« Le sommeil est à l’homme ce que le remontage est à la pendule »

C’est le matin qui est l’heure favorable […] pour tout travail, sans exception, travail d’esprit ou travail physique. Car le matin, c’est la jeunesse du jour : tout y est gai, frais et facile ; nous nous sentons vigoureux et nous disposons de toutes nos facultés. […] Il faut le considérer comme la quintessence de la vie et, pour ainsi dire, comme quelque chose de sacré.

 

En revanche, le soir est la vieillesse du jour : nous sommes abattus, bavards et étourdis. Chaque journée est une petite vie, chaque réveil et chaque lever une petite naissance, chaque frais matin une petite jeunesse, et chaque coucher avec sa nuit de sommeil une petite mort.

 

Mais, d’une manière générale, l’état de la santé, le sommeil, la nourriture, la température, l’état du temps, les milieux, et bien d’autres conditions extérieures influent considérablement sur notre disposition, et celle-ci à son tour sur nos pensées. De là vient que notre manière d’envisager les choses, de même que notre aptitude à produire quelque œuvre, est à tel point subordonnée au temps et même au lieu. Gœthe dit : « Saisissez la bonne disposition, car elle arrive si rarement. »

 

[…] il faut surtout donner au cerveau la pleine mesure de sommeil nécessaire à sa réfection, car le sommeil est pour l’ensemble de l’homme ce que le remontage est à la pendule. Cette mesure devra être d’autant plus grande que le cerveau sera plus développé et plus actif ; cependant l’outrepasser serait un pur gaspillage de temps, car le sommeil perd alors en intensité ce qu’il gagne en extension.

 

En général, pénétrons-nous bien de ce fait que notre penser n’est autre chose que la fonction organique du cerveau, et partant se comporte, pour ce qui regarde la fatigue et le repos, d’une manière analogue à celle de toute autre activité organique. Un effort excessif fatigue le cerveau comme il fatigue les yeux. On a dit avec raison : Le cerveau pense comme l’estomac digère.

 

L’idée d’une âme immatérielle, simple, essentiellement et constamment pensante, partant infatigable, qui ne serait là que comme logée en quartier dans le cerveau et n’aurait besoin de rien au monde, a certainement poussé plus d’un homme à une conduite insensée qui a émoussé ses forces intellectuelles […]

 

Il faut apprendre à considérer les forces intellectuelles comme étant absolument des fonctions physiologiques, afin de savoir les manier, les ménager ou les fatiguer en conséquence ; on doit se rappeler que toute souffrance, toute incommodité, tout désordre dans une partie quelconque du corps, affecte l’esprit. […]

 

C’est pour avoir négligé de suivre ce conseil que bien des grands esprits et bien des grands savants sont tombés, sur leurs vieux jours, dans l’imbécillité, dans l’enfance et jusque dans la folie.

Arthur SchopenhauerAphorismes sur la sagesse dans la vie (1851)