États face au capitalisme transnational. Il est enfin et surtout un penseur qui refuse la complexité: il n’est souvent d’aucune utilité pour analyser des problèmes contemporains un peu techniques.»

«Nous évitons de répondre aux questions qui nous parviennent sur ce qu’aurait fait ou pensé Orwell aujourd’hui», dit Quentin Kopp de la Orwell Society (et fils du commandant d’unité d’Orwell pendant la guerre d’Espagne). «Plus qu’à ses prises de position, dit Kopp, l’influence persistante d’Orwell doit surtout à la clarté de sa langue et à sa grande honnêteté: il était ouvert aux faits, et n’hésitait pas à changer d’avis, ce qui est une qualité peu répandue de nos jours. Il écrivait aussi ce qu’il voyait, plutôt que ce que lui dictaient ses prises de position idéologiques.» Peut-être faut-il simplement se contenter de lire et relire George Orwell, comme nous espérons que cette série vous en aura donné l’envie?

Extrait de La Ferme des animaux:

«Vous n’allez tout de même pas croire, camarades, que nous, les cochons, agissons par égoïsme, que nous nous attribuons des privilèges. En fait, beaucoup de nous détestent le lait et les pommes. C’est mon propre cas. Si nous nous les approprions, c’est dans le souci de notre santé… Nous sommes, nous autres, des travailleurs intellectuels. La direction et l’organisation de cette ferme reposent entièrement sur nous. De jour et nuit, nous veillons à votre bien. Et c’est pour votre bien que nous buvons ce lait et mangeons ces pommes. Savez-vous ce qu’il adviendrait si nous, les cochons, devions faillir à notre devoir?»

 


 

« Me demandant ce qui le rendait encore aussi passionnant à lire plus d’un demi-siècle après sa mort, je me suis aperçu qu’au-delà de son style littéraire et de son esprit souvent visionnaire, c’est sa brutale honnêteté qui conserve toute leur force à ses textes. Il regarde les choses en face. Non pas de façon froide et dépassionnée, mais au contraire en s’impliquant le plus totalement possible. «Sa dénonciation de l’impérialisme et du colonialisme, de la pauvreté et du capitalisme est d’autant plus efficace qu’il en connaît les mécanismes de l’intérieur. Quand il s’engage dans la guerre d’Espagne en 1936, c’est un peu comme si un intellectuel occidental contemporain partait se battre contre les Serbes à Sarajevo ou contre l’État islamique en Irak ou en Syrie. «J’ai réalisé, en allant sur les lieux où se sont déroulés les principaux événements de la vie d’Orwell, à quel point ils avaient été formateurs dans sa carrière d’écrivain. Du collège d’Eton, le bastion de l’élite britannique, où il est boursier jusqu’à l’île écossaise de Jura, où il use ses dernières forces à écrire 1984, en passant par la Birmanie où il est un rouage de l’impérialisme, les taudis de Manchester et de Paris, le front de la guerre d’Espagne et la Barcelone des luttes intestines de la République espagnole, on découvre comment la vie et les expériences d’Orwell inspirent et irriguent en permanence son œuvre.»

Adrien Jaulmes est grand reporter au Figaro, lauréat du prix Albert-Londres en 2002 et du Prix Bayeux des Correspondants de guerre en 2007, il est l’auteur d’Amérak et a préfacé Le Monde en 2035 vu par la CIA, publiés aux Éditions des Équateurs.

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