Régis Debray – Bilan de faillite

Un dépôt de bilan peut se consigner dans la bonne humeur, avec clins d’œil et sourires. C’est cette variante teintée d’humour, rarement pratiquée au tribunal de commerce, qu’a choisie Régis Debray, dans cette lettre d’un père à son fils bachelier, en quête de conseils sur la filière à suivre.

Littérature, sociologie, politique, sciences dures? En empruntant le langage entrepreneurial, celui de notre temps, l’auteur lui expose les bénéfices qu’un jeune homme peut dorénavant attendre de ces divers investissements. En lui recommandant instamment d’éviter la politique.

Bien au-delà de simples conseils d’orientation professionnelle, ce livre-testament voudrait faire le point sur le métier de vivre dans le monde d’aujourd’hui, sans rien sacrifier aux convenances. Beaucoup d’adultes et quelques délurés sans âge particulier pourront sans doute y trouver leur compte.

Gallimard


La Grande table reçoit Régis Debray, écrivain, philosophe et haut fonctionnaire français.

France Culture


Debray: « Mon bilan de faillite  » (L’Express)

Le philosophe et écrivain Régis Debray proclame avec malice, dans son nouveau livre, sa banqueroute intellectuelle et politique. Explications.

« Je n’écris plus que des testaments », nous a-t-il lancé un jour, avant de s’esclaffer devant la pompe – funèbre – de sa saillie. « Mais bon, j’ai appris avec l’affaire Johnny qu’on pouvait en écrire plusieurs, alors… » Alors, voici le premier tome. Et c’est peu dire qu’il est réussi. Bilan de faillite, de Régis Debray, qui paraît chez Gallimard le 3 mai, est un bijou d’écriture ciselée, où l’humour et la mélancolie s’enroulent autour des aphorismes du ci-devant intellectuel-guerillero devenu Candide à sa fenêtre. Dans ce livre écrit à la deuxième personne du singulier, Régis Debray s’adresse à Debray Antoine, son fils de 16 ans, pour qui il s’improvise conseiller d’orientation dans une époque déboussolée.

« Tous les bilans de faillite, sache-le, ne sont pas délictueux, écrit-il, et le mien se nomme le train du monde. » En ces temps qui vibrent au rythme des smartphones, des images en direct-live, et du coeur battant de de l’opinion, celui qui fut un temps conseiller de François Mitterrand déclare sa banqueroute personnelle, mais aussi celle des intellectuels de sa génération qui prétendaient encore changer les choses et la vie. « On ne nous avait pas préparés au culte du gagnant. On ne nous avait pas prévenus que les footballeurs deviendraient des demi-dieux feuilletés d’or comme des bouddhas birmans ; ni que chanteurs, acteurs et actrices, avec oscars, noces, et obsèques en direct, seraient les phares de nos étés, les héros de nos hivers et les mentors de nos mentors »… Plus loin : « Le service des armées a inventé la médecine de catastrophe mais n’a rien programmé, pas même la pose d’un garrot avec tourniquet, pour les survivants du ‘socialisme en liberté’, ou les Grecs et assimilés tondus par la Troïka. »

Le passage en revue de ses espoirs déçus, Régis Debray le mène avec beaucoup de coquetterie, mais sans grande fierté, tout en évitant méticuleusement le catastrophisme des temps. Plus bougon que menaçant, il ne diagnostique pas, à travers son propre bilan de faillite, un prochain fiasco général. Simplement, les temps changent, et c’est ce changement – tout en affectant de s’en laver les mains – qu’il tente tout de même de saisir, d’écrire, et d’appréhender. « Au lieu de faire la roue tel un paon décati fishing for compliments, cisèle-t-il, le grand-père qui te sert de père devrait plutôt arroser ses plants de choux à la fraîche, avant de passer poliment l’arme à gauche, comme tous les honnêtes gens qui éteignent les feux sans prendre les passants à témoin. » Franchement, ça serait gâcher. Et les passants en redemandent.

