« Tout a été déjà dit. Tout est toujours à redire »

« Tout a été déjà dit. Tout est toujours à redire. Ce fait massif, à lui seul, pourrait conduire à désespérer. L’humanité semblerait sourde ; elle l’est, pour l’essentiel. C’est de cela qu’il s’agit avant tout, dans toute discussion portant sur les questions politiques fondamentales. »

 

« Telle est, pour l’humanité moderne, la question des rapports entre son savoir et son pouvoir — plus exactement : entre la puissance constamment croissante de la techno-science et l’impouvoir manifeste des collectivités humaines contemporaines. Le mot de rapport est déjà mauvais. Il n’y a pas de rapport. Il y a un pouvoir — qui est impouvoir quant à l’essentiel — de la techno- science contemporaine, pouvoir anonyme à tous égards, irresponsable et incontrôlable (car inassignable) et, pour l’instant (un très long instant en vérité) une passivité complète des humains (y compris des scientifiques et des techniciens eux-mêmes considérés comme citoyens). Passivité complète et même complaisante devant un cours des événements dont ils veulent croire encore qu’il leur est bénéfique, sans être plus tout à fait persuadés qu’il le leur sera à la longue. […] »

 

« Si l’on ne sait pas où l’on veut aller, comment et pourquoi choisir un chemin plutôt qu’un autre ? Qui, parmi les protagonistes de la techno-science contemporaine, sait vraiment où il veut aller, non pas du point de vue du « pur savoir », mais quant au type de société qu’il souhaiterait et aux voies qui y mènent ? Comment et pourquoi, dans ces conditions, refuser un chemin large qui s’ouvre apparemment devant vos pas ? »

 

« Ce chemin — chose paradoxale, lorsqu’on pense à l’argent et aux efforts dépensés — est de moins en moins celui d’un souhaitable quelconque, et de plus en plus celui du simplement faisable. On n’essaie pas de faire ce qu’« il faudrait » ou ce que l’on pense « souhaitable ». De plus en plus, on fait ce que l’on peut faire, on travaille à ce que l’on estime faisable à plus ou moins courte échéance. De façon encore plus aiguë : ce que l’on croit pouvoir atteindre techniquement, on le poursuit, quitte à inventer après des « utilisateurs ». »

 

« […] Ce qui est techniquement faisable, sera fait regardless, comme on dit en anglais familier, sans égard pour aucune autre considération. […] La meilleure image est celle d’une guerre de positions contre Mère Nature. On tiraille constamment sur tout le front, mais les gros bataillons sont lancés là où une brèche semble apparaître ; on exploite les percées, sans aucune idée stratégique. »

Cornelius CastoriadisVoie sans issue ? (1987)