« Une constitution doit être faite uniquement pour la nation à laquelle on veut l’adapter »

En premier lieu, qu’il me soit permis de dire que je considère comme un malheur la fatale tendance qu’on a en France de vouloir toujours copier les institutions des peuples étrangers, pour les adopter parmi nous. Sous la République on était Romain ; puis la constitution anglaise a paru le chef-d’œuvre de la civilisation […]. Enfin plus tard a surgi l’école américaine. Ne serons-nous donc jamais nous-mêmes ?

 

L’Angleterre, il est vrai, nous a offert pendant longtemps un beau spectacle de liberté parlementaire. Mais quel est l’élément de la constitution anglaise, quelle est la base de l’édifice ? L’aristocratie. Supprimez-la, et en Angleterre vous n’auriez rien d’organisé, « de même qu’à Rome, a dit Napoléon, si l’on eût ôté la religion, il ne serait rien resté ».

 

Aux États-Unis d’Amérique nous voyons aussi de grandes choses ; mais où trouver un seul rapport entre ce pays et la France ? Les États-Unis ne sont pas encore devenus un monde social ; car l’organisation d’un tel monde suppose la fixité et l’ordre ; la fixité, l’attachement au sol, à la propriété, conditions impossibles à remplir, tant que l’esprit commerçant et la disproportion entre le nombre d’habitants et la grandeur du territoire ne feront regarder la terre que comme une marchandise.

 

L’homme n’a pas encore pris racine en Amérique, il ne s’est pas incorporé à la terre ; les intérêts sont personnels et non territoriaux. En Amérique, le commerce est en première ligne ; ensuite vient l’industrie, et en dernier l’agriculture ; c’est donc l’Europe renversée.

 

La France, sous beaucoup de rapports, est à la tête de la civilisation : et on semble douter qu’elle puisse se donner des lois qui soient uniquement françaises, c’est-à-dire des lois adaptées à nos besoins, modelées sur notre nature, subordonnées à notre position politique ! Prenons, des pays étrangers, des améliorations qu’une longue expérience a consacrées ; mais gardons dans nos lois la forme, l’instinct et l’esprit français.

 

« La politique, a dit un écrivain, est l’application de l’histoire à la morale des sociétés ». On peut en dire autant d’une constitution : il faut que le pacte qui lie les divers membres d’une société puise sa forme dans l’expérience des temps passés, les choses dans l’état présent de cette société, son esprit dans l’avenir. Une constitution doit être faite uniquement pour la nation à laquelle on veut l’adapter. Elle doit être comme un vêtement qui, pour être bien fait, ne doit aller qu’à un seul homme.

 

[…] L’empereur Napoléon ne commit pas la faute de beaucoup d’hommes d’État, de vouloir assujettir la nation à une théorie abstraite, qui devient alors, pour un pays, comme le lit de Procuste ; il étudia, au contraire, avec soin le caractère du peuple français, ses besoins, son état présent; et, d’après ces données, il formula un système, qu’il modifia encore suivant les circonstances.

Louis-Napoléon BonaparteDes idées napoléoniennes (1839)