Dans votre dernier livre, Bilan de faillite, vous dites regarder désormais le débat public « avec le même étonnement qu’un buffet François Ier dans une salle à manger Ikea ». Est-ce à dire que vous prenez acte d’une forme d’obsolescence personnelle, mais aussi d’une certaine décadence de l’époque ? Entre le buffet François Ier et l’étagère Billy, il n’y a pas photo…

Je n’aime pas le mot péjoratif de « décadence », qui fait du tort au moment le plus savoureux, le plus créatif d’une civilisation : celui de son déclin, quand elle touche au « point doré de périr ». Et je ne porte pas de jugement de valeur sur le nouvel état du monde. Il m’arrive même de tenir pour un privilège d’avoir pu assister sur place à un changement de civilisation, même pays, même population, disons au passage de la France-République à la France-entreprise, d’une nation tribunitienne et méditerranéenne à une province transatlantique et semi-anglophone, des sociétés de pensée aux think tanks. Aucun citoyen de l’Antiquité n’a pu voir en direct la Rome du forum devenir celle des basiliques. Je fais simplement le constat d’une inaptitude personnelle à me rendre utile dans ce nouveau bocal. Avec le sentiment, comme vous dites, d’avoir sauté en une vie de l’adolescence à l’obsolescence sans passer par la maturité, un peu comme ces villes du Brésil décrites par Lévi-Strauss qui passaient directement de l’état de chantier à l’état de vestige.

De là à parler de faillite, vous n’exagérez pas un peu ?

Non. La faillite est celle d’un projet, qui était celui d’une génération éduquée à l’ancienne, le rêve ou l’illusion héritée des Lumières selon laquelle il serait possible d’agir sur le cours des choses par des exercices d’intelligence critique, avec des mots, des raisonnements, des démonstrations, sur du papier imprimé. L’acteur s’en tire mieux que son action, mais la vidéosphère à eu raison de ces ambitions intellectuelles ou plutôt de l’ambition qu’ont eu un moment les hommes de savoir et d’étude non seulement d’interpréter mais de transformer le monde. Le passage du « m’as-tu-lu » au « m’as-tu-vu » requiert d’autres talents. Le milieu technique a changé, donc notre démocratie d’opinion aussi, sans qu’on s’en rende clairement compte. Plus nous sommes informés de ce qui se passe, au jour le jour, plus nous sommes inconscients de ce qui passe et s’en va.

Ce constat, vous y croyez au point de déconseiller à votre fils de choisir la filière littéraire. Quand même, on ne peut s’empêcher de penser qu’une telle évolution vous attriste…

Oui parce que je ne suis plus compétitif, face aux digital natives [il rit]. Comme le chauffeur de taxi devant un Uber, qui gagne plus avec moins de charges. Mon anglais est médiocre, et en matière de buzz, de sound-bite et de likes, je suis incompétent. La communication de masse, qui a avalé la vie publique, est une industrie lourde dont je n’ai ni les moyens ni les codes. Je reste un artisan, j’écris avec un stylo et n’entends rien à Snapchat ou Instragram. Je conseille donc à mon fils, un adolescent de 16 ans, de vivre avec son temps, sans trop miser sur la portée des études littéraires. Cela dit, la révolution industrielle, hier, n’a pas fermé les monastères ni tué les ordres contemplatifs. Le tsunami numérique et le tout-image ne tueront pas demain l’imagination stylistique. Disons que les cercles poétiques, avec les grands liseurs et les maniaques du mot juste, devront faire chambre à part avec l’époque. Une chambrette. Resteront, pour la grande consommation, la littérature sociologique, façon Houellebecq ou celle des bons sentiments, façon Musso. Rassurons-nous, tout n’est pas perdu.

Cela veut-il dire que vous avez renoncé à votre projet d’influence ?

Complètement. Le lien entre la pensée et l’action politique s’est rompu, et je m’en veux d’avoir passé tant de temps à le nier. Aujourd’hui les hommes d’influence, c’est Monsieur Bern ou Monsieur Bourdin. Le perçu tient lieu de conçu. Voyez la Libye en 2011, l’ambassadeur à Tripoli, un arabisant expert, n’a même pas été consulté. Il y avait, à l’École des hautes études en sciences sociales, deux ou trois spécialistes de la région, de son histoire, de ses tribus. Inconnus au bataillon. Les leaders d’opinion d’abord. En ce moment, on parle beaucoup de 68, c’est inévitable, il faut endurer [il rit de nouveau]. Mais en 68 la révolte respirait la littérature et la philosophie Sartre, Deleuze, André Breton, Althusser. Ils étaient sur les murs, dans les slogans et les discours. Je peux me tromper mais je ne sache pas qu’à Tolbiac on cite Edgar Morin, ou Arthur Rimbaud chez les zadistes. C’est peut-être mieux, le romantisme ne paye pas. Et le temps de lecture moyen a été divisé par trois en trente ans.

