« Les livres ont conduit plus d’un au savoir et plus d’un à la folie »

Ne crois pas maintenant te glorifier fort à propos, parce que tu ne te vantes que d’avoir une grande multitude de livres. Car comme plusieurs les recherchent pour leur instruction, d’autres n’en font provision que pour un maigre plaisir, ou pour une vaine ostentation.

Quelques uns parent leurs buffets d’un meuble qui n’est fait que pour l’ornement des âmes, et ne se servent point autrement des livres, que des vases, des tableaux et des statues, dont l’usage est si superflu.

[…] Certes si tu as forces volumes, tu as là un fardeau fort agréable, mais qui est fort laborieux ; ton esprit en sera doucement diverti, mais il en restera bien embarrassé. L’abondance de ta bibliothèque est une source inépuisable de travail, et un obstacle de repos. Il faudra que ton imagination se contourne de plusieurs côtés, et que ta mémoire se charge quelquefois inutilement.

Veux-tu que je dise tout ? Les livres en ont conduit quelques-uns à la science, et d’autres à la folie, parce qu’ils ont voulu prendre plus de nourriture qu’ils n’en ont pu digérer. Le dégoût a souvent fait plus de mal que l’avidité aux esprits, de même qu’aux estomacs, et comme il faut limiter l’usage des viandes, aussi faut-il régler celui des livres à proportion de ceux qui s’en servent.

En cela comme en toutes autres choses, ce qui est peu pour l’un n’est que trop pour l’autre. C’est pourquoi le sage ne recherche pas l’abondance, mais suffisance des choses. 

[…] voilà certes un bel emploi, qui fait un libraire d’un philosophe ! Crois-moi, ce n’est pas là nourrir l’esprit, c’est le tuer, et l’étouffer par la multitude des écrits et des choses, c’est lui faire avoir soif au milieu des eaux. 

[…] il est bien difficile et bien dangereux de faire un juste discernement dans les matières vu que le vrai se trouve mêlé avec le faux […] à quoi te sert ce grand amas de livres si ton esprit n’en est pas capable ? […] tu te prévaut de l’esprit des livres qui ne t’appartiennent point, puis que ce sont leurs auteurs qui sont leurs vrais maîtres.

[…] J’aimerais bien mieux te voir bien fourni d’esprit, d’éloquence et de doctrine, ou plutôt d’innocence et de vertu, que de quantité de livres. Mais ces qualités-là ne sont pas vénales comme les livres, et je ne sais, quand bien elles le seraient, si elles trouveraient autant d’acheteurs qu’ils en trouvent tous les jours. Ceux-ci parent des murailles, mais elles ornent les âmes, qui sont facilement négligées des hommes […]

Certes si l’abondance des Livres rendait les hommes doctes, ou gens de bien, ceux qui seraient les plus riches, pourraient être les plus doctes […]. Or nous voyons bien souvent arriver tout le contraire.

Tu me diras ici que les livres te servent d’aides pour apprendre; mais prends garde qu’ils ne te servent d’empêchement. Comme la trop grande multitude des combattants a quelquefois fait perdre la victoire à qui l’eût emportée avec un plus petit nombre ; ainsi la multitude des livres a porté préjudice au progrès de quelques-uns, qui eussent été plus savants disciples s’ils eussent eu moins de maîtres.

[…] Je ne veux pas dire par là, si tu as trop de livres, qu’il faille t’en défaire, tu ne dois en rejeter pas un qui soit bon, mais tu dois en séquestrer quelques-uns pour te servir des meilleurs […]. Considère encore en voyant cette grande variété de volumes, que la diversité des chemins trompe souvent le voyageur. Ainsi tel qui eût profité efficacement du choix d’un seul livre, en a ouvert et feuilleté inutilement plusieurs.

[…] il faut prendre une autre route que tu ne fais pour tirer quelque gloire de tes livres ; c’est de les bien connaître, et non pas seulement de les avoir. Il faut les commettre à ta mémoire plutôt qu’à ta bibliothèque et les renfermer dans ta tête, et non pas dans une armoire.

Pétrarque (1304–1374) – Les remèdes aux deux fortunes (De remediis utriusque fortunae) ; « Des livres et des bibliothèques »


 

NB : Citation parfois attribuée à tort à Plutarque

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