Sur la violence gratuite

Toutes les deux minutes, une plainte est déposée en France pour des violences gratuites, c’est-à-dire des agressions physiques sans raison apparente pouvant aller jusqu’au meurtre, pour un simple regard, un simple refus de cigarette. Tout citoyen peut y être confronté. Pédopsychiatre, psychanalyste, spécialiste des soins aux enfants et adolescents violents, le docteur Berger a voulu partager dans cet ouvrage le résultat de plusieurs années de pratique auprès de jeunes hyper-violents impliqués dans ces agressions.

Qui sont ces jeunes ? Quels sont leurs parcours de vie ? Précarité et  » ghettoïsation  » sont-elles vraiment les causes principales de leurs comportements ? Qu’en est-il des violences conjugales et de l’organisation  » clanique  » dans leurs histoires familiales ? Quel est l’impact du quartier et de l’imprévisibilité de certaines réponses judiciaires ? A partir de la prise en charge de plusieurs cas précis, le docteur Berger apporte à ces questions des réponses tirées de son expérience. Et la plupart d’entre elles sont très éloignées des discours médiatiques, politiques et sociologique actuels.

Maurice Berger est pédopsychiatre, psychanalyste, ex-professeur associé de psychologie de l’enfant. Il travaille en Centre Educatif Renforcé et enseigne à l’Ecole Nationale de la Magistrature.


Pédopsychiatre Maurice Berger et auteur de « La violence gratuite en France » est l’invité de Valérie Expert

Dr Maurice Berger, pédopsychiatre, psychanaliste, spécialisé dans la prise en charge des enfants et des adolescents violents. Il a exercé pendant quarante ans à l’hôpital puis en centre éducatif renforcé (CER). Il est également enseignant à l’École nationale de la magistrature.

Maurice Berger: «Non, la violence gratuite n’est pas due à la ghettoïsation» (Le Figaro)

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Les violences gratuites sont en augmentation constante en France. Pour le pédopsychiatre Maurice Berger, auteur d’un livre sur son expérience auprès des adolescents hyperviolents, elles sont le fruit de facteurs psychologiques et culturels.

FIGAROVOX.- En tant que pédopsychiatre dans un centre éducatif renforcé (CER), vous êtes confronté quotidiennement aux jeunes qui commettent des «violences gratuites». Un terme revient souvent dans le débat public, surtout récemment: jugez-vous que l’on assiste à un «ensauvagement» de la société?

Maurice BERGER.- Toutes les deux minutes, une plainte est déposée à la police pour une violence gratuite et tout citoyen peut être confronté à une telle agression. Pour moi, l’ensauvagement, c’est lorsque la parole ne fait plus tiers, lorsqu’existe un différend même minime entre individus. Il y a quelques années, 85 % des mineurs traduits devant la justice changeaient de comportement après leur rencontre avec l’institution judiciaire, la parole du juge. Ils ne sont plus que 65% actuellement, et c’est d’eux dont je parle ici. L’impulsivité prime, l’autre n’est plus considéré que comme un objet sur lequel décharger la tension qu’on ressent dans l’immédiateté, comme une gêne à éliminer. Ceci soulève la question de savoir quelles sont conditions nécessaires pour qu’un individu se civilise.

Cette évolution n’est pas soudaine, j’en écrivais la certitude en 1992. L’attitude des gouvernements successifs a été de penser implicitement «après moi, le déluge», déluge qui est là maintenant ; et aussi de se plier à une idéologie qui définit comme «sécuritaire» et animée d’intentions électorales toute personne qui alarme sur ce sujet. En tant que médecin qui, depuis 40 ans, a le plus travaillé en France sur la prise en charge des enfants et adolescents violents, j’affirme que ces comportements extrêmes sont de plus en plus fréquents et de plus en plus graves. Un facteur parmi d’autres est l’impunité importante concernant la première atteinte aux personnes, que j’appelle le droit de tabassage. En réadaptation fonctionnelle où je travaille aussi, je reçois des adultes qui gardent à vie des séquelles physiques ou cérébrales définitives après une agression pour un supposé mauvais regard, et dont l’agresseur mineur n’est puni que d’un sursis car il n’était pas récidiviste. La vie ou la qualité de la vie restante de la victime est ainsi démonétisée. Or c’est simple, quand on n’est pas puni, on recommence.

À partir de votre expérience, vous choisissez d’écrire ce livre pour dénoncer certaines idées reçues sur la violence: selon vous, l’explication par la «ghettoïsation» et la «stigmatisation» n’est pas la bonne, pourquoi?

Car lorsqu’il existe de graves dysfonctionnements familiaux, donner 3 000 euros à une famille tous les mois n’arrêtera pas, par exemple, un homme de frapper sa femme devant leurs enfants petits, maltraitance qui est souvent liée dans mes recherches à une culture intégrant l’inégalité homme-femme. 69 % des adolescents très violents ont été exposés à des scènes de violences conjugales pendant les deux premières années de leur vie. Ils ont en eux l’image violente de leur père qui resurgit lorsqu’ils subissent une bousculade ou un mauvais regard.