Finalement, vous donnez raison à Emmanuel Macron qui, dans un livre, avait dit des intellos médiatiques qu’ils faisaient « du bruit avec de vieux instruments »…

C’est technologiquement sensé [il éclate de rire]. Mais il sous-estimait notre capacité d’adaptation. Les intellos qui veulent encore jouer un rôle et le faire savoir ont suivi les nouveaux vecteurs. Ils font showman chez Ruquier dans la fièvre du Saturday Night, ou poussent la chansonnette sous les spots. Que ne ferait-on pour entretenir sa fumée ! C’est la compétition pour l’attention qui est la grande affaire du moment. Et c’est devenu sauvage.

Vous dites : pas de jugement de valeur. Vous ne faites pas partie, donc, des pessimistes revendiqués, qui pensent que certaines brisures de l’époque nous conduisent droit vers des temps inquiétants…

Non. Des temps autres, qui finiront bien par trouver leur régulation. Un changement de portage, en l’occurrence, de l’hémisphère gauche à l’hémisphère droit du cerveau, ou de la pensée rationnelle au siège des émotions, n’est pas nécessairement une catastrophe. Le système nerveux collectif trouvera le moyen de se rééquilibrer. Pour l’heure, c’est vrai que l’atmosphère est à l’émotionnel et à l’impulsif. Dans la chose publique, c’est flagrant. Ce n’est pas seulement la vérité, c’est la pensée qui ne fait plus critère. Le règne de l’image, le haché menu de l’info et le tempo précipité donnent toute autorité à la posture, et donc à l’imposture, si besoin est. C’est troublant de voir à quel point l’action politique s’est décrochée de l’histoire. Avec l’invasion de l’instant, il y a une perte de perspectives, on ne déclare plus la guerre, on la tweete. La profondeur de temps disparaît. Clio n’est plus la muse de nos hommes politiques – je parle de l’après-Mitterrand, avant l’âge économique où nous sommes.

Pourtant, on n’aime rien tant que les commémorations, aujourd’hui…

Oui mais c’est plutôt de l’ordre du décoratif, du touristique, ou du pittoresque. On sautille à pieds joints dans le passé sans chercher à le mettre en corrélation avec le présent et l’avenir, qui était un peu le travail de l’historien ou du philosophe. Aujourd’hui, si vous voulez vraiment créer un mouvement d’opinion, il faut faire un scandale à la télé, ou une série, ce qui est un travail collectif très intéressant, mais ce mode d’expression a d’autres impératifs.

Bernanos disait de « l’homme moderne » qu’il avait « le coeur dur et la tripe sensible ». Cela rejoint le basculement anthropologique que vous décrivez ?

Je le dirais autrement. Parce qu’il y a un paradoxe dans ce basculement. À l’empire croissant des algorithmes et du calcul, répond une demande d’incarnation en hausse. Les technologies du virtuel, froides en elles-mêmes, appellent du chaud en compensation, d’où la vogue du cru, du brut, du bio. Et l’essor dans les banlieues d’un évangélisme expansif, tripal et chaleureux. Nous avons de plus en plus besoin de danser. On détaille cela dans le dernier numéro de notre revue Médium, « Le code et la chair ». C’est ce qu’on appelle l’effet-jogging. En 1930, un futurologue annonçait le devenir homme-tronc du citadin coincé dans sa boîte métallique, ses membres inférieurs atrophiés. Eh bien, depuis qu’il ne marche plus, il fait du running. Le mollet s’est musclé. On n’a jamais autant couru qu’à l’ère du tout-automobile.

