« Un honnête homme, c’est un homme mêlé »

J’ai la complexion du corps libre et le goût commun autant qu’homme du monde. La diversité des façons d’une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. […] J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur, de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. […] La plupart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu. […] Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardent comme gens de l’autre monde, avec dédain ou pitié. […] On dit bien vrai qu’un honnête homme, c’est un homme mêlé. […] Mais il vaut mieux encore être seul qu’en compagnie ennuyeuse et inepte. Aristippe s’aimait à vivre étranger partout.

Michel de MontaigneEssais (1581), III-9 : De la vanité