« On peut être cruel en pardonnant, et miséricordieux en punissant »

Sans doute ce n’est pas en vain qu’ont été institués la puissance du roi, le droit du glaive de la justice, l’office du bourreau, les armes du soldat, les règles de l’autorité, la sévérité, même d’un bon père. Toutes ces choses ont leurs mesures, leurs causes, leurs raisons, leurs avantages ; elles impriment une terreur qui contient les méchants et assure le repos des bons.

 

On ne doit pas appeler bons ceux que la crainte seule des supplices empêcherait de mal faire, car nul n’est bon par la peur du châtiment, mais par l’amour de la justice ; toutefois il n’est pas inutile que la terreur des lois retienne l’audace humaine, afin que l’innocence demeure en sûreté au milieu des pervers et que dans les méchants eux-mêmes la contrainte imposée par la peur des supplices détermine la volonté à recourir à Dieu et à devenir meilleure.

 

Les bienfaits de l’intercession et du pardon ont d’autant, plus de prix que le châtiment était plus mérité […] ; il importe beaucoup de considérer dans quel esprit chacun pardonne. De même qu’on punit quelquefois avec miséricorde, on peut pardonner avec cruauté.

 

Pour me faire mieux comprendre par un exemple : […] lors même qu’un homme est tué par un autre homme, il y a une grande différence entre la mort donnée dans le but de nuire ou d’arracher injustement quelque chose, comme le fait un ennemi ou un voleur ; et la mort donnée pour punir ou pour exécuter les arrêts de la justice, comme le fait le juge, comme le fait le bourreau ; et la mort donnée pour se sauver ou pour se défendre, comme le fait un voyageur à l’égard d’un brigand qui l’attaque et un soldat envers l’ennemi. Et parfois celui qui a été cause de la mort est plutôt en faute que celui qui tue […].

Saint Augustin (354-430) – Lettre CLIII

Saint-Augustin, évêque d’Hippone. Peinture de Daniele Crespi (1598-1630) – Basilica san Giovanni, Busto Arsizio, Italie ©ImaginArt/Leemage