Les causes premières de la violence se situent dans la petite enfance. Les mères elles-mêmes ont souvent eu une enfance tellement désastreuse qu’elles sont incapables de sourire à leur bébé, de lui parler, de comprendre quand il a besoin d’être rassuré par un câlin. Surtout, ces parents ne jouent jamais avec leur enfant petit (les jeux vidéos ne sont pas de vrais jeux). Ces enfants n’apprennent jamais le «faire semblant», et devenus adolescents, leur pensée est pauvre, le mot qui revient le plus souvent dans mes entretiens est «normal», sans plus d’explication sur leurs actes. Quand on n’a pas joué à faire des accidents avec des petites voitures, ou avec des figurines de pompiers qui viennent éteindre le feu en faisant «pin pon», on ne sait jouer qu’en vrai. Un jeune m’explique «on s’ennuyait, alors on a mis le feu à un entrepôt» (coût 1.700.00 euros totalement remboursés par les assurances responsabilité civile scolaires). Pas de «comme si» signifie que tout mot peut être pris au sens littéral. Ces adolescents ne comprennent pas le mot «rêvasser». Quand je demande ce qu’ils feraient s’ils gagnaient un million d’euros au loto, rêverie universelle, la réponse est «votre question est bête, je n’y penserai que lorsque j’aurai le million posé devant moi». Dans ce contexte, détruire, comme frapper, est le jeu de ceux qui n’ont pas d’imagination. Faire venir les pompiers pour les attaquer n’est pas une révolte contre l’uniforme en général, c’est un jeu des plus sommaires, qui peut être à «mort réelle». Il est évident qu’avec une pensée aussi endommagée, la scolarité au collège unique est vouée à l’échec et que ces sujets ne progressent qu’avec des dispositifs qui passent par des apprentissages manuels: «Il faut me montrer pour que je comprenne».

Faute d’attention et d’échanges avec leurs parents, certains jeunes que vous accompagnez ne sont même pas capables de reconnaître les émotions d’autrui…

Un bébé ne sait qu’il sourit que s’il rencontre un sourire en miroir sur le visage du parent, il ne reconnaît ses émotions que si un adulte lui nomme ce qu’il ressent. Conséquence, certains de ces jeunes ne sont pas capables de comprendre la structure d’un visage. Les émotions qu’exprime le visage d’autrui peuvent être aussi indéchiffrables et ses mimiques sont alors interprétées comme menaçantes, donc il faut l’attaquer.

Le plus grave est l’absence d’empathie, de capacité de comprendre ce que l’autre peut ressentir. Ainsi je demande à un jeune qui a mis un adulte dans le coma pour un supposé mauvais regard, pourquoi il n’a pas tué sa victime. Réponse: «parce qu’un copain m’a tiré en arrière par mon sweat». Je l’interroge sur ce que cela aurait fait à la mère de sa victime si son fils était mort. «Elle aurait été triste un moment, puis il faut passer à autre chose, ne pas s’apitoyer toute sa vie, c’est ballot. Il aurait dû mourir un jour de toute manière». Aucun des jeunes que j’ai rencontrés n’a manifesté de réel sentiment de culpabilité pour ses violences, ce qui est très déstabilisant pour les professionnels, il faut passer par d’autres voies.

En quoi les structures familiales sont-elles en partie responsables de l’apparition de comportements violents?

Je demande à chaque jeune que je rencontre de me raconter son histoire, et il apparaît que dans la région où je travaille, la grande majorité de ces mineurs sont issus de l’immigration originaire du Maghreb. Ce qui m’a amené à travailler à partir des écrits de psychologues maghrébins, et les membres de l’équipe de Centres Éducatifs Renforcés, en majorité originaires eux aussi d’Afrique du Nord, m’ont aidé à comprendre.

Les familles concernées ici, et ce n’est pas le cas de toutes les familles d’origine maghrébine en France, où prime la solidarité, ont un fonctionnement clanique, c’est un corps dont chaque individu est un membre, sous l’autorité d’un patriarche ou d’une matriarche. Si un sujet s’éloigne géographiquement, ou se met à penser différemment, le groupe se vit comme amputé d’un membre et va chercher à le récupérer. Alors que le but d’une famille devrait être que les parents cherchent à ce que leur enfant se construise une pensée personnelle et puisse s’éloigner d’eux pour se construire un projet personnel, dans une famille clanique le mode de pensée est indifférencié, le but n’est pas qu’un sujet pense par lui-même, son identité est d’abord d’appartenir au groupe. Ainsi 50% des jeunes admis au CER ont pour projet de vivre à l’âge adulte dans l’appartement familial ou dans le même immeuble, et quand je demande ce qui se passerait si leur épouse souhaitait un appartement avec plus d’intimité, la réponse est «elle dégage». Dans ce cadre indifférencié, certains parents nous déclarent avoir décidé de ne jamais dire non à leur enfant! Les conséquences de ce fonctionnement sont d’abord que les codes du groupe priment sur la loi extérieure. Et la représentation que ces jeunes ont de la relation n’est pas de personne à personne mais de groupe à groupe. Si l’un d’eux est en difficulté dans une relation, il rameute son groupe: «mes frères vont venir te tuer». Un autre demande que le stage professionnel que l’éducateur lui cherche se situe précisément dans l’arrondissement où il vit. Le terme de ghettoïsation est donc inexact, car on est enfermé dans un ghetto ; alors qu’ici au contraire, la contrainte est intérieure, autosécrétée, car c’est l’éloignement qui est angoissant, en pensée, ou physiquement hors du territoire.

En quoi la réponse judiciaire est-elle insuffisante? Comment «mettre une butée», pour reprendre votre expression?

Le plus souvent, il n’y a pas eu d’interdit cohérent dans ces familles, mais des moments de collage alternant avec des moments de rejet.

Les pères sont souvent partis car pas intéressés par l’enfant. Dans ces conditions, aucune loi ne peut être intégrée, sauf celle du plus fort. Nous, nous n’avons pas besoin d’agir pour savoir que la loi existe, alors que ces sujets n’ont pas la loi dans la tête, certains me disent que les lois ne servent à rien, et ils ont besoin d’un interdit d’agir réel et non symbolique, d’une butée matérialisée, pour comprendre que la loi a une existence et arrêter de commettre des actes au moment même où cela leur vient à l’esprit. Nous avons du mal à comprendre qu’il faut d’abord empêcher ces sujets d’agir pour qu’ils se mettent à penser. La décision judiciaire est très souvent le seul repère qui fournit à un jeune un reflet de la gravité de ses actes. La progressivité de la sanction prive certains de ce miroir nécessaire qui leur indique ce qui est permis ou défendu, sans même parler de ce qui est bien ou mal. Et certains jeunes ne profitent du travail éducatif qu’après un passage dans un lieu de privation de liberté, privation de la liberté de frapper. La question n’est pas la prison en soi, mais la qualité de contenance et de pensée qui peut y être proposée. La multiplication des sursis, cette justice de la dernière chance, peut alors être pour ces sujets précisément une perte de chance. Ceci est loin d’être compris par beaucoup de responsables politiques. Et c’est souvent seulement lorsqu’une réponse judiciaire est suffisamment ferme que certaines familles sont obligées de venir s’interroger sur leurs dysfonctionnements.

