Beaucoup disent qu’ils doutent, parce qu’ils ne sont assurés de rien. Mais […] le désespoir ne fait pas le penseur. Qui n’est assuré de rien ne peut douter ; car de quoi douterait–il ? Au vrai ces prétendus douteurs ont plutôt des croyances d’un moment.
[…] Chacun doute le mieux de ce qu’il connaît aussi le mieux. Non point […] parce qu’il a éprouvé la faiblesse des preuves ; au contraire, parce qu’il en a éprouvé la force. Qui a fait peut défaire. Jusqu’au détail ; il est d’expérience que la preuve est essayée par un doute plein et fort. S’il craint de douter, la preuve reste faible.
Euclide est un homme qui a su douter, contre l’évidence. Et la géométrie non euclidienne a dessiné l’autre d’un trait encore plus ferme. Je doute encore sur ce doute–là ; ainsi naissent les idées, et renaissent.
On voudrait les pouvoir laisser en place, comme un maçon les pierres. Mais il n’y a point de mémoire des idées ; mémoire des mots seulement. Il faut donc retrouver toujours les preuves, et encore douter pour cela.
[…] Douter sérieusement, non tristement […] Il y aurait beaucoup à dire sur le sérieux. Car il n’est pas difficile d’être triste ; c’est la pente ; mais il est difficile et beau d’être heureux. Aussi faut–il être toujours plus fort que les preuves.
Émile-Auguste Chartier, dit Alain – Éléments de philosophie (1916)