Des guérillas au reflux de l’Occident

Ce livre retrace, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nombre de mutations d’ordre politique, stratégique, psychologique et démographique dont l’actualité ne peut rendre compte, à commencer par la transformation de la guérilla en guerre révolutionnaire ou la naissance d’un tiers-mondisme pulvérisant le mythe de la supériorité raciale. Dans le même temps, l’Union soviétique dépérissait devant les avancées américaines, tandis que l’Europe restait divisée sur le plan politique et impuissante sur le plan militaire. Ainsi, depuis la guerre américaine menée au Vietnam, l’auteur de ce livre n’a, pour l’essentiel, assisté qu’à une série de reculs occidentaux, ponctués par nombre d’échecs de tentatives révolutionnaires mal pensées et de guérillas mal organisées, dont il porte ici témoignage.

Pour mieux comprendre cette séquence historique passionnante, matrice du XXIe siècle, Gérard Chaliand offre 50 ans d’expériences de terrain et de réflexions académiques, à travers des textes originaux et d’autres plus anciens, mais ici rassemblés dans une perspective de longue durée.

Editions Passés composés / Lire un extrait


Le reflux de l’Occident est net pour Gérard Chaliand, géopoliticien spécialiste des conflits armés. Retraçant très clairement les dynamiques historiques successives durant les trois derniers siècles, il met en lumière le basculement des rapports de force mondiaux. La planète semble passer d’une incontestable domination à un reflux occidental. Il s’explique par une combinaison de facteurs. L’essor du nationalisme chez les populations auparavant dominées par les Européens et les Américains, semble être la cause principale de ce déclin. Cet entretien a été réalisé à l’occasion de la publication d’une somme de Gérard Chaliand, « Des guérillas au reflux de l’Occident, » Paris, Passés composés – via Diploweb

Cet entretien a été enregistré le 28 octobre, donc avant l’attentat de Nice de ce 29 octobre. Une campagne de boycott contre la France fait rage au Moyen Orient. Recep Tayyip Erdogan s’en est pris très violemment à Emmanuel Macron qui a défendu le droit à la caricature du Prophète. Mais ironie du sort, n’est-ce pas plutôt l’image de la France et de l’Occident en général qui s’est dégradée dans le monde ? Sputnik a interrogé Gérard Chaliand, géopolitologue, spécialiste des conflits irréguliers, et auteur de « Des guérillas au reflux de l’Occident » aux Éditions Passés composés.



On ne présente plus Gérard Chaliand, véritable spécialiste des conflits asymétriques et fin connaisseur des guerres irrégulières. Ayant personnellement vécu dans les années 1960-1970 le quotidien de la plupart des conflits irréguliers, il en a une approche réaliste, basée sur l’observation et l’expérience :

« Quinze mois en Algérie indépendante, sous Ben Bella, m’avaient déniaisé, en matière d’imposture, de ce qu’on appelait le socialisme », écrit-il dans son avant propos, avant d’ajouter « J’ai perdu des illusions sans renoncer à des principes qui me paraissaient fondés … L’expérience des luttes politiques et surtout armées m’amenait à privilégier  la pensée stratégique qui est l’intelligence des rapports de force … Je ne cherche pas à être politiquement correct mais politiquement pertinent ». Belle promesse.

Dans cette volumineuse somme, fruit d’une vie d’expériences et de réflexions, Gérard Chaliand part de l’effondrement des empires coloniaux et de son engagement personnel aux quatre coins du monde (Afrique, Asie, Moyen-Orient, Amérique latine) décrit dans les premiers chapitres, pour analyser ce que furent ces expériences révolutionnaires.

Après avoir consacré une quarantaine de pages au conflit israélo-palestinien, il s’attache au phénomène terroriste dont il analyse les évolutions au cors des cinquante dernières années : « L’expérience démontre à la fois la modestie des résultats militaires des terrorismes et leur impact psychologique considérable ». Il aborde ensuite quelques cas particuliers : l’Erythrée des années 1970, l’Angola des années 1980, l’interminable guerre civile des Philippines, le conflit du Haut Karabagh qui vient de refaire la Une de l’actualité, la situation sécuritaire difficile de l’Afrique du Sud, l’histoire des Tigres tamouls à Ceylan et celui des Kurdes entre la Turquie, l’Irak et l’Iran. Autant d’occasion de revenir sur des conflits qui ont marqué les dernières décennies et dont les détails comme les ressorts ou les conclusions (provisoires ?) ne sont pas toujours bien connus. Le dernier grand chapitre est consacré au théâtre moyen-oriental et à l’Afghanistan depuis les années 1980, avec les responsabilités russes d’abord mais aussi américaines, avec pour terminer les échecs des Etats-Unis aussi bien en Irak qu’en Afghanistan. Retenons ce constat, qui date de 2008 et n’a rien perdu de sa pertinence : « Tout n’est pas perdu, puisque les talibans ne peuvent l’emporter militairement. Mais tout reste à faire politiquement, administrativement et économiquement. Au début, il fallait nettoyer le sanctuaire d’Al-Qaïda. A présent nous y restons parce que nous y sommes ». Une analyse qui rend toutes ses responsabilités au politique et que l’on pourrait aisément transposer sur d’autres théâtres. On ne sera pas toujours d’accord avec les affirmations et conclusions partielles parfois abruptes de Gérard Chaliand, mais les derniers mots résonnent de façon inquiétante :

« Le monde qui nous attend, nous, Européens, va être plus âpre à mesure que notre déclassement va apparaître. Les rapports internationaux sont fondés sur la force et rien ne peut modifier leur intrinsèque tragédie »

Un vaste panorama des guerres irrégulières des cinquante dernières années qui remet en perspective bien des situations actuelles, et aussi le triste constat d’un recul permanent, régulier, irrémédiable (?), des Etats occidentaux, bilan d’une vie d’engagements et d’analyses géopolitiques.