Jugez-vous qu’en règle générale, y compris en l’absence de drames familiaux comme ceux évoqués précédemment, cette autorité tend à diminuer?

Oui, l’autorité diminue. Elle vise à réguler les désirs de chacun, à passer du «je» veux ça au «nous». Qu’est-ce que cela donnerait si tout le monde faisait comme moi et ne respectait pas les lois? Mais pour un parent, poser un interdit cohérent nécessite d’accepter de ne pas être aimé temporairement par son enfant, de souhaiter avoir un enfant aimable par les personnes extérieures à la famille et qui ait envie d’être un citoyen; d’être un parent capable de sortir de son confort personnel pour faire l’effort d’interdire, donc de délaisser temporairement la télévision ou son jeu vidéo, et ne pas se dire que l’école ou le club de foot fera ce travail à sa place. Tout ceci est d’autant plus difficile à comprendre qu’à notre époque, les interdits ne sont plus «portés» par le groupe social, beaucoup de parents ne prennent plus en compte le «qu’en-dira-t-on», le regard des autres qui souligne que «ça ne se fait pas», sorte de honte qui aidait les parents à réguler les comportements de leurs enfants. Difficile aussi à notre époque où beaucoup de médias tournent systématiquement en dérision toute tentative de rétablissement des interdits nécessaires. Pourtant il est devenu inévitable de relégitimer un principe d’autorité très ferme à tous les niveaux (école, respect de la police, etc.) pour restructurer notre fonctionnement collectif et pour empêcher la perte de toute idée de «bien commun».


Maurice Berger: «La montée des violences en France est trop importante pour se contenter de déclarations indignées» (Le Figaro)

FIGAROVOX. – Depuis le début de l’été, l’actualité est émaillée d’agressions d’une extrême violence. À cette violence physique et verbale s’ajoute la violence matérielle, en témoigne les saccages dans certaines rues de Paris, après la finale de la Ligue des Champions. Selon vous, ces violences participent-elles d’un seul et même mouvement?

Maurice BERGER. – Je considère que ces faits ont des causes multiples, même si le résultat est la destruction du corps d’êtres humains ou de biens. Leur point commun est l’aspect souvent groupal et le sentiment d’impunité totale.

J’observe une «nouvelle» forme de violence de plus en plus fréquente: des individus sortent seuls ou en groupe, parfois armés d’un couteau, avec l’envie de se battre et vont chercher n’importe quel prétexte pour le faire, comme un refus prévisible de cigarette. Dans les centres de jeunes délinquants où j’ai travaillé, on m’a rapporté fréquemment une méthode consistant à ennuyer une jeune fille en l’insultant et en commençant à la toucher, si bien que son compagnon ou un témoin est obligé de s’interposer, ce qui donne un «motif» pour le frapper, comme si c’est lui qui avait commencé. Une autre remarque est que pour les personnes originaires de nombreuses régions du monde, l’espace est genré comme l’indique la sociologue Nassima Driss. Par exemple, à propos de la mort dramatique d’Axelle Dorier à Lyon dont la justice précisera les circonstances exactes, concernant l’auteur on peut proposer une hypothèse qui ne sera probablement pas explorée lors du procès. Le conducteur d’origine maghrébine est confronté à une jeune femme, d’origine européenne de surcroît, qui se met en travers de la route pour le faire s’arrêter, c’est-à-dire se «soumettre». Dans la culture d’Afrique du Nord, l’espace public est masculin alors que la place de la femme se situe au sein du foyer. Il y a là une différence anthropologique de représentation de l’espace. Pour cette jeune femme, on devait agir en être responsable et donc discuter. Pour l’auteur, cela a peut-être été impensable car c’est l’homme qui commande. Toute société imprégnée de machisme ne peut que générer de la violence sur les femmes…ou sur les autres hommes plus faibles.

Pour le jeune homme bordelais, la question est celle de l’impulsivité, c’est-à-dire de la capacité de contenir une tension en soi sans la décharger sur autrui. Camus écrivait: «Un homme, ça s’empêche.» On peut naître avec un tempérament plus ou moins impulsif, mais il n’y a pas de fatalité, la question est celle de la manière dont l’éducation familiale et groupale valorise cette impulsivité ou se donne comme tâche principale d’aider l’enfant à la contenir. Si ce travail éducatif et affectif n’est pas réalisé dans la petite enfance, il faut savoir que nous n’avons ensuite que peu de moyens réellement efficaces d’aider un sujet à contrôler son impulsivité.

Quant aux destructions préméditées des rues de Paris suite à la finale de la Ligue des Champions avec agressions de policiers, les saccages auraient eu lieu de la même manière si le PSG avait gagné au lieu d’avoir perdu. Un événement sert de prétexte à se réunir et à «jouer» dans une atmosphère d’excitation collective au jeu, le moins élaboré qui puisse exister, le plaisir jubilatoire de détruire et de frapper chez des sujets incapables de construire. Et ce jeu rend inefficace les coûteuses politiques de la ville dont les constructions peuvent être brûlées, comme à Chanteloup-Les-Vignes. Mais il faut y ajouter les cris scandés en chœur «Français! Français! On t’encule!», qui soulignent l’aspect clanique de cette violence, les destructions consistant alors à «niquer» la France.

Car effectivement, dans tous ces exemples, l’agresseur n’était pas seul: à Bordeaux, le frère de l’agresseur était dans sa voiture, c’est un groupe qui a frappé un individu qui demandait à un homme de mettre un masque dans une laverie, etc. Il y a donc fréquemment une dimension groupale, familiale ou culturelle, dans ces actes.