Questionner l’émotion, l’image, c’est un blasphème. On se souvient de la volée de bois vert que s’était attirée Michel Onfray pour avoir commenté avec distanciation l’effet politique né de la photo du petit Aylan, justement. Il s’était quasiment fait traiter de nazi…

Il y a certainement une brutalisation des rapports humains, qui va de pair avec l’immédiateté et l’ubiquité des communications. Le smartphone ne favorise pas le discours en trois points… et les noms d’oiseaux arrivent tout de suite. En ce sens, on peut dire qu’il y a une sorte de régression. Ce qui m’ennuie le plus, c’est le rétrécissement du vocabulaire. Il y a un tel racornissement de la langue… Mais chaque révolution médiologique a toujours été une tempête sous les crânes. Platon a décrit la naissance de l’écriture alphabétique comme un traumatisme, la fin de l’autorité des anciens, la disparition de la mémoire vive puisque tout serait désormais déposé sur des supports inertes. Chaque fois qu’il y a cassure, hiatus, saut technologique, il y a de la panique ou du déboussolement. Restons calme. La fin d’un monde, le mien en l’occurrence, n’est pas la fin du monde.

Vous revenez dans votre livre sur votre travail – plusieurs ouvrages – atour du « sacré ». Avez-vous entendu le discours d’Emmanuel Macron aux Bernardins ?

Que vous dire ? Ce livre n’est pas un essai d’idéologue, mais une simple lettre d’un père à son fils, et qui lui recommande de s’éloigner de l’idéologie comme de la politique. Ce que j’ai fait moi-même mais un peu trop tard. Vous répondre me fait revenir à un passé que j’aimerais quitter. Disons que notre jeune président s’est entouré de très bonnes plumes. Le discours avait belle allure et de l’altitude. À la bonne heure. Je ne discuterais pas du contenu, même si la mention d’un lien à restaurer entre l’État et l’Église catholique a de quoi surprendre. Ce qui frappe un Candide dans la démarche suivie, c’est le sectionnement communautaire des interventions sur le sujet. D’abord, on s’adresse au monde protestant, ensuite au Crif, aujourd’hui au monde catholique. Demain les orthodoxes et ensuite les bouddhistes. Des mots doux pour chacun, à l’américaine. On additionne, on ne synthétise pas. Manque la mise au point en surplomb sur le sens du mot laïcité. Un chef d’entreprise intelligent sait bien qu’il faut au règne des chiffres un supplément d’âme. L’idée que la France est une nation, un peuple assez complexe et une histoire assez riche pour avoir une âme en eux-mêmes, semble échapper. Cela ne nie pas le rôle des églises dans cette histoire mais il faudrait pouvoir recentrer le sujet. Certes, quand on a lu Ricoeur, on sait qu’il faut un horizon à toute action collective. Mais si l’utopie, en l’occurrence, c’est l’Europe, cela fera des réveils difficiles.

En quoi ?

On peut toujours créer un Conseil ou un Parlement par un traité mais on ne crée pas un peuple européen par décret. Mettre le parlement avant le peuple, c’était mettre la charrue devant les boeufs. L’Europe unie comme acteur politique est morte de sa belle mort, comme Valéry l’avait pressenti en son temps, avec sa fulgurante lucidité. L’Europe comme entité stratégique n’a jamais pris naissance faute de se donner une frontière, une doctrine, une armée autonome et une chaîne de commandement qui n’aboutirait pas, comme l’OTAN, au bureau Ovale. Les manoeuvres militaires en France se font en anglais, dans les normes opérationnelles du Pentagone. Reste à sauver une singularité culturelle incomparable, ce mélange contradictoire, je reprends les termes de Valéry, de quatre vertus, l’imagination, la confiance, l’esprit critique et le scepticisme, mais cela aussi expire sous nos yeux, emporté et laminé par le mainstream d’outre-Atlantique.

Dans un texte paru dans Le Monde et consacré aux obsèques de Johnny Hallyday, vous notiez – en le déplorant – que le showbiz semblait être devenu « un nouveau corps d’Etat »… Qu’entendez-vous par là ?

J’ai toujours aimé et apprécié l’État-spectacle, qui exige une symbolique, une langue et de la distance entre la scène et la salle. C’est la grandeur et la force du théâtre. L’État séducteur, lui, veut du brouhaha et du tactile, du live. C’est par là que le show bizz s’est intégré dans l’officialité par sa capacité à produire de l’immersion en masse et en direct. Trois présidents de la République en rang pour dire adieu à Johnny Hallyday, ni un parolier ni un compositeur, mais un clone du King, et les Hells Angels sur les Champs-Élysées, escortés par la garde républicaine. Personne pour dire adieu à Pierre Boulez qui a animé et dirigé la musique contemporaine, en France, pendant un demi-siècle. Cela dit tout. On ne peut plus rien attendre de notre classe dirigeante, l’énarchie au pouvoir, que du suivisme et de l’aliénation. Désormais, gouverner, c’est suivre et gérer les émotions collectives, autrement dit : se mettre en scène au petit écran et négocier les « couv » de Paris Match.

