« Je m’avance masqué »

Comme un acteur met un masque pour ne pas laisser voir la rougeur de son front ; de même, moi qui vais monter sur le théâtre de ce monde où je n’ai été jusqu’ici que spectateur, je parais masqué sur la scène. Quand j’étais jeune, à la vue de découvertes ingénieuses, je cherchais si je ne pourrais pas en faire par moi-même sans l’aide d’un guide ; et c’est ainsi que je remarquai peu à peu que je procédais suivant des règles fixes.

René DescartesCogitationes privatae, Praembula (1619), in Œuvres inédites

Ut comoe moniti ne in fronte appareat pudor, personam induunt ; sic ego hoc mundi theatrum conscensurus in quo hactenus spectator exstiti, larvatus prodeo. Juvenis, oblatis ingeniosis inventis, quaerebam ipse per me possemne invenire etiam non lecto auctore ; unde paulatim animadverti me certis regulis uti.


« Je m’avance masqué ». Tels sont les mots qu’on attribue à René Descartes, qui ne les a en réalité jamais écrits. Ces mots, sous la plume du philosophe alors âgé d’à peine vingt-trois ans en 1619, sont en latin : larvatus prodeo. Or larvatus ne signifie pas à proprement parler « masqué » (le masque est désigné en latin sous le vocable de persona). C’est le participe passé du verbe larvare qui signifie « ensorceler », larvatus pouvant également signifier « en proie au délire ». C’est donc bien ensorcelé, voire en proie au délire, que le philosophe vient s’avancer dans le monde après en avoir été spectateur.

Dalloz


Larvatus prodeo. La formule intrigue. Elle aurait été lancée par le tout jeune Descartes en 1619, au moment de faire son entrée dans le « théâtre du monde ». Palabres sans incidences ? Confession d’apprenti philosophe ? Devise d’un intellectuel soucieux de se prémunir d’une saine prudence ? Autant d’hypothèses qui, sans vraiment s’exclure, s’imposent au lecteur d’hier et d’aujourd’hui. Comment ne pas évoquer l’apparent paradoxe issu de cet aveu explicite : celui qui allait consacrer toute son œuvre à la recherche de la vérité aurait-il usé sans scrupules de stratégies de dissimulation ? L’œuvre de dévoilement des sciences appelée de ses vœux, la nécessité de soumettre toute certitude apparente à l’épreuve du doute hyperbolique sont-elles réellement compatibles avec le port d’un masque, fût-il salutairement légitime ? Il était utile de se livrer enfin à un tel questionnement, en confrontant les sources primaires aux réactions du lectorat et des correspondants du philosophe, aux discours des exégètes contemporains de son œuvre comme des spécialistes actuels.

Anne Staquet est docteur en philosophie de l’université Laval et agrégée de l’enseignement supérieur de l’ULB. Elle enseigne à l’Université de Mons, où elle dirige le service de Philosophie et d’Histoire des Sciences. – Académie Editions