Nathalie Birminta, infirmière fondatrice de l’association «Les mères combattantes», dont le fils a été tué lors d’une rixe, décrit une logique dans laquelle le clan est transposé au territoire, un fonctionnement en termes de frontière invisible. Un jeune d’un arrondissement qui franchit la rue donnant sur un autre arrondissement peut être lynché par un réseau qui se concentre en quelques secondes grâce au GPS. Un ou deux chefs de groupe prennent la décision dans la répartition des protagonistes en présence: «Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous.», et elle indique que ce fonctionnement en meute est plus en lien avec des jeunes originaires de familles où règne la polygamie. On peut dire que c’est un fonctionnement quasiment tribal qui repose sur une aire géographique, laquelle détermine qui est ami ou ennemi. On est obligé de déscolariser certains mineurs dont le lycée se trouve en territoire «ennemi». Les éducateurs qui travaillent famille par famille ne peuvent rien sur ces processus de groupe et ne parviennent pas à désamorcer ces attaques. Nathalie Birminta a créé un réseau de mères qui communiquent entre elles par Snapchat ; dès qu’elles sont informées qu’une bagarre groupale risque de se produire, elles accourent alors toute affaire cessante pour empêcher qu’il y ait un mort de plus. Il y en a déjà eu neuf à Paris dans ce contexte.

Dans toutes ces situations, la question fondamentale est la même: qu’est-ce qui aurait pu ou pourrait empêcher des agresseurs de frapper voire de tuer? Car toutes les théories du monde ne doivent pas faire oublier que les conséquences sont des morts, des familles endeuillées, des personnes gravement blessées et handicapées à vie.

En tant que psychiatre, parleriez-vous d’ «ensauvagement» de la société?

Il y a effectivement de plus en plus d’individus extrêmement violents. Je préfère cette formule à celle d’ensauvagement de la société qui est trop globale. Et plus personne n’est à l’abri d’une mauvaise rencontre. L’étude d’Alain Bauer et Christophe Soullez,Le grand retour de l’homicide? , publiée cette année, montre une augmentation du nombre des homicides en France après une baisse de 60 % entre les années 1994 et 2014. Les chiffres de 2018 sont de 845. Ceux de 2019, autour de 950, donc une augmentation de 8,5 % en un an. Ce chiffre de 2019 est supérieur à celui de 2015 (872, incluant les 130 morts de l’attentat du Bataclan) et à celui de 2016 (892, incluant les 86 morts de l’attentat de Nice). Les auteurs concluent: «En tout état de cause, un profond mouvement de retour à la violence physique semble se produire en Occident, ignoré, volontairement ou involontairement, ou sous-estimé (…), ce qui remet en cause un acquis fondateur: le droit de vivre.» Le crime est donc devenu un mode de traitement des litiges.

Certains considèrent que l’origine sociale et la détresse dans laquelle ces individus violents peuvent se trouver expliqueraient leur comportement. Partagez-vous cette analyse psychosociale?

Je suis totalement opposé à cette théorie qui est une spécificité de ce que je nomme la «dénisphère», laquelle désigne les agresseurs comme des victimes de notre vilaine société, et nomme «fascistes» les personnes qui se situent dans la sphère de la réalité. Cette culpabilisation a interdit de diffuser du savoir et de prendre les mesures nécessaires pendant de nombreuses années et elle est ainsi en grande partie à l’origine de la situation actuelle: l’INSEE comptabilisait une violence gratuite toutes les 44 secondes en 2018, alors que certains sociologues parlaient de «sentiment d’insécurité».

On naît dans une famille avant de naître dans un quartier. Un auteur comme Boussad Boucenna montre dans son livre, Ces enfants d’immigrés qui réussissent, comment le projet parental a une importance majeure pour la construction du destin d’un enfant et comment des parents qui investissent la scolarité de leur enfant et qui surveillent ses fréquentations lui donnent les moyens de s’intégrer dans notre société, même si c’est au prix d’un effort particulier. Je travaille dans un Centre Educatif Renforcé dont environ 80 % des professionnels sont d’origine maghrébine et qui sont porteurs de valeurs de respect de l’autre et d’empathie. Même dans les fonctionnements claniques, la question est celle de la dette à l’égard de la société d’accueil. Ainsi une femme m’explique que son père maghrébin, patriarche très traditionnaliste en particulier concernant l’éducation des filles, a toujours dit à ses nombreux enfants: «Vous êtes des invités, vous n’ouvrez pas le frigo et vous ne mettez pas du mouton à la place du cochon.», «Vous devez être propres (légalement) et apporter quelque chose au pays qui nous accueille.» D’autres clans familiaux ont en revanche un fonctionnement incompatible avec la société occidentale. D’une manière générale, il faut remettre la honte à sa place, c’est-à-dire du côté de ceux qui ne respectent pas une société.

Par ailleurs, les professionnels sérieux savent bien que donner de l’argent aux familles dont je parle ici ne diminuera pas le nombre de violences gratuites car cela n’empêchera pas un homme de battre son épouse devant ses enfants et n’aidera pas une mère à mettre des limites éducatives cohérentes, deux causes importantes des comportements violents. La violence n’est pas non plus due à la ghettoïsation, ni à la stigmatisation sociale. Elle est d’abord liée à une histoire individuelle, celle du délinquant et celle de ses parents et à l’incapacité psychologique qu’ont de nombreux jeunes de s’éloigner de leur famille. Dans le clan, on pense tous de la même manière et chacun doit veiller à rester à proximité physique des autres. Le groupe a plus d’importance que l’individu, ce qui empêche l’ouverture sur la société d’accueil. Ceci est à rapprocher du mot arabe bid’â qui signifie à la fois «hérésie» et «nouveauté», et qui montre l’interdit de penser différemment de la tradition groupale. S’il y a un litige, c’est alors «forcément» de la faute des personnes extérieures au groupe.

