« Le plus dangereux ennemi que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même »

« Veux-tu, mon frère, aller dans l’isolement ? Veux-tu chercher le chemin qui mène à toi-même ? Hésite encore un peu et écoute-moi.

 

Tu t’appelles libre ? […] Libre de quoi ? […] libre pour quoi ? Peux-tu te fixer à toi-même ton bien et ton mal et suspendre ta volonté au-dessus de toi comme une loi ? Peux-tu être ton propre juge et le vengeur de ta propre loi ? Il est terrible de demeurer seul avec le juge et le vengeur de sa propre loi.

 

[…] Aujourd’hui encore tu souffres du nombre, toi l’unique : aujourd’hui encore tu as tout ton courage et toutes tes espérances.  Pourtant ta solitude te fatiguera un jour, ta fierté se courbera et ton courage grincera des dents. Tu crieras un jour : « Je suis seul ! » Il y a des sentiments qui veulent tuer le solitaire ; s’ils n’y parviennent point, il leur faudra périr eux-mêmes ! Mais es-tu capable d’être assassin ?

 

Mon frère, connais-tu déjà le mot « mépris » ? Et la souffrance de ta justice qui te force à être juste envers ceux qui te méprisent ?  Tu obliges beaucoup de gens à changer d’avis sur toi ; voilà pourquoi ils t’en voudront toujours. Tu t’es approché d’eux et tu as passé : c’est ce qu’ils ne te pardonneront jamais. Tu les dépasses : mais plus tu t’élèves, plus tu parais petit aux yeux des envieux. Mais celui qui plane dans les airs est celui que l’on déteste le plus. […]

 

Et garde-toi des bons et des justes ! Ils aiment à crucifier ceux qui s’inventent leur propre vertu, — ils haïssent le solitaire. […] Et garde-toi des accès de ton amour ! Trop vite le solitaire tend la main à celui qu’il rencontre. Il y a des hommes à qui tu ne dois pas donner la main, mais seulement la patte : et je veux que ta patte ait aussi des griffes.

 

Mais le plus dangereux ennemi que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même ; c’est toi-même que tu guettes dans les cavernes et les forêts. Solitaire, tu suis le chemin qui mène à toi-même ! […] Solitaire, tu suis le chemin du créateur : tu veux te créer un dieu de tes sept démons !

 

[…] Va dans ta solitude, mon frère, avec ton amour et ta création ; et sur le tard la justice te suivra en traînant la jambe. Va dans ta solitude avec mes larmes, ô mon frère. J’aime celui qui veut créer plus haut que lui-même et qui périt ainsi. »

Friedrich NietzscheAinsi parlait Zarathoustra ; « Des voies du créateur » (1883)