« Deviens qui tu es, quand tu l’auras appris »

« Deviens qui tu es, quand tu l’auras appris »

Γένοι᾿, οἷος ἐσσὶ μαθών (genoi oios essi mathôn)

Pindare (518-438 av. J.-C) – Pythiques, II-72


NIETZSCHE – « DEVIENS QUI TU ES »

Quand Nietzsche reprend à son tour cette formule, il vient s’inscrire dans une longue tradition. Il fait même plus que reprendre la formule, il la choisit pour sous-titre de l’un de ses ouvrages : Ecce Homo (1888) a en effet pour sous-titre : Comment on devient ce qu’on est : « wie man wird, was man ist ». […] En vérité, la maxime qui nous occupe ne se trouve pas seulement chez Nietzsche dans le sous-titre d’Ecce Homo, elle est essaimée dans tout l’œuvre […]

Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu’importe Zarathoustra ! Vous êtes mes croyants : mais qu’importent tous les croyants ! Vous ne vous étiez pas encore cherchés : alors vous m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; c’est pourquoi la foi est si peu de chose. Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-mêmes ; et ce n’est que quand vous m’aurez tous renié que je reviendrai parmi vous. – Ainsi parlait Zarathoustra

 

En cet endroit je ne puis plus éviter de donner la véritable réponse à la question, comment l’on devient ce que l’on est. Et par là je touche au chef-d’œuvre dans l’art de la conservation de soi, dans l’art de l’égoïsme…  […] Il n’y aurait pas plus grand danger que de s’apercevoir soi-même en même temps que l’on aperçoit cette tâche. Devenir ce que l’on est, cela fait supposer que l’on ne se doute même pas de ce que l’on est. Considérées à ce point de vue, les méprises que l’on commet dans la vie prennent un sens et une valeur propres. On prend parfois des chemins de traverse, on fait des détours, on s’arrête aux bords de la route, on se plaît aux situations modestes, on met tout son sérieux à accomplir des tâches qui se trouvent de l’autre côté de la tâche propre. Ainsi se manifeste une grande sagesse et même la suprême sagesse : là où nosce te ipsum serait le sûr moyen de se perdre, s’oublier, se méconnaître, se rapetisser, se rendre plus étroit et plus médiocre devient la raison même. Pour m’exprimer au point de vue moral : l’amour du prochain,la vie au service des autres et d’une autre cause peuvent devenir des mesures de sûreté pour conserver le plus dur amour de soi. C’est là le cas exceptionnel, où, contre ma règle et ma conviction, je prends parti pour les instincts « désintéressés » : ils travaillent ici au service de l’égoïsme et de la discipline personnelle. – Ecce Homo

 

Deviens celui que tu es : voilà une exhortation qui n’est jamais permise que pour quelques rares êtres, mais superflue pour les plus rares d’entre eux  – Fragments posthumes, U II 5c, octobre-décembre 1876).

 

Fragments posthumes, été-automne 1881 : « Deviens, ne cesse de devenir qui tu es, le maître et le formateur de toi-même », fragment 11 (106), Œuvres philosophiques complètes, tome V, Le Gai Savoir, p. 338.

Ce fragment posthume est sans doute l’ébauche de l’aphorisme 270 qu’on trouve à la fin du troisième livre du Gai Savoir :

« Que dit ta conscience [Was sagt dein Gewissen] ? Tu dois devenir celui que tu es : Du sollst der werden, der du bist ».