Comment endiguer cette montée des violences, selon vous?

Il est impossible de répondre à cette question en quelques lignes. On ne peut pas se contenter de mesures patchwork, il faut partir d’une clinique de terrain précise. Un plan «anti violence» doit être construit en envisageant toutes les étapes de la vie où se structure la violence d’un sujet et en repérant tous les points faibles dans la chaîne des intervenants. Maintenant que les politiciens ont laissé la situation dégénérer depuis des années, il est nécessaire de changer de paradigmes. Parmi les axes sur lesquels devraient se porter la réflexion, citons les suivants: un recentrage sur la victime ; des peines prévisibles, et pourquoi ne pas enseigner les grandes lignes du Code Pénal à l’école en instruction civique et en informer tout étranger pénétrant sur notre territoire ; des peines lourdes et effectives, donc dissuasives, d’autant plus si elles sont liées à une exemplarité publique (cf. infra) ; des peines qui incluent la famille lorsque c’est un mineur qui est en cause. En voici quelques exemples qui nécessiteraient chacun d’être plus développés.

Au niveau prévention, on pourrait mettre en place des actions de prévention avec des groupes de jeu «mère – petit enfant -professionnels», les mères recevant une prime de la Caisse d’Allocation Familiales pour leur assiduité. On n’a jamais joué avec ces mères lorsqu’elles étaient enfants, elles ne savent pas faire, or les jeux de faire semblant sont l’aliment de la croissance psychique, et ceci permettrait aux enfant de jouer autrement qu’en détruisant dans la réalité. Une France qui saurait jouer serait une France moins violente. Mais les familles à fonctionnement clanique souhaiteront-elles y participer?

Au niveau pédagogique, une recherche financée en 2019 par la Direction Nationale de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, la Direction Générale de la Santé, et la Direction Générale de la Cohésion Sociale, d’un coût de 60 000 euros, montre que 60 % des jeunes admis en Centre Educatif Fermé ont un niveau qui ne leur permet pas de suivre un circuit normal d’apprentissage. Sans préjuger de la cause et de la possibilité d’améliorer ce niveau, il est probable que ce facteur explique en grande partie le décrochage scolaire récurrent lors de l’entrée en sixième. Pour eux, le collège unique est une aberration. N’arrivant pas à suivre, ces jeunes s’ennuient en classe, provoquent, se battent, se font exclure et se tournent alors vers les fréquentations du quartier où règne la loi du plus fort et le trafic de drogue. Il est nécessaire de créer un cycle pédagogique différent, passant par un apprentissage concret, manuel.

Au niveau légal, c’est la relation entre la loi et le respect de l’intégrité corporelle qui doit être repensée. La règle fondamentale et absolue: «on ne porte pas atteinte au corps de l’autre», est actuellement prise dans trop de relativisme. Ainsi si quelqu’un commet une violence entraînant une ITT égale ou inférieure à 8 jours, il ne risque pas de peine de prison car cette infraction est considérée comme une contravention de cinquième classe (article R625-1 du Code pénal). Or pour qu’une personne soit incapable de reprendre son travail pendant 8 jours, cela signifie qu’elle a été très fortement frappée. Il n’y a de peine d’emprisonnement que si la personne agressée avait moins de 15 ans, était une personne vulnérable, un policier, un enseignant, etc. (articles 222-13 et 14).

De même, la valeur de la prison comme butée à l’augmentation des actes violents chez un individu doit être repensée. Pour beaucoup d’agresseurs, un sursis est compris comme un effacement de l’agression commise, comme s’il ne s’était rien passé. Une magistrate m’a expliqué qu’il y a quelques années, elle avait décidé de «ne pas appliquer la loi» en cours et de prononcer des peines effectives de 15 jours de prison pour les mineurs délinquants. La plupart lui ont écrit pour la remercier de leur avoir montré ce qui les attendait dans la vie et ont modifié leur comportement. Lorsque la parole du magistrat ne suffit pas, seule une telle butée permet au sujet de réfléchir non pas sur ce qu’il a fait subir à autrui, c’est le plus souvent impossible, mais sur le fait que la société considère que ce qu’il a été fait est lourd de conséquences. La notion de peine plancher doit être mise en place dans certains contextes en dehors même de la notion de récidive, sinon la loi perd une de ses fonctions qui est de permettre à un individu d’anticiper les conséquences de ses actes. Quelle différence cela fait-il pour une victime d’avoir eu le cerveau abimé par un primo-délinquant ou par un multirécidiviste? Il faut cependant savoir que les peines planchers ne garantissent pas l’automaticité d’une peine, elles peuvent être atténuées par un sursis, par une décision du juge d’application des peines, etc. Et on doit se demander jusqu’où le principe d’individualisation de la peine, reconnue comme un droit par le Conseil constitutionnel depuis juillet 2005 doit être nuancé. Le pénal doit se recentrer sur la victime.

Il faut aussi repenser l’exemplarité de la peine afin d’améliorer la possibilité d’anticiper les conséquences de ses actes. Les médias nationaux relatent de manière très visible des actes violents qui peuvent être ressentis comme des «exploits» par d’autres sujets violents, mais la même publicité n’a pas lieu concernant les peines prononcées ensuite contre les auteurs, ceci n’apparaît que dans la presse régionale. Il serait souhaitable que les peines prononcées soient publiées sur internet, département par département, par le Ministère de la Justice chaque fois qu’il y a eu atteinte à l’intégrité physique. Il s’agirait là-aussi de lutter contre le déni de la gravité de l’acte: name and shame.

La justice des mineurs devrait elle aussi être repensée en grande partie. Par exemple, il serait nécessaire que l’indemnisation d’une victime pour les dommages corporels subis ainsi que pour les dégâts matériels commis ne soient plus totalement prise en charge par l’assurance responsabilité civile scolaire du mineur, comme c’est le cas actuellement, même en cas de viol. Ceci est considéré par l’agresseur et sa famille comme un effacement de la gravité de l’acte. Une proportion à définir légalement devrait obligatoirement rester à la charge de groupe familial.