« Les marranes ont à peu près tenu le coup pendant à plusieurs siècles sans se faire prendre. Les républicains peuvent aborder calmement la traversée du désert qui les attend ». Vous pensez que la météo est si mauvaise pour les républicains ?

Je ne le pense pas. Je lis le journal. La frontière s’estompe entre le privé et le public, qui était à la base de la laïcité. La relation-client se substitue au service public, dans la poste, l’hôpital, le rail, l’enseignement supérieur, où l’État perd même le monopole de la collation des grades et des diplômes. La notion d’intérêt général devient de l’arbitrage entre lobbies. Le retour des terroirs. Le droit communautaire déconstruit les principes de notre corpus juridique. Une diplomatie de nouveau sur les brisées du mâle dominant, et de plus idiot. Le principe national, exalté partout ailleurs dans les grands pays du monde, rendu responsable de tous nos maux. Cela dit, il me semble que les vieux croyants ont un avenir. Il y a des gens comme Blanquer qui ne capitulent pas. Et le logiciel ou l’ADN républicain paraît assez profondément ancré dans notre psyché collective pour revenir déjouer un jour le grand marketing libéral. Le problème, me semble-t-il, ce sera alors d’échapper, sous couleur d’un patriotisme retrouvé et d’un retour au politique, à une réaction de type indigéniste identitaire. Ce serait triste.

Sentez-vous un petit un revival IIIe République en ce moment ? On cite Clemenceau, Briand à tout va…

Quand la chose manque, il faut mettre le mot, c’est un truc connu. Mais ce serait dommage de voir revenir le colonialisme civilisateur et l’inconscient machiste, qui faisaient partie de la IIIe. Mais après tout, l’histoire est pleine de résurgences… La Grèce a été écrasée par Rome, mais Byzance est advenu, qui a fait vivre un millénaire de culture grecque après l’évanouissement de l’Empire romain d’Occident. Que les deux centres vitaux d’un gros bourg ne soient pas le temple et l’hypermarché mais l’école et la mairie, c’est une idée qui peut renaître.

Vous appelez votre ouvrage  » Bilan de faillite ». Mais vous vous adressez tout au long des pages à votre fils adolescent. Plus qu’un « bilan de faillite », ne s’agit-il pas plutôt d’un acte de transmission notarié ?

R.D.- Joliment dit ! Disons que, oui, je demande à mon fils Antoine de surtout ne pas refaire ce que j’ai fait. Je suis bien content qu’il n’ait pas choisi la philosophie ou Science-pô, mais les sciences dures. S’il s’intéressait aux foutaises et fadaises du post-humanisme, je serais inquiet [il rit]. Qu’il se passionne pour l’aéronautique et les fusées réemployables me semble infiniment plus porteur. C’est dans la recherche et la technologie que l’effort intellectuel et l’énergie investis sont les plus profitables, et partageables. J’admire la simplicité des scientifiques. Ils ont une façon de ne pas chercher à faire impression qui m’a toujours impressionné et rassuré sur notre avenir


Régis Debray  : «La mondialisation heureuse, c’est à l’arrivée une balkanisation furieuse»

GRAND ENTRETIEN – Dans un dernier essai, son livre-testament Bilan de faillite, Régis Debray fait le constat d’une faillite collective et personnelle. Il dresse le bilan d’une génération et prend acte de la fin d’une époque. La civilisation du grec et du latin s’éteint tandis que celle de l’image et du son triomphe.

LE FIGARO. – Pourquoi «bilan de faillite»?N’êtes-vous pas un peu sévère?

