« La forme, c’est le fond qui remonte à la surface »

La forme, c’est le fond qui remonte à la surface.

Citation attribuée à Victor Hugo (1802-1885)


Un homme a, par don de nature ou par développement d’éducation, le sentiment du Beau. […] Le Beau est vrai de droit. […]Insistons sur cette vérité ignorée et surprenante : l’art, à la seule condition d’être fidèle à sa loi, le beau, civilise les hommes par sa puissance propre, même sans intention, même contre son intention.

 

[Lisez Horace]. Ce sceptique vous consolidera, ce lâche vous enflammera, ce corrompu vous assainira ; et de la lecture de cet homme qui n’est pas bon, vous sortirez meilleur. Pourquoi ? c’est qu’Horace, c’est beau. Et qu’à travers le mal, qui est à la surface, le beau, qui est au fond, agit. Forma, la beauté. Le beau, c’est la forme. Preuve étrange et inattendue que la forme, c’est le fond. Confondre forme avec surface est absurde. La forme est essentielle et absolue ; elle vient des entrailles mêmes de l’idée. Elle est le Beau ; et tout ce qui est beau manifeste le vrai.

 

Cette victoire du style sur le lecteur est-elle malsaine ? Loin de là. […] Horace est limpide et net. Le lecteur est tout à la joie de voir si clair dans un esprit, à travers une épaisseur de deux mille ans. […] on devient délicat à toucher ce divin style ; et le plus barbare en sort civilisé. Louis XVIII, philosophe relatif, disait : C’est Horace qui m’a rendu libéral. […] Horace, règne par le charme serein. Il a ce qu’on pourrait nommer la blancheur du style. Chose merveilleuse, et ce sont là les étonnements croissants de l’art contemplé, oui, l’on peut affirmer que les idées dans Horace, ce qu’on nomme le fond, ce n’est que la surface, et que le vrai fond c’est la forme, cette forme éternelle qui, dans le mystère insondable du Beau, se rattache à l’absolu.

 

Idéal et Beauté sont identiques ; idéal correspond à idée et beauté à forme ; donc idée et fond sont congénères. Nous voici arrivés, la logique le voulant, à une vérité presque dangereuse : l’art civilise par sa puissance propre. L’œuvre, participant de l’influence générale du beau, a une action indépendante au besoin de la volonté de l’ouvrier, et, même à travers le vice de l’artiste, la vertu de l’art rayonne. La Fontaine, immoral, civilise ; Horace, impur, civilise ; Aristophane, inique et cynique, civilise. C’est là, au premier abord, répétons-le, une vérité d’aspect mauvais.

 

En réalité, si l’on veut s’élever, pour regarder l’art, à cette hauteur qui résume tout et où les distinctions comme les collines s’effacent, en réalité, il n’y a ni fond ni forme. Il y a, et c’est là tout, le puissant jaillissement de la pensée apportant l’expression avec elle […] L’idée, c’est le style ; le style, c’est l’idée. Essayez d’arracher le mot, c’est la pensée que vous emportez. […] L’idée sans le mot, serait une abstraction ; le mot sans l’idée, serait un bruit ; leur jonction est leur vie. Le poète ne peut les concevoir distincts.

 

Le beau est un. Le beau est âme.

Proses philosophiques (1860-1865) ; Utilité du Beau