Une modification en profondeur du Code pénal, doit donc être effectuée, inverse de celle proposée par le gouvernement actuel centrée sur des alternatives à l’incarcération. Et elle doit s’accompagner de la création de milliers de place de prison, certaines étant dédiées à des séjours courts, avec un encellulement individuel.

Mais ces mesures ne prendront de sens que si on essaye de freiner l’augmentation de la quantité de sujets violents. Le travail effectué actuellement par des professionnels comme moi donne le sentiment de vider la mer avec une petite cuillère. Notre capacité de prise en charge éducative, nos systèmes judiciaires et sanitaires sont débordés. Or une majorité des majeurs et mineurs délinquants et violents que j’ai pu observer dans mon travail sont issus de l’immigration. Il me semble qu’il n’y a pas d’autre solution que de se retirer temporairement de la Convention européenne des Droits de l’Homme sur un certain nombre de points, afin de mettre fin au regroupement familial. Une telle mesure aurait une dimension injuste pour des familles ayant une réelle volonté d’intégration, mais nous n’avons pas d’autre possibilité. Quant aux réactions au niveau européen de la part de personnes «protégées», je dirais que l’Europe ne peut pas se passer de la France alors que la France peut se passer de la CEDH, et qu’en tant que pays civilisé, elle peut avoir temporairement une Convention française des droits de l’Homme. Une telle mesure permettrait aussi de prononcer une obligation de quitter le territoire français (OQTF) des mineurs non accompagnés (dont beaucoup sont majeurs en réalité) auteurs d’agressions après qu’ils ont purgés leur peine. Les rapports officiels indiquent que certains établissements pénitentiaires pour mineurs reçoivent jusqu’à 58 % de mineurs non accompagnés (640 euros de prix de journée), et ils peuvent aussi constituer 40 % de l’effectif d’une Maison d’arrêt. Nous devons recentrer nos moyens limités sur une prise en charge suffisante de nos citoyens violents. Aucun étranger, majeur ou mineur, ne doit venir dans notre pays pour y commettre un délit ou un crime. Ce retrait de la CEDH est une mesure préalable fondamentale qui conditionne tout «plan violence». Toute action politique qui ne s’y engage pas signifie qu’on préfère des principes à la vie, et elle sera donc vouée à l’échec, y compris dans la mise en place des mesures indiquées précédemment.

Les éternelles déclarations indignées et les rodomontades des politiciens ne suffisent plus. Nous devons passer maintenant du logos au drasteos, de la parole à l’action efficace. Il s’agit d’un travail gigantesque, d’un déchirement par rapport à notre manière de penser antérieure, mais avons-nous un autre choix?

 


Aux racines de la violence « gratuite » (Economie matin)

Le docteur Maurice Berger, psychiatre, est l’un des trop rares spécialistes français de la violence pathologique, et plus particulièrement de celle qui se manifeste chez des enfants, des adolescents et des jeunes.

Il étudie « les processus à l’origine de la violence pathologique extrême », pour reprendre une expression qu’il a employée comme titre d’un chapitre de son ouvrage Voulons-nous des enfants barbares (Dunod, 2013). Il observe et analyse les échecs des institutions ayant à traiter ce problème dramatique, que ce soit la justice ou l’Aide sociale à l’enfance, institution dont il a depuis longtemps repéré et expliqué les insuffisances, pour ne pas dire le manque dramatique d’efficacité, dans deux ouvrages : L’échec de la protection de l’enfance (Dunod, 2004), et Ces enfants qu’on sacrifie … au nom de la protection de l’enfance (Dunod, 2014). Il veut contribuer à « prévenir et traiter la violence extrême » – sous-titre de Voulons-nous des enfants barbares ? (Dunod, 2013), et pour cela il analyse par exemple comment s’effectue le passage De l’incivilité au terrorisme, titre de l’ouvrage qu’il a publié chez Dunod en 2016.

Cette année, Maurice Berger continue son travail salvifique, et qui le serait plus encore s’il était davantage écouté, en publiant Sur la violence gratuite en France (L’Artilleur, octobre 2019). Cet ouvrage, comme ceux qui le précèdent, devrait être lu par tous ceux qui ont en charge de lutter contre la montée de la violence dans notre pays, mais aussi par tous les citoyens soucieux de comprendre le monde où nous vivons et de porter au pouvoir des personnes ayant des idées réalistes sur les sujets importants, dont la violence fait partie. Les quelques aperçus que je vais donner du travail effectué par Maurice Berger depuis des décennies ne sauraient évidemment pas remplacer la lecture de ses ouvrages.

Le rôle décisif de la petite enfance

« Quand on ne sait pas jouer à faire des accidents de voiture avec des modèles réduits, on joue en vrai ». Trop d’enfants n’ont pas appris de leurs parents ou de leur entourage à imaginer, à construire des scénarios dont ils savent bien qu’ils ne constituent pas la réalité, à jouer un rôle dans une histoire inventée. Maurice Berger éclaire à l’aide de cette observation le phénomène devenu chronique des incendies de voitures lors de certaines fêtes, renvoyant dans leurs buts les sociologues prompts à fournir une explication du type rancœur contre une société de consommation dont ces jeunes seraient exclus. Ces jeunes voyous, il discute avec eux dans un but thérapeutique, et voici ce qu’ils lui disent : « ces destructions de véhicules étaient un jeu, le but étant d’en brûler plus que ceux du quartier voisin ».