Régis DEBRAY. – Ce n’est pas un livre pour pleurer, malgré son titre, mais pour rire, de moi-même, de nous et de ce qu’on est devenu. Mon fils, seize ans, me demande quelle filière suivre après son bac. Littérature, économie ou sciences. Pour éclairer sa lanterne, je lui dresse un bilan de mes activités, en termes de gestion comptable, ceux d’aujourd’hui, en l’exhortant de ne pas mettre ses pas dans les miens. Ce n’est pas ma faute si le résultat de mes agitations est au-dessous de ce que j’avais projeté quand j’avais son âge. Au vrai, je n’ai pas pu changer d’un iota l’état des choses. Service inutile. Et comme ce bilan déficitaire me semble renvoyer à un nouvel état du monde, j’ai voulu en chercher les raisons, qui peuvent en intéresser plus d’un, mais en gardant le sourire, car c’est assez drôle, finalement. Pas de dissertation. Des observations çà et là.

L’écriture a déclassé l’oracle, l’imprimerie le moine copiste, l’audiovisuel le philosophe

À l’époque du dixième anniversaire de Mai 68, vous aviez déclaré que Mai 68 était le «berceau de la nouvelle bourgeoisie». 68 a-t-il été le début de la fin?

Étant empêché ailleurs, je ne peux hélas pas témoigner de ce que fut ce formidable moment de fraternité. Je ne peux m’en tenir qu’au résultat. Il confirme le mot de Valéry: «Les hommes entrent dans l’avenir à reculons.» En l’occurrence, on est allé en Californie en passant par Pékin. Une belle avancée pour les individus, un grand recul pour le collectif. Comme si l’exécution des pères avait dégagé le terrain pour l’épanouissement du «pèze», et du chacun pour soi. C’est ce que je m’étais permis de signaler en 1978, dans un petit ouvrage qui n’eut aucun écho. J’annonçais, en ne plaisantant qu’à moitié, que Cohn-Bendit deviendrait une notabilité de référence dans une Europe archilibérale. Cela n’a rien d’une condamnation et on discute ferme pour savoir si on a ou non gagné au change – mais comme les débats idéologiques m’ennuient profondément, je préfère m’abstenir.

Malgré votre constat de faillite, votre livre sous forme de lettre à votre fils apparaît aussi comme un livre de transmission…

Disons comme une mise en garde. Pas de perte de temps dans le commentaire oiseux ni les plans sur la comète. Fuir les mots en isme, travailler sur les iques, là où les choses se passent désormais: dans la science et la technique. Une page s’est tournée dans notre histoire. Transmettre, oui, mais seulement pour innover, devise du médiologue.

Est-ce l’échec d’une génération?

Peut-être. Celle d’une certaine génération, ou de plusieurs, héritière des Lumières, éduquée dans le latin-grec, convaincue qu’elle pouvait et allait agir sur les événements par l’exercice de la raison critique, en union avec le mouvement ouvrier. La fabrique de l’opinion a changé d’échelle, et les industries lourdes de l’image-son ont rendu cette ambition pédagogique obsolète. Chacun se débrouillera comme il peut, mais moi je renonce à toute ambition d’influence. Coincés entre le tout-économie et le tout-image, qui font la paire, les gens de mon espèce ne peuvent plus faire, avec leurs gribouillis, que des ronds de fumée. L’action publique a coupé les ponts avec la pensée. Place aux communicants: sondeurs, animateurs, acteurs, cameramen, photographes, spin doctors… L’écriture a déclassé l’oracle, l’imprimerie le moine copiste, l’audiovisuel le philosophe. La roue tourne. Rotation des personnels d’avant-garde. Rien de dramatique.

Tous les révolutionnaires que j’ai connus étaient mus par un rétroviseur

N’y a-t-il rien à conserver? Vous-même le révolutionnaire, êtes-vous devenu conservateur?

Ne me faites pas passer un entretien d’embauche pour FigaroVox, je serais recalé. Je suis trop brouillé avec l’époque pour ne pas faire partie des mécontents chroniques. Le conservateur colle à son présent et ne veut surtout pas rater le prochain train. La modernité, c’est son leitmotiv. Tous les révolutionnaires que j’ai connus étaient mus par un rétroviseur. Ils rivalisaient avec les grands ancêtres. C’était des messieurs Jadis qui voulaient finir une tâche commencée par d’autres. Le présentisme, l’autre face de l’économisme, est un terreau idéal pour le statu quo. Ce n’est pas le mien.

Vous avez eu plusieurs vies: aventurier, intellectuel engagé, conseiller du prince. Si vous deviez n’en retenir qu’une, ce serait laquelle?

Sans doute celle où une croyance un peu messianique me gonflait à bloc. En 1966 quand je vais repérer tout seul, au nord de la Bolivie, un lieu pour le futur débarquement du Che et de ses hommes. J’ai la certitude qu’un immense avenir va s’ouvrir, ce qui me donne une audace incroyable. Quand on a une mystique, on devient pragmatique et on surmonte beaucoup de difficultés matérielles. C’était déraisonnable, mais les moments d’illusion sont des moments de plénitude, de propulsion. Marier la lucidité et l’action, c’est très dur parce que toute action a besoin de mythomanie. Quand le mythe s’en va, on perd en intensité, sans d’ailleurs gagner en résultat. Ou pas toujours.

Avec le recul, l’illusion lyrique de la révolution était-elle une erreur?

La révolution comme mouvement, c’est très engageant, mais comme régime, le plus souvent imbuvable

Excusez-moi, mais je ne vois rien d’erroné dans l’idée d’abattre des régimes militaires et d’une réforme agraire. L’erreur était dans le choix des moyens et j’ai tenté d’expliquer pourquoi dans La Critique des armes, en 1974. Le fond du problème c’est que la révolution comme mouvement, c’est très engageant, mais comme régime, le plus souvent imbuvable. C’est la déviation de trajectoire, la grande énigme. Comment des gens très bien, dans les maquis, finissent par faire des choses très moches, aux commandes. Vous en connaissez, vous, des ismes de bonne facture, qui ne déraillent pas une fois arrivés au pouvoir – libéralisme, socialisme, sionisme, nationalisme?

C’est aussi en Bolivie que vous vous êtes découvert français…

C’est banal. Où est-ce que Bolivar s’est découvert latino-américain? À Paris. Où est-ce que San Martin a rêvé l’indépendance de l’Argentine? En France. Où le peuple juif s’est découvert juif? À Babylone. Et la France libre n’était pas en Auvergne que je sache. Il faut d’abord aller ailleurs pour retrouver le goût de l’ici. Il y a beaucoup de jeunes qui quittent la France. Tant mieux. Cela leur permettra de se souvenir d’elle, le moment venu.

Dans les années 1980, vous êtes conseiller de François Mitterrand. Avez-vous succombé à l’illusion lyrique?

Pourquoi succomber? Ce n’était pas une vilaine tentation mais un beau pari. Je pensais qu’il y avait encore une chance de réconcilier le régalien et le plébéien et de montrer que l’État n’est pas seulement un instrument au service de la classe dominante, mais peut se mettre au service de l’intérêt général et de ceux qui en ont le plus besoin. Après l’échec au Chili du socialisme dans la liberté, il me semblait que la France offrait de meilleures conditions pour réussir cet exploit, difficile je l’avoue, qui aurait une portée historique. Et puis, je me suis aperçu assez vite que le pari ne serait pas tenu. Alors, je suis parti.

Vous gardez, malgré tout, une certaine admiration pour François Mitterrand…

Oui, grande, pour la personne. Surtout après lesLettres à Anne et son Journal. Il est devenu clair que le jeu trivial des intérêts et des conjonctures ne mordait pas, ou si peu, sur son âme. C’était plus qu’un grand lecteur et un écrivain: un homme d’intériorité. Les hommes publics ne sont plus que leur publicité, les intellos aussi, d’ailleurs. On cherche en vain l’intérieur, la sensibilité. Lui, au fond, la politique, ça l’emmerdait un peu. D’où les atomes crochus.

L’ouragan de l’indifférenciation techno-économique crée partout un déficit d’appartenance culturelle

Certains comparent Macron à Mitterrand…

C’est biaisé. Les deux générations sont incomparables. Il y a celle qui a connu l’armée, les camps, la soif, la peur, la fraternité, et il y a celle qui n’a jamais reçu de coups dans la figure. Il y a celle qui a eu à risquer et sauver sa peau face à la Gestapo et celle qui est passée d’un amphi de l’ENA à un siège de banque ou de préfecture, avec, au milieu, le rituel stage de young leader aux USA, pour achever de rentrer dans le moule. Cela dit, on ne peut reprocher à personne sa date de naissance. Ni d’avoir jamais senti le vent du boulet. Ni milité pour de bon, à la base. Comme disait Semprun, «la guerre est finie». C’est un vécu qui en général met un bémol à l’arrogance.

