« Le satanique ennemi de la véritable histoire : la manie du jugement »

Il y aurait une recherche à entreprendre, des plus intéressantes sur cette obsession embryogénique si marquée dans toute préoccupation d’exégètes.

 

[…] Sans doute peut-on concevoir une expérience religieuse qui ne doive rien à l’histoire. Au pur déiste, une illumination intérieure suffit pour croire en Dieu. Non pour croire au Dieu des chrétiens. Car le christianisme […] est par essence une religion historique : entendez, dont les dogmes primordiaux reposent sur des événements. Là, les commencements de la foi sont aussi ses fondements.

 

Or, par une contagion sans doute inévitable, ces préoccupations qui, dans une certaine forme d’analyse religieuse, pouvaient avoir leur raison d’être, s’étendirent à d’autres champs de recherche, où leur légitimité était beaucoup plus contestable. Là aussi une histoire, centrée sur les naissances, fut mise au service de l’appréciation des valeurs.

 

En scrutant les «origines» de la France de son temps, que se proposait Taine, sinon de dénoncer l’erreur d’une politique issue, à son gré, d’une fausse philosophie de l’homme ?  Qu’il s’agît des invasions germaniques ou de la conquête normande de l’Angleterre, le passé ne fut employé si activement à expliquer le présent que dans le dessein de mieux le justifier ou le condamner.

 

En sorte qu’en bien des cas le démon des origines fut peut-être seulement un avatar de cet autre satanique ennemi de la véritable histoire : la manie du jugement.

Marc BlochApologie pour l’histoire, ou Métier d’historien (1941)