Cette absence de la dimension « jeu » au sens normal, inoffensif, est héréditaire : « Il ne sert à rien de dire à des parents avec lesquels on n’a jamais joué lorsqu’ils étaient enfants, de jouer avec leur enfant, car ils n’ont pas d’enfant joueur en eux ». Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire : l’équipe du docteur Berger a pratiqué avec succès l’apprentissage du jeu aux enfants à problème et à leurs parents. Encore faut-il convaincre les uns et les autres de participer, le cas échéant en accordant une prime aux familles qui viennent ainsi, parents et enfants, apprendre à « faire comme si », à créer un monde imaginaire dans lequel on peut jouer à être et à faire ce que l’on n’est pas et ce que l’on ne fait pas réellement.

J’ai pensé, en lisant ce passage, à un jeu de mon enfance, le gendarme et le voleur. À la réflexion, il a certainement contribué à faire de votre serviteur, comme de bien d’autres, un citoyen respectueux du bien d’autrui. Il s’agit d’une sorte de vaccination psychique : mes aînés m’ont inoculé à faible dose le virus du vol, la lecture des romans de Maurice Leblanc a complété ces parties de rigolade, et j’ai développé les anticorps correspondants. Arsène Lupin n’a pas été pour moi un modèle, mais la figure mythique qui confine le vol dans un monde totalement imaginaire. Ne pas jouer, ne pas comprendre la plaisanterie, tout prendre au sérieux, ne pas visiter par la pensée des mondes imaginaires, voilà l’origine de certains des maux qui rendent invivables trop de nos quartiers.

Maurice Berger va jusqu’au bout de sa démarche analytique en attribuant une grande importance à « l’absence de pensée » comme source de la délinquance. « Certains jeunes n’ont pas de pensées. Je mesure l’énormité de ce que j’affirme là, et il m’a fallu plusieurs années pour accepter cette idée », écrit-il. Cette vacuité explique l’addiction à la destruction : « Détruire est le jeu de ceux qui n’ont aucune imagination, et il consiste aussi à démolir la construction des autres dont on envie la capacité de créer. »

Les erreurs d’analyse

Il est fréquent de dénoncer « la ghettoïsation de certaines parties de la population » comme étant « à l’origine de la violence et du communautarisme », remarque Maurice Berger. Or, estime-t-il, c’est inexact : « on est enfermé par autrui dans un ghetto alors qu’au contraire (…) la contrainte est intérieure, elle est autosécrétée, car c’est l’éloignement qui est angoissant, éloignement en pensée, mais aussi éloignement physique hors de son territoire. »

Le docteur Berger donne des exemples à l’appui de cette affirmation politiquement incorrecte. D’abord celui des travailleurs saisonniers : ce sont pour beaucoup des européens de l’Est, alors que les jeunes des banlieues n’utilisent guère cette opportunité. Ensuite celui de la création de 350 postes à la SNCF réservés aux habitants des quartiers difficiles, avec installation du bureau d’embauche au cœur d’un de ces quartiers : 230 personnes seulement sont venues se renseigner ! Le chiffre des embauches finalement réalisées n’est pas indiqué, mais la leçon est claire : « Postuler aurait signifié se trouver seul, loin du groupe de ses semblables et sur un lieu inconnu, loin du territoire du groupe. » Il faut intégrer le phénomène clanique comme une donnée très importante dans le traitement du problème posé par certaines banlieues.

Que faire ?

Les deux derniers chapitres du livre sous revue fournissent des pistes sur ce qu’il faudrait faire … et ne pas faire. Le but proposé par le psychiatre est clair : « aider des sujets prisonniers de leurs pulsions à penser et à se retenir ». Cela de deux manières. Premièrement, exemples à l’appui, le docteur Berger explique que beaucoup de ces jeunes n’ont pas conscience de la gravité d’actes tels que, par exemple, avoir frappé quelqu’un au point de le mettre dans le coma, ou avoir sodomisé un garçonnet de 5 ans. « En entretien, où il vient, car il a une obligation judiciaire de soins, il ne voit pas où est le problème, à part que ça lui cause des ennuis ». La comparution devant le juge tardant, il pense que l’affaire est oubliée, et les séances avec le psychiatre ne donnent rien. C’est le jour où on lui annonce que l’audience aura lieu la semaine suivante qu’un déclic se produit : « Il me déclare que maintenant, il va réfléchir avec moi à ce qui s’est passé ». Leçon à retenir des exemples de ce type : « la décision judiciaire est très souvent le seul repère, le seul indicateur qui fournit à un jeune un reflet de la gravité de ses actes. »

Deuxièmement, en conséquence de ce qui précède, il faut « donner sens à la loi », utiliser le plus efficacement possible ce moyen de faire accéder à une conscience morale des jeunes qui « n’ont pas de regrets de leurs actes violents, sauf quand ils occasionnent des ennuis à leur famille. » Et pour cela, il faut que le jugement intervienne rapidement. Juger un délit deux ans après sa commission, c’est laisser penser au délinquant qu’il n’a rien fait de grave, sentiment qui sera souvent confirmé par une ou des récidives, elles aussi dépourvues de conséquences immédiates pour le coupable.

Dans le même sens, le docteur Berger s’élève contre l’atténuation systématique des sanctions relatives aux premières agressions. « Actuellement, dans les faits, les mineurs ont compris qu’il existait un droit de premier tabassage, quel qu’en soit la gravité », explique-t-il exemples à l’appui. Il préconise une courte peine de prison, 15 jours par exemple, dès la première grosse bêtise, comme étant le meilleur et pratiquement le seul moyen de déclencher une prise de conscience et de rendre efficace le passage en centre éducatif renforcé (CER) ou en établissement de placement éducatif (EPE).

Bref, donner le sens du permis et du défendu, sans même parler de celui du bien et du mal, n’est pas une mince affaire quand il s’agit d’enfants et de jeunes dont l’éducation parentale a été déficiente. Les institutions crées dans ce but pourraient fonctionner plus efficacement si elles s’inspiraient des analyses et suggestions de personnes qui, comme le docteur Berger, explorent l’univers de la violence depuis des décennies avec une grande lucidité accompagnée, comme il sied aux personnes intelligentes, d’une bonne dose d’humilité.



