« Le vrai art est celui qui ne semble être art »

[…] après avoir plusieurs fois débattu en moi-même d’où vient cette bonne grâce — en laissant de côté ceux qui la tiennent d’une faveur du ciel —, je trouve une règle très universelle qui me semble servir sur ce point, en toutes les choses humaines que l’on fait ou que l’on dit, plus que nulle autre : c’est de fuir le plus possible, comme un écueil âpre et périlleux, l’affectation ; et, pour employer peut-être un mot nouveau, d’user en toute chose d’une certaine nonchalance (« sprezzatura ») qui cache l’artifice et qui montre ce que l’on fait comme si cela était venu sans peine et quasi sans y penser.

C’est de là, je pense, que dépend en grande partie la bonne grâce. Car des choses rares et bien faites, chacun comprend la difficulté ; d’où il advient que la facilité apparente y engendre un très grand émerveillement.

Et au contraire, faire par force et, comme on dit, « tirer par les cheveux » donne une merveilleusement mauvaise grâce, et fait peu estimer toute chose, si grande soit-elle.

C’est pourquoi l’on peut dire que le vrai artifice est celui qui ne semble point être artifice ; et l’on ne doit mettre ailleurs son soin qu’à le cacher.

Car s’il est découvert, il ôte tout le crédit et fait que l’homme en est peu estimé.

Baldassare CastiglioneLe Livre du courtisan (1528)

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