Après le socialisme, vous avez cru au républicanisme chevènementiste…

J’y crois encore, c’est mon histoire et celle du pays. Affaire de tempérament et d’amitié, pas d’idéologie ni de mots en isme. Chevènement a toujours ordonné l’action immédiate sur une pensée longue, comme Védrine ou Joxe, et non sur le dernier sondage ou la cote de popularité. C’est devenu rare. Je parle à gauche, chez ceux que j’ai fréquentés, je ne sais pas pour les autres. Les hommes et les femmes du jour parlent et pensent plutôt globish.

#BalanceTonPorc chez les féministes est-il un marqueur de cette américanisation? Peut-on parler de puritanisme protestant comme vous l’expliquiez dans Civilisation?

Écoutez, cher ami, je n’ai pas envie d’aller en correctionnelle. J’ai déjà payé! Passons.

Aujourd’hui, l’islamisation est jugée plus menaçante pour notre identité que la globalisation…

J’ai peut-être les yeux dans les poches mais je ne vois pas notre classe dirigeante remplir les mosquées, apprendre l’arabe ou troquer la barbe de trois jours contre celle du takfiriste. De toute façon, les deux phénomènes s’enchaînent l’un l’autre. L’ouragan de l’indifférenciation techno-économique crée partout un déficit d’appartenance culturelle, donc un trou d’air où s’engouffre le retour à des sources identitaires plus ou moins fantasmées. La mondialisation heureuse, c’est à l’arrivée une balkanisation furieuse. Vous submergez l’Iran de Coca-Cola et dix ans après vous avez les ayatollahs. Les modernisateurs à marche forcée sont des pousse-au-crime. Elle se paye cher, l’illusion économique. L’idée par exemple qu’on peut faire un peuple européen avec une monnaie commune et non avec un imaginaire commun.

Jamais l’histoire n’a été aussi présente dans l’actualité qu’aujourd’hui et aussi absente de la tête de nos décideurs

À côté de l’Europe post-démocratique et post-historique, on assiste au retour de l’histoire et des nations…

Oui, et pas toujours pour le meilleur. C’est l’inconvénient avec le retour du refoulé. Ça peut tourner à l’aigre et au méchant. Que le retour du national et la revanche du politique sur le management, inéluctables après l’épuisement du rêve européen, tournent à un indigénisme identitaire et bas de plafond, c’est bien le danger. Et l’analphabétisme de nos comptables en matière d’humanité n’arrange rien. Jamais l’histoire n’a été aussi présente dans l’actualité qu’aujourd’hui et aussi absente de la tête de nos décideurs. Avant d’envahir l’Afghanistan, l’Irak ou la Libye, ils auraient dû faire un peu d’histoire et de géographie, apprendre ce que c’est que le chiisme et s’informer auprès des ethnologues. Cela aurait évité bien des catastrophes.

La question du sacré est fondamentale dans votre œuvre. À l’heure du bilan, vous êtes-vous rapproché de Dieu?

Vous me montrez à quel point j’ai échoué. Cela fait trente ans que je tente d’expliquer que le sacré, ce qui interdit le sacrilège et légitime le sacrifice, ne se confond pas avec le divin et outrepasse de loin le religieux stricto sensu. Il est aussi bien au mont Valérien ou sur la place Rouge ou au bas des Twin Towers qu’à Jérusalem. C’est un invariant anthropologique propre à toute communauté aspirant à durer. Je n’ai jamais réussi à intéresser mes amis laïques à cette nécessité structurale, pas plus à leur faire admettre que c’est la nostalgie qui fait aller de l’avant. La spiritualité, c’est autre chose. C’est le dialogue intime de l’âme avec un Dieu. Cela concerne l’individu, non le collectif. J’avais suggéré, en 2001, l’enseignement du fait religieux dans l’école républicaine. Non pas pour vanter l’Immaculée Conception ou la Trinité, rien de confessionnel, mais pour initier à la notion de civilisation, à la diversité des vies et des mondes. Perdre cette conscience-là, c’est se racornir l’esprit et faire de l’humanisme un provincialisme. Mais non, je n’ai pas eu la chance de Paul Claudel derrière un pilier de Saint-Sulpice, et il m’arrive de le regretter. Les croyants en Dieu ont un atout, c’est une énergie hors pair. Je dois malheureusement faire sans.

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