Violences gratuites, une vision prophétique. Entretien avec le Dr. Maurice Berger (B-mag)

Les violences gratuites, ces agressions physiques sans raison apparente qui peuvent aller jusqu’au meurtre, se multiplient de façon dramatique. Au lendemain du massacre particulièrement insoutenable d’une jeune femme, Axelle Dorier, percutée par un conducteur qui l’a traînée sur huit-cents mètres dans une rue de Lyon avant de prendre la fuite, nous avons souhaité recueillir l’avis du Dr. Maurice Berger dont le dernier ouvrage  « Sur la violence gratuite en France: adolescents hyper-violents, témoignages et analyse » donne les principales clefs pour appréhender ce phénomène tant au niveaux des causes que des solutions.

Les violences gratuites ne sont ni une surprise, ni une fatalité. Pour les comprendre, et les analyser, il faut aller au contact des auteurs. En remontant le fil leur histoire, de leur éducation on finit par observer plus que des récurrences, plutôt de véritables modèles qui constituent la matrice de cette violence particulière à plusieurs titres, dont notamment la surreprésentation des auteurs d’origine maghrébine.

B-Mag: Quel est votre regard  sur le drame de cette jeune femme percutée volontairement par un conducteur qui l’a ensuite traînée dans une rue de Lyon?

Dr. Maurice Berger :

Même si cela ne représente qu’une partie des problèmes de sécurité, la proportion de délinquants d’origine immigrée est effectivement importante, et cela mérite qu’on y réfléchisse. Je précise d’emblée que je travaille dans un Centre éducatif renforcé dépendant du Ministère de la Justice, et dont l’équipe est à 80 % originaire du Maghreb. Ceci  montre que de nombreuses personnes appartenant à cette culture ont un fonctionnement compatible avec le respect des règles légales de la société. Dit autrement, on nait d’abord dans une famille qui transmet-ou non- des valeurs éducatives avant de naître dans un « quartier ».

A propos de la mort d’Axelle Dorier, la justice précisera les circonstances exactes de cet événement dramatique. Concernant l’auteur, je propose une hypothèse qui ne sera probablement pas explorée lors du procès.  Le conducteur d’origine maghrébine est confronté à une jeune femme, d’origine européenne de surcroît, qui se met en travers de la route pour le faire s’arrêter, c’est-à-dire se soumettre. Dans la culture maghrébine, comme l’indique la sociologue Nassima Driss, l’espace est genré, l’espace public est masculin alors que la place de la femme se situe au sein du foyer. Il y a là une différence anthropologique de représentation de l’espace. Pour cette jeune femme, on doit agir en être responsable et donc discuter. Pour l’auteur, cela a peut-être été impensable car c’est l’homme qui commande.

Par ailleurs, j’entends l’indignation liée aux agressions mortelles récentes mais ces faits ne m’étonnent pas car nous vivons depuis des dizaines d’années dans un triple déni de la violence.

Un déni sociologique, celui qui a forgé le concept de « sentiment d’insécurité » alors qu’il y a une insécurité réelle, avec une violence gratuite toutes les 44 secondes en France en 2018.

Un déni médiatique,  que je combats depuis 1992 lorsque j’ai décrit pour la première fois cette violence dont je commençais à voir l’augmentation dans ma pratique médicale, et où j’indiquais que nous allions avoir des milliers d’adultes violents dans vingt années à venir. En 2008, dans mon livre « Voulons-nous des enfants barbares ? Prévenir et traiter la violence extrême“, j’ai consacré un chapitre à la nécessité de comprendre  les processus menant à la violence chez les adolescents maghrébins. Aucun des nombreux journalistes qui m’ont interviewé à propos  de cet ouvrage n’a voulu évoquer ce chapitre, en m’expliquant que ce n’était pas politiquement correct.

Un déni politique aussi, le mot d’ordre étant « après moi, le déluge ».

On constate dans l’actualité  quotidienne le résultat logique de ce triple aveuglement.

Je  renvoie aussi à la récente étude d’Alain Bauer et Christophe Soullez, « Le grand retour de l’homicide? » (2020)  qui montre une augmentation du nombre des homicides en France après une baisse de 60 % entre les années 1994 et 2014. Les chiffres de 2018 sont de 845. Ceux de 2019, autour de 950, donc une augmentation de 8,5 % en un an. Ce chiffre de 2019 est supérieur à celui de 2015 (872, incluant les attentats terroristes du Bataclan) et à celui de 2016 (892, incluant l’attentat de Nice).  Les auteurs concluent : « En tout état de cause, un profond mouvement de retour à la violence physique semble se produire en Occident, ignoré, volontairement ou involontairement, ou sous-estimé (…), ce qui remet en cause un acquis fondateur : le droit de vivre ». Le crime est donc devenu un mode de traitement des litiges.

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Toutes les deux minutes, une plainte est déposée en France pour des violences gratuites, c’est-à-dire des agressions physiques sans raison apparente pouvant aller jusqu’au meurtre, pour un simple regard, un simple refus de cigarette. Tout citoyen peut y être confronté. Pédopsychiatre, psychanalyste, spécialiste des soins aux enfants et adolescents violents, le docteur Berger partager dans cette conférence le résultat de plusieurs années de pratique auprès de jeunes hyper-violents impliqués dans ces agressions.

Qui sont ces jeunes ? Quels sont leurs parcours de vie ? Précarité et « ghettoïsation » sont-elles vraiment les causes principales de leurs comportements ? Qu’en est-il des violences conjugales et de l’organisation « clanique » dans leurs histoires familiales ? Quel est l’impact du quartier et de l’imprévisibilité de certaines réponses judiciaires ? À partir de la prise en charge de plusieurs cas précis, le docteur Berger apporte à ces questions des réponses tirées de son expérience. Et la plupart d’entre elles sont très éloignées des discours médiatiques, politiques et sociologique actuels.

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Dossier Tabou (M6) – Violences contre les représentants de l’État